Bibliothécaire investie

J’ai télétravaillé

Cette fois, les rues sont vides.

Je les arpente avec un soupçon d’inquiétude, consciente de vivre un instant historique assez « what the fuck ».

On dirait un peu un film de zombies. Je les imagine aux fenêtres, me guettant derrière des petites voilettes en broderie, avides de me faire la peau.

On dirait un peu un roman d’anticipation.

On dirait un peu l’apocalypse.

On dirait un peu un dimanche à Namur.

J’arpente les rues avec un soupçon d’orgueil. Ne peuvent plus circuler que les médecins, les infirmières, les policiers.

Et les bibliothécaires.

J’ arpente les rues avec mon syndrome de l’imposteur.

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Je rentre dans le Bureau Rock and Roll.

Désormais, on se fait le salut vulcain.

Ce n’est pas facile du tout. Je tords des doigts, je les écarte, je cligne des yeux, sors la langue. « Tu dois te déconnecter de tes émotions et tu verras, ça viendra tout seul », me conseille Philippe. Mais ça ne vient pas tout seul. En lieu et place, je leur adresse un salut mongolito.

On invente un jeu : Il faut dire bonjour selon notre signe astrologique et les autres doivent deviner ce que l’on est. Je fais ça. Je vous laisse deviner.

Philippe tente d’imiter le sagittaire en s’emparant d’un ceintre qu’il utilise comme arc, mais, en bondissant, il trébuche et atterrit dans une pile de caisses.

Annie et Catherine, nos chefs, nous rassemblent en bas. Réunion au sommet. Avec distanciation sociale.

Dehors, un homme qui porte un grand capuchon frappe au carreau et nous fait signe.

« Un zombie !!! », s’écrie-t-on, en panique.

« Restez calmes », nous disent nos dirigeantes.

« Nous allons faire du télétravail ».

Elles nous expliquent en quoi cela consiste et comment cela va fonctionner. Certains employés auront accès à tous les dossiers et à une session de télétravail en bonne et due forme. Les animatrices, quant à elles, devront plancher à leurs ateliers futurs.

Mettez-nous en confinement pendant dix jours et, Sophie et moi, on vous pond des trucs de ouf.

Apparemment, les mêmes idées parviennent à l’esprit de Sophie, parce qu’elle dit : « J’ai une question ».

« Oui, Sophie ? » répond Annie.

« Est-ce qu’on a droit à un budget pour un poney ? »

« Non, Sophie », lui répond-elle, d’un air sérieux et néanmoins sans appel.

Puis elle ajoute : « Vous pouvez rentrer chez vous ».

On doit rassembler nos affaires. Je reprends un livre de mythologie grecque pour la réécrire à ma sauce, version beaux mecs musclés imberbes et féministes.

On doit vider les frigos pour éviter que le Maroilles ne déclenche une pandémie pire que le Covid-19. Tous mes collègues me regardent de travers. Parce que lors d’une épidémie précédente, j’avais oublié mon saumon dans le frigo et il avait remonté le courant jusqu’en Antarctique.

On doit vider les poubelles. Sac en main, je demande à Dédé : « Tu me passes la peau de banane ? » « L’appeau de banane ?! » comprend-il.

On devient sourds. On devient fous.

Il est temps que l’on nous confine chez nous.

Que l’on nous sépare.

On quitte le bâtiment.

Françoise est dans l’immeuble d’en face. A sa fenêtre. Confinée à l’italienne. Elle nous apprend qu’elle doit rester là, seule au monde. Qu’il ne lui reste que quelques tartines.

« On t’a sacrifiée, Françoise », lui dit-on.

Un peu comme dans ses films de zombies dans lesquels on doit abandonner un proche au bord d’un chemin parce qu’il a été mordu et qu’il est trop tard pour lui et qu’il ne doit pas contaminer les autres. Le fruit pourri que l’on retire du panier. Elle le prend avec philosophie. Elle dit : « Pour une fois que l’on veut bien admettre que le service des archives est indispensable, ça me va ». On l’abandonne là. On regagne nos voitures. On regagne notre lieu de confinement.

Désormais, je vais vivre avec Mère, Adèle, le chien et les chats. Comme d’habitude, mais en plus serrés les uns contre les autres.

On se fait un petit dîner diététique.

Mère me dit : « Je viens de lire un article qui conseille de ne pas travailler dans sa chambre, sinon on ne fait pas la différence entre les deux endroits et on risque l’insomnie ».

Foutaises. Je vais m’isoler dans ma chambre pour que ma concentration soit maximale.

« C’est une question de confiance », nous ont dit Annie et Catherine.

A croire qu’elles ne me connaissent pas.

Enfermez-moi dans ma chambre pendant dix jours et :

– Je vous peins une fresque du genre de celle qui orne la Chapelle Sixtine.

– Je vous rejoue la crise d’angoisse de l’étudiant en blocus.

– J’écris la suite d’ « A la recherche du temps perdu », par Nathalie Proust.

Mais de télétravail pour le Réseau Namurois de Lecture Publique, je n’en vois point venir.

Je décide de quand-même me donner une chance.

Je m’allonge sur le ventre, dans mon lit. J’allume l’ordi. Je me logue sur la session de Jean-Chri que l’on a jamais réussi à effacer. Au début, ça me fait une drôle d’impression, mais finalement j’aime bien. Il était tellement prévisible que maman a pu deviner son mot de passe.

J’attaque ma besogne en lisant les messages du « Groupe de soutien des lapins crétins » créé par André.

Puis je sens que la digestion fait son oeuvre.

Je pique un peu du nez.

Mère a tort. Je ne risque pas l’insomnie.

A cet instant, justement, elle passe la tête par la porte et me demande : « Tu travailles ou tu fais une sieste ? ».

Je sursaute.

Je repense à l’époque de mon adolescence, quand je devais réviser mes maths et qu’elle ne me faisait qu’une confiance relative, et qu’elle venait checker l’avancée du chantier. Heureusement, cette époque est maintenant révolue et je suis devenue un véritable bourreau du travail. Je me lance donc à corps perdu dans mon ouvrage.

Aussitôt, une musique résonne à mes oreilles.

Ma soeur, la voisine du bas, elle aussi en télétravail, écoute sa musique à toute berzingue.

Je hurle par-dessus la rembarde : « Adèèèèèle !!! »

-Oui ?

-Moins fort, ta musique. Il y en a qui essayent de bosser, ici.

Elle la diminue.

Je reprends. Je m’énerve un peu sur mon ordinateur. C’est un Mac. Je n’y comprends rien. J’ai envie de la balancer par le Vélux.

Je descends la voir.

« Adèèèèèle !!! »

– Oui ?

– Tu peux m’expliquer ?

-« Putain. Comme ça va être long » me dit-elle, déjà accablée.

Saine de corps et d'esprit

L’antre de la contamination

Je ne suis pas confinée.

(Vous remarquez que « confiné » ça commence un peu à sonner comme une insulte ?)

je ne suis pