sport

Mère a dit : “Je vais ramener Hannah chez elle. J’y vais à vélo”. Elle m’a proposé de venir avec elle. Hannah a frappé plusieurs fois sur sa tête, pour nous montrer qu’elle n’oublierait pas de mettre son casque. Je me suis dit que ça me ferait du bien, de me remettre en selle. Je prendrais le vélo d’Adèle, ça rendrait la promenade plus agréable : il est électrique.

L’été passé j’avais un peu roulé avec mais je ne l’aimais pas, je suis revenue en le jetant par terre, déclarant qu’il était fichu, certainement encore une vieille ferraille de chez Aldi qui méritait de finir à la casse. J’avais voulu monter la rue juste à gauche de la maison, une longue côte abrupte et pénible et le moteur électrique m’avait carrément laissée en rade, je devais lutter contre la gravité et le poids du vélo, ce qui avait rendu l’exercice encore plus pénible que lorsque je prenais mon vélo normal. Mais Adèle l’a essayé cet été, m’a dit qu’il allait très bien, que j’avais peut-être eu un problème technique ce jour-là, va savoir. Alors c’est confiante que je lui ai emprunté son vélo ; elle m’a juste prévenu d’économiser la batterie parce qu’elle arrivait à la fin.

A l’aller, la route descend jusqu’au halage, puis c’est du plat tout le long. N’empêche que je suis arrivée chez Caro suant sang et eau, dégoulinante, rouge comme une pivoine. Déjà à la base j’ai tendance à suer fortement. Je tiens ça de mon père. Mais en ce moment, c’est pire encore, à cause du traitement. Il parait que c’est bon signe, je détoxine. “Hypersudation”, que les spécialistes appellent ça. Moi je dis : “goret dégoulinant”. Maman s’est beaucoup moquée de moi. Elle s’écriait : “Mais la route était plate ! Comment est-ce possible d’être dans cet état !”. “Je crois que j’ai un peu forcé sur la pédale”, lui ai-je dit. “Il y avait longtemps que je n’avais plus fait de sport, j’ai le cuissot brûlant”. Apparemment c’était anormal d’être si éprouvée après si peu de temps, mais je suis malade, me disais-je en mon for intérieur.

Après, il y a eu le retour. Toute route qui descend finit un jour par remonter, mais je me disais : “qu’est-ce que je m’en fiche, je suis sur un vélo électrique”. Au début il y avait cette sensation agréable, celle que j’éprouvais quand Jean-Chri avait pitié de moi et qu’il me poussait dans le dos. Une main tendue qui vous propulse au sommet, une aide bienvenue. Puis l’écart entre moi et Mère a commencé à se creuser. Elle avait la jambe légère pendant que je luttais péniblement contre la gravité des montagnes. “Mets ta batterie à fond” me criait-elle au loin. Ma batterie était à fond. Moi aussi. C’était trop difficile, alors j’ai mis pied à terre et j’ai poussé cette fichue bécane, soufflant comme un buffle. Maman a dit : “Je t’attends en haut”. J’ai croisé une vieille dame qui promenait son chien. Je les ai salués et je suis remontée sur mon vélo. La route continuait à monter inexorablement et de plus en plus fort. Je forçais. Je donnais tout ce que j’avais. La vieille dame m’a rattrapée alors que j’étais à vélo et elle à pied, et qu’elle avait au moins cent ans.

Je n’y arrivais plus, alors j’ai à nouveau poussé mon vélo à côté de moi. Mère était devenue un petit point au loin. Immobile, elle scrutait l’horizon, assise sur un ballot de paille. La route semblait infinie. J’entendais mon cœur battre à se décrocher de ma cage thoracique. Mon souffle ressemblait au râle du morse de Pairi Daiza, celui que Hannah adore imiter. Quand je suis arrivée à sa hauteur, Mère, loin de compatir à ma souffrance, s’est mise à s’énerver. “Mais enfin Natha ! Comment est-ce possible d’être aussi lente alors que c’est un vélo électrique!” “Je ne sais pas, moi ! Mais je n’arrête pas de vous dire de partir faire du vélo sans moi parce que je vais vous ralentir et vous me dites que ce n’est pas vrai mais tu vois bien que je n’ai aucune condition physique !”. “A ce point-là ça ne se peut pas” “Alors c’est que ce fichu vélo a un souci, je n’arrête pas de le dire à Adèle”. “Et tu as changé ton plateau, au moins, dans la montée?”.

Que veux-tu que je te dise, Gary ? Que j’ignorais qu’il y avait différents plateaux sur ce vélo ? Il parait que ça fait cent ans que tous les vélos ont au moins trois vitesses.

Mais moi, si on ne me dit rien, je ne peux pas le deviner.