Animaux

Taupe Gun

Depuis que c’est Franklin le robot tondeuse qui s’occupe de nos pelouses, on ne peut plus se permettre d’avoir un terrain miné par les talus de taupes. A regret, nous avons dû faire appel à un professionnel. Un liquideur. Un nettoyeur, si tu préfères.

Jusqu’à présent, j’ignorais que dézingueur de taupes était une profession, mais il parait qu’il n’y a pas de sot métier, il n’y a que de sottes gens.

Cet homme, je l’ai surnommé “Taupe Gun”. Avoue que c’est bien trouvé.Taupe Gun passe régulièrement à la maison. Il enjambe la clôture et vient vérifier l’avancée de son chantier. Il place des explosifs dans le jardin, explosifs qu’il recouvre de seaux en plastique afin que nous les visualisions et, lorsqu’une taupe a le malheur de passer dessus, elle finit en carpaccio.

Parfois, il vient accompagné de sa fille, âgée de huit ans à tout casser, à qui il a déjà divulgué les ficelles du métier car la petite se penche devant les pièges et déclare de façon experte : “Ici c’est plutôt une famille de rats taupiers. On va les exploser”. Adèle dit que la fille de Taupe Gun lui fait froid dans le dos, ce qui est quand-même un comble quand on sait que le surnom d’Adèle est Mercredi Addams. Mais il est vrai qu’au sujet des bêtes, Adèle est sensible. Par exemple, le jour où Taupe Gun est entré par la baie vitrée, le cheveu en bataille et l’air sonné et qu’il nous a raconté que l’explosif avait sauté au moment où il plaçait la tige, chose qui n’était jamais arrivée auparavant, elle lui a déclaré, l’air satisfait : “C’est la vengeance des taupes”. Cette nuit-là, j’ai mal dormi. Je m’imaginais des petites taupes appuyer mécaniquement sur des détonateurs pour faire de nous de la chair à saucisse. Je crois que parfois mon imagination me joue des tours.

L’autre jour, Père et Belle-Maman sont venus manger à la maison. Je leur ai fait visiter le potager. Père a demandé : “C’est quoi, ces seaux en plastique qui trainent sur le sol?” et je lui ai expliqué le sort que l’on réserve à ces pauvres bêtes. Père était abasourdi. Il a trouvé qu’on était des terroristes, puis il m’a demandé si je connaissais l’histoire de Paf la taupe. Au moment même où il a demandé ça, une terrible déflagration a eu lieu, nous faisant sursauter de frayeur. Immédiatement, Père a levé les mains en l’air et, regardant partout autour de lui, a dit : “Je me rends, je me rends”.

Je crois qu’il inspectait les buissons afin d’en débusquer des talibans et il était prêt à poser un genou au sol quand je lui ai expliqué que c’était justement une taupe qui avait rendu l’âme. Apparemment, l’explosion a très fortement énervé Happy qui a quitté l’intérieur de la maison où il était paisiblement allongé pour foncer vers nous comme une balle. Ventre à terre, il se dirigeait vers le seau en plastique, insensible à nos cris qui tentaient de le dissuader “Non, Happy, n’y va pas !!!” Voyant que rien ne le déviait de sa trajectoire, Père, héroïque, a plaqué le chien au sol pile avant qu’il ne saute sur la mine antipersonnel. “Il était moins une”, a dit papa en reprenant son souffle. “Tu as sauvé mon petit frère!” ai-je dit à papa en le serrant dans mes bras. Il a répondu : “Cet abruti de chien a voulu faire un attentat suicide. Je le voyais déjà réduit en bouillie, avec seulement ses deux yeux collés au seau en plastique”.

Le surlendemain, Taupe Gun est passé à la maison. Il a dit à Mère : “Désolé, mais je n’ai pas pu passer hier. J’étais en championnat”.

Quand il est reparti, elle nous a dit : “J’ignorais qu’il existait des championnats d’explosion de taupes”.