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La ruine de mon être

La semaine dernière, lassée que Bébédoux en ressorte couvert de nounous de poussière, et pleine d’un allant plutôt rare, je me suis mise à aspirer sous mon lit.

Femme passant l'aspirateur

Preuve que cette activité n’est pas faite pour moi, un vilain bruit d’élastique en caoutchouc qui claque a explosé dans le bas de ma colonne vertébrale, immédiatement suivi d’une douleur telle que j’en ai lâché l’aspirateur et me suis retrouvée à quatre pattes au milieu de ma chambre.

Une petite larme s’est formée au coin de mon œil pendant que l’aspirateur continuait à tourner dans le vide. Réflexe de survie, j’ai voulu appeler Adèle, qui se trouvait un étage plus bas, mais j’en étais incapable, la douleur me coupant le souffle et les cordes vocales.

Plus tard, ma soeur me racontera qu’elle s’enthousiasmait de mon zèle en se disant : « Dis donc, Natha aspire longtemps ! Elle est certainement en train de faire tout l’étage », ce qui eût été d’une grande mansuétude de ma part, mais il n’en était rien.

Elle ignorait que, pendant ce temps, dans l’indifférence générale, figée comme une statue de sel, j’essayais, millimètre par millimètre, de basculer vers le sol, pour finir par me retrouver sur le dos, les quatre fers en l’air telle une tortue renversée paralytique.

Quelques jours plus tôt, c’est Adèle qui s’était retrouvée en grand péril sans que cela ne m’émeuve d’un iota. Elle prenait sa douche dans la salle de bains qui jouxte ma chambre quand un immense fracas a retenti. Me réveillant en sursaut, j’ai tendu l’oreille pour deviner ce qui se passait, mais comme un silence total a suivi, je ne me suis pas inquiétée et je me suis rendormie directement, ignorant que c’est justement ce silence qui aurait dû me mettre la puce à l’oreille. Et de fait, Adèle, se penchant pour prendre son savon, s’est évanouie dans sa douche, est tombée en arrière, ce qui a fait basculer la porte de douche qui est sortie de son axe pour aller s’encastrer dans le mur, emportant ma sœur dans sa chute. Pendant que je me rendormais, elle gisait au milieu de la salle de bain, sur la porte de douche qui avait troué un morceau du mur, mais qui, par miracle était restée entière.

Si je m’étais inquiétée et si la porte avait éclaté, j’aurais retrouvé ma sœur morte ensanglantée dans des tessons de verre. Quand j’y pense, au fond, je trouve que j’ai bien fait de ne pas bouger parce que ce spectacle traumatisant m’aurait poursuivie jusqu’à la fin de mes jours.

En attendant, c’était à mon tour de souffrir d’un grand accident domestique sans que cela émeuve quiconque.

William Frederick Yeames (1835-1918), Amy Robsart - 1877

Après un temps qui m’a semblé infini, je suis parvenue à me relever et j’ai entamé la descente de l’escalier, parvenant enfin à alerter Adèle qui est sortie de sa chambre en me regardant me mouvoir comme une momie arthritique.

« Je me suis coincé le dos », ai-je résumé. « En aspirant », ai-je aussitôt précisé pour couper court à ses questions, sachant pertinemment qu’elle allait se moquer. Et c’est ce qu’elle fit immédiatement.

Le soir, nous allions manger chez Mamy Tine. Quand je suis arrivée, je lui ai expliqué mes déboires. Elle s’est levée avec un peu de peine de sa chaise longue et elle m’a dit : « Assieds-toi ici, tu seras mieux ». Je me suis installée sans demander mon reste, aussi lentement qu’un film au ralenti et Adèle m’a dit : « J’espère que tu as honte de prendre la place d’une vieille dame de 89 ans ». Je lui ai dit oui, mais je n’en pensais rien, car la chaise longue était inclinée, et elle avait un grand dossier confortable avec un coussin très moelleux.

C’est le lendemain de mon dernier vendredi de vacances que j’ai eu mon accident d’aspirateur. C’était un jour de grande canicule et je me suis occupée du chien en immergeant sa couverture Mickey dans l’eau fraîche, mais il l’a regardée d’un air méfiant et il est allé s’allonger sur la terrasse, en plein cagnard, comme pour mépriser mes petites attentions. « Ce chien est un trou de balle » a commenté Caro, autre créature faible de ma famille car enceinte jusqu’aux dents.

