Gary

ORL

28 juin 2022. Je sors sur le parking. Dans la voiture garée à côté de moi, une trachéotomisée se met à tousser depuis le sparadrap fixé à sa gorge. Plus loin, un homme recouvre soigneusement sa jambe de bois à l’aide de son bas de pantalon. Un couple arrive face à moi. Tous deux viennent de subir une opération : l’un a un cache sur l’oeil droit et l’autre sur le gauche. C’est pratique pour conduire, à deux ils se complèteront à merveille pour voir l’ensemble du paysage.
Tout ce petit monde charmant me confirme que je suis au bon endroit.
Je franchis les portes automatiques de l’hôpital en rêvassant, la Cour des miracles croisée sur le parking me faisant furieusement penser à cette scène du film « BeetleJuice », quand ils doivent patienter dans la salle d’attente de l’Au-delà remplie de cas plus extrêmes les uns que les autres : un homme ratatiné en momie tellement il a fumé de clopes, une femme coupée en deux dont le tronc est sagement posé à côté de ses jambes, et cet homme qui est tombé sur un réducteur de têtes et qui adore engager la conversation comme si de rien n’était.

Je cherche la route 82, comme on me l’a indiquée, même si j’aurais préféré emprunter la mythique « sixtisixe » et je parviens dans le secteur ORL.

Je sais ce que tu vas dire, Gary. Comme ma famille, tu vas dire qu’il était grand temps. Que tout le monde en a assez de me faire répéter sans relâche la moindre phrase. Que tout le monde se marre de mes tryphonnades (« Tu es encore fatiguée ?! » « Mais non, je n’ai pas mal au pied »).
Même Mathilde, lors de sa venue, s’est moquée de moi, le jour où je lui ai déclaré avec beaucoup d’applomb : « les chevreuils sont revenus » « Ah oui ? Et comment tu sais ça ? «  »Parce que je les ai entendu aboyer ». « Et tu vas me faire croire que toi, incapable d’entendre un marteau-piqueur sur la chaussée, tu as pu entendre le chuintement d’une puce au fond des bois ? Tu as une oreille bionique, ou quoi ? »

Je me suis présentée à l’accueil. L’homme à la réception, la bouche couverte d’un masque chirurgical et planqué derrière son abri en Plexiglas m’a baragouiné des choses que je devais incessamment lui faire répéter. « Quoi ? » « Pardon ? » « Plait-il ? » « Vous avez dit ? ». Quand il a commencé à montrer des signes d’impatience et d’agacement, j’ai manqué lui dire que s’il n’était pas content de tout dire deux fois, il devrait peut-être songer à demander sa mutation.
Il m’a dirigée vers la salle d’attente du Docteur Vandamme. Apparemment, Jean-Claude a été puni, il n’a pas droit à une plaque en bonne et due forme pour indiquer son nom et sa spécialité sur sa porte d’entrée, alors il s’est vengé et en a bidouillée une lui-même avec les moyens du bord. Il a inscrit son nom au feutre sur un bâton en bois de Frisco ; ceux qu’il plante sur la langue des patients qui doivent dire « Aaaaah » et il a fixé son oeuvre à l’aide de deux sparadraps.
J’aime bien Jean-Claude. C’est un créatif. En situation de bombardement, aucun doute, c’est le genre de type qui te rattache les bouts de cervelle avec une bande Velpo et qui te soule au mercurochrome pour te changer les idées.

Le Docteur Vandamme est charmant. Il m’ausculte les conduits auditifs. Il dit qu’en effet, j’ai de l’eczéma, que je peux soulager simplement en appliquant une huile d’amandes douces. Je me dis en mon moi-même et en mon for intérieur que ça m’apprendra, à avoir la hantise des médecins et à ne jamais prendre ma santé en mains : j’ai les oreilles qui grattent inutilement depuis vingt ans alors que la solution était simple comme bonjour. Passons.

Jean-Claude me fait passer dans la salle suivante, où un technicien me fait passer un test d’audition. J’ai un peu l’impression d’être la nouvelle Elton John, parce qu’il m’invite à prendre place dans un petit studio lambrisé rempli d’appareils et il me tend un casque et un micro. Je me prépare mentalement à entonner « Goodbye Norma Jean », mais il m’apprend que je devrai seulement lever le doigt lorsque j’entends quelque chose. Trop facile.


Ensuite, il me fait répéter des mots. Je retourne chez Jean-Claude qui me fait patienter, le temps de recevoir les résultats. Il m’annonce le verdict avec emphase : « Vous avez une ouïe remarquable ». Il me montre un schéma : « Vous voyez cette ligne ? C’est la courbe d’audition normale d’une personne de vingt ans. Eh bien… vous êtes en dessous. Simplement parce que vous n’avez plus vingt ans. » Il ajoute : « C’est l’âge. Mais pour votre âge, voyez, vous êtes largement au-dessus de la moyenne ».
Je sors de chez lui solide comme un roc, regonflée à bloc, avec l’impression d’avoir fait une grande dis’ à mon examen.

Je rentre à la maison. Mère et Adèle guettent mon retour, toujours promptes à me chambrer. Mais je les détrompe, les cloue de stupeur et leur rabat le caquet en répandant la bonne nouvelle : « Mon audition est remarquable »
Mère demande : « Sérieusement ?! Il a dit ça ? » « Parfaitement ».
Adèle, quant à elle, reste un instant silencieuse, puis elle ajoute : « Putain de merde » en regagnant sa chambre.

Gary

Dialogue de sourdes

Aujourd’hui c’est vendredi. Avec Sophie et Isabelle, on mange des croissants au beurre que l’on trempe dans du thé vert, pour avoir notre taux d’anti-oxidants.

« J’ai fait un rêve », que je leur dis en faisant tomber des miettes au fond de la tasse.

« Raconte »

« J’étais une sorte de bergère et je devais conduire mon troupeau, mais un troupeau de drôles de bêtes : un mélange entre des moutons et des chèvres à travers des pièces, des couloirs, des maisons, dans le but de les guider vers la liberté.

« Ah » me dit Sophie, qui a l’habitude d’ analyser ma psyché malade. « Je crois que tu as le syndrome de la bergère, mon petit caniche »

« C’est-à-dire ? »

« Peut-être que tu es investie d’une mission de guide »

« Peut-être, mais c’est aussi à cause de Laurence. Hier soir, elle m’a dit que nous étions des bergères des temps modernes »

« Tu sais, a ajouté Isabelle, c’est peut-être aussi parce que tu aimes la Grèce »

J’ai regardé mon croissant. « C’est vrai que j’aime la graisse. Mais j’aime aussi le sucre »

Sophie : « Et les antioxydants »

Isabelle : « Mais non, je parlais du pays : la Grèce. Là-bas, il y a beaucoup de pâtres ».

Moi : Des pâtres ?

Isabelle : Oui, des pâtres grecs

Sophie : Oh ! J’adore les pâtes grecques !

Isabelle : Non, je voulais dire des pâtres grecs. Des pâtres grecs qui mangent des pâtes grecques.

Là, j’ai un peu chanté : « Avec ma gueule de métèque, de juif errant, de pâtre grec et mes cheveux aux quatre vents », en l’honneur de Jean-Chri qui a œuvré à faire ma culture musicale de gauchiste.

Sophie : Et tu devais aller où, avec ton troupeau ?

Moi : Je devais les amener dans une prairie, mais j’avais peur qu’ils ne se fassent écraser sur la route si je les lâchais comme ça et Mère est apparue et m’a dit qu’ils n’avaient rien à craindre parce que la prairie dans laquelle je les libérais était une prairie infinie.

Là, Isabelle s’est levée, en emportant sa tasse de thé.

Nous : « Tu vas où, Isabelle ?

« Je descends chercher un dictionnaire sur la symbolique des rêves. Je vais voir s’ils ont une entrée à « prairie infinie », Ca a l’air grave, cette histoire ».