Avec elle et Axelle, nous avions mis au point un système de rafraichissement à rotation qui consistait à faire quelques brasses dans la piscine, y plonger le crâne, aller se sécher sous l’arbre en lisant un livre, boire de l’eau avec des glaçons, et ainsi de suite jusqu’à la tombée de la nuit.

Mais nous n’avions plus rien à lire, alors nous nous sommes rendues à la bibliothèque. J’étais en vacances depuis trois semaines, j’avais la peau bronzée et je suis arrivée sur mon lieu de travail en short et en clapettes devant Catherine qui suffoquait devant les baies vitrées, entourée de ventilateurs.

Je lui ai raconté que moi je n’avais pas trop chaud parce que je passais mes journées dans la piscine, et, d’après Caro, cela a peut-être pesé lourd dans la balance du destin qui se retourne sur vous en vous croquant le dos si vous narguez vos collègues.

Catherine, qui n’est pas du genre à se laisser faire, m’a déclaré, avec l’air de ne pas y toucher : « C’est ton dernier vendredi de congé. Ca veut dire qu’on se revoit lundi, ça », ce qui est un running gag qui circule autour de ma personne depuis que je travaille à temps-plein et que je dois venir travailler le lundi (suivez un peu, ceci est une saga).

A ce propos, je fais une légère digression pour vous dire que j’étais en train de manger des frites en terrasse avec mes amies quand ma marraine est passée dans la rue et qu’elle m’a dit : « Dis, Natha, tu racontes partout que tu travailles à temps-plein, mais tu sais que c’est la vie normale des gens ?! ». Je referme la parenthèse.

Nous sommes rentrées dans la voiture avec notre pile de livres et, alors que Caro conduisait, je lui ai dit : « Oh, mais on est le dernier vendredi du mois ! Peut-être ai-je été payée ? Je vais aller voir sur mon application ». Quelques jours plus tôt, j’avais dit à ma sœur : « Je me demande combien je vais gagner à temps-plein. Je le saurai au mois d’août », puis j’avais rectifié  » Ah mais non, puisque je n’ai pas travaillé un mois complet » « Ah bon ? Pourtant tu as commencé le premier juillet »  « Oui mais j’ai eu trois semaines de congés ».

Il y a eu un immense silence et Caro a précisé « Tu sais que tu es payée même quand tu es en congé ? En fait, c’est même pour ça que ça s’appelle les congés payés ».

Mais je ne voudrais pas m’attarder trop longtemps sur ce moment qui peut sembler un peu gênant pour moi alors je reviens dans la voiture, au moment même où un chiffre astronomique est apparu comme par magie sur mon compte en banque. « Je suis riche !!! » ai-je hurlé, manquant faire faire une embardée à la pilote. « Ca va, c’est pas la peine de me narguer » a répondu ma pauvre sœur qui travaille à mi-temps et qui a bientôt une bouche de plus à nourrir. « Non mais je veux dire que je suis vraiment riche ! Scandaleusement riche ! » « Combien? » a-t-elle demandé sans craindre la souffrance morale. Et je lui ai donné le chiffre en question, à la virgule près. La voiture a stoppé net. « Descends », m’a-t-elle ordonné. « Tu es un vrai chien de l’enfer ».

D’habitude, je ne suis pas du genre à croire en la théorie de Jean-Noël sur le triple choc en retour. Sa théorie qui dit que si tu provoques le malheur d’autrui, ce malheur te reviendra en triple choc en pleine poire. Et pourtant, ce jour-là, immobilisée sur le dos, scrutant le plafond de ma chambre et essayant d’atteindre le bouton off de mon aspirateur, j’ai comme qui dirait eu le temps de faire pénitence en réfléchissant à la misère que j’avais répandue sur le monde quelques jours auparavant. Triple choc. Trois raisons de souffrir, donc. Ne pas avoir porté secours à Adèle, avoir nargué Catherine avec ma piscine et Caro avec ma fortune, autant de raisons qui ont fait que je me suis retrouvée à souffrir ma race pendant quelques jours, comme une vieille femme approchant redoutablement de la quarantaine.

Pour m’aider à retrouver forme humaine, j’ai décidé de prendre rendez-vous chez l’ostéopathe de la famille, qu’Adèle a surnommé « Kevin le perspicace » parce que Mère, qui tombait tout le temps par terre, est un jour allée le voir et qu’il lui a dit : « Vous avez des problèmes d’équilibre, Madame ».

J’en reviens à l’instant, et c’était une expérience un peu bizarre, parce que j’ai dû me coucher sur une table et que, ainsi allongée sur le dos, je fixais les grandes lampes rondes du plafonnier pendant qu’il appuyait sur mon ventre en disant : « Intéressant », et ça m’a fait penser à l’épisode de X-files où Scully se fait kidnapper par des extra-terrestres et se fait engrosser par eux, mais je sais pertinemment que mon obsession pour cette série a parfois tendance à affecter ma perception de la réalité.

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Saine de corps et d'esprit

50 nuances d’état gris pâle

Je crois que j’ai l’agrippe.

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Ou plutôt un état gris pâle. « Entre gris pâle et gris foncé« .

Pour la troisième fois cet hiver.

Moi qui suis d’habitude une vraie force de la nature.

Mon teint s’approche de la couleur 55217 sur le nuancier.

A moins que cela ne soit la 55150 (j’ai du mal à trancher).

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Je fais des jeux de maux pourris. Je les accumule, sans vergogne.

Peut-être est-ce une conséquence de la fièvre ?

Et en plus, je me mets presque à citer Jean-Jacques Goldman. (J’ai dit « presque »).

Il va falloir qu’on me pique.

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(Notez que Jiji ne respire pas la grande forme, lui non plus).

On pourrait peut-être commencer par lui ?

En fait ce n’est pas du tout la grippe, mais une trachéite ET une laryngite très sévères, a dit le Docteur.

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Est-ce bien la preuve que je ne fais pas les choses à moitié, d’avoir deux maladies d’un seul coup ?

Je toussais.

Enfin, quand je dis « je toussais », je devrais préciser que je crachais mes poumons comme un chacal à l’agonie. Je sifflais à l’inspiration, je toussais à l’expiration.

Je toussais tellement que vers 10 heures du matin, je me suis mis un défi : essayer de passer une minute sans tousser. Mais c’était impossible.

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Je toussais tellement que vers 14 heures j’ai eu peur que me voisine du bas ne monte avec une fourche afin d’abréger ses souffrances sonores.

Je toussais tellement que vers 15 heures j’étais épuisée et essoufflée comme si j’avais couru un triple marathon dans une montagne, avec en bonus des haies à franchir et des rochers à soulever.

Je toussais tellement que vers 16 heures j’ai commencé à souffrir d’un dédoublement de la personnalité combiné à un syndrome de Gilles de la Tourette (un double syndrome sur ma double maladie). Je me disais « Non mais elle va bientôt la fermer, cette connasse ? Si elle ne cesse pas de tousser ne serait-ce que 10 minutes je vais l’étouffer dans un oreiller. Ou l’étrangler. Mais qu’on en finisse. »

Je toussais tellement que vers 17 heures je m’auto-épuisais.

C’est un sentiment que je vis relativement souvent, mais là il était aigu et ingérable.

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Tout agent communal œuvrant pour la Grande-Cité doit se rendre chez le médecin contrôle le lendemain du jour où on lui a délivré son certificat médical, à 11h30 tapantes.

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Pour moi qui n’avais encore jamais été sous certificat, il s’agissait d’une expérience inédite.

Imaginez-vous donc ce que cela a d’agréable.

Vous êtes malade, vous toussez sans discontinuer, vous réclamez votre maman et des biscuits au chocolat, vous êtes au chaud sous les draps, il y a du sirop pour la toux sur la table de chevet et soudain vous devez vous arracher à votre lit douillet, enfiler un manteau et un bonnet, dégivrer votre voiture avec une carte de fidélité, conduire jusque là en toussant, d’une toux qui semble vous arracher des lambeaux de l’intérieur, conduire dans un état second, en vous rendant à peine compte que vous créez un tas d’accidents autour de vous (groggy-girl).

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Eh bien, c’est exactement cela qui m’est arrivé vendredi.

Le bâtiment devant moi était moche et vous j’avais garé ma voiture super loin alors qu’il y avait plein de place devant.

Allez savoir pourquoi j’ai fait ça : les conséquences de la fièvre, certainement.

A l’intérieur du bâtiment régnait une ambiance digne d’un mouroir de l’Union Soviétique, pour autant que je puisse me faire une idée précise de ce que cela représente.

Un carrelage froid sur les murs et le sol, quelques chaises en métal faisant office de salle d’attente (mouroir) et, sur une porte d’un brun douteux, une photocopie sur laquelle était indiqué : « cabinet médical ».

Aucun doute possible, j’étais au bon endroit.

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Le médecin me reçoit, je m’installe en face de lui, je lui tends mon certificat.

Il se lève et ouvre une grande armoire (métallique) remplie de dossiers : un pour chaque agent communal.

Il est évident qu’un ordinateur ferait tache dans un mouroir de l’Union Soviétique.

Il prend mon dossier, il l’ouvre. A l’intérieur, il y a une grande feuille quadrillée, vierge. Car c’est la première fois que je viens.

Le Docteur prend une grande inspiration et me dit : « Aloooooors…. Racontez-moi tout… » avec un l’air passionné d’un éditeur qui attendrait de ma part LE roman du siècle.

-« J’ai une trachéite »

-Ah.

-C’est écrit là, lui dis-je en pointant du doigt mon certificat.

-Une trachéite ET une laryngite, se sent-il obligé de préciser.

-Oui.

-Et qu’est-ce qu’on vous a prescrit ?

Là je sors toutes mes fioles et je les étale sur son bureau (métallique) et il se met à retranscrire le nom des médicaments sur sa grande feuille quadrillée en articulant bien tous les noms.

-Ok, me dit-il. Soignez-vous bien.

-Merci, lui dis-je en toussant fort, pour en rajouter un peu.

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Là il me tend une poignée de main moite et molle, comme je les ai en horreur et je sors de son cabinet, puis du mouroir, et je marche super longtemps dans le froid en me maudissant d’avoir garé la Queen aussi loin alors qu’il y avait un super grand parking vide juste devant.

Quelques jours plus tard, au beau milieu de mon délire fiévreux (quintes de toux, shoots de sirop, siestes immenses), telle une éclaircie bienveillante, j’ai entendu la voix de Jil Caplan s’écrier « As-tu déjà oubliéééé?! », de ce ton rauque que je chéris tant (que dis-je ? que je vénère)

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Car oui c’est vrai, je vénère Jil Caplan.

Ma famille pourra en attester, après avoir été harcelée des années durant à coups de Nathalie Wood et de charmeuse de serpents.

J’ai écouté 7827 fois son album « Avant qu’il ne soit trop tard » et ma sœur, consciente qu’elle n’avait absolument pas le droit de critiquer ma chanteuse, essayait de marquer son désaccord en disant « Ce n’est pas tellement Jil Caplan qui me dérange (menteuse) mais c’est plutôt que quand tu la chantes, tu essayes de l’imiter et… comment dire ? … Ce n’est pas du meilleur effet pour nos oreilles ».

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En bref, vous comprendrez que j’ai été une fois de plus brimée par une famille qui ne comprenait pas bien mes talents pour la chanson.

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Mais passons.

Quand a retenti dans mon esprit cet envoûtant « As-tu déjà oubliéééé?! », j’ai ressenti le besoin vital de l’écouter vraiment.

Je suis sortie de mon lit, j’ai pris mon CD sur l’étagère.

Quand les premières notes ont éclaté, je me suis saisie de ma brosse à cheveux afin d’en faire un micro et, croyez-le ou non, mais c’est à cet instant que j’ai su que j’étais guérie.

C’était un miracle : j’étais dans mon pyjama en pilou, avec le cheveu sale et le teint verdâtre, en train de chanter Jil Caplan à une foule en délire avec des trémolos dans la voix, une brosse à cheveux dans la main.

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Après avoir chanté trois fois « Esclave » en ayant mis le son sur 25, je fus prise d’une quinte de toux si violente que j’ai été forcée de reconnaître que je n’étais pas encore totalement guérie, mais seulement « sur le chemin de la guérison« .

Il faut savoir rester humble, et réaliste.

Mais sache, Jil Caplan, que non, je n’ai pas oublié.

Je n’ai pas oublié le nombre de fois où tes chansons m’ont guérie.

Et ce n’est pas ma voisine que j’entends monter avec sa fourche qui me fera dire l’inverse. Ou qui me fera cesser de chanter.

Ni cette nouvelle quinte de toux, d’ailleurs.

Car je chante et continuerai de chanter, « avant qu’il ne soit trop tard ».

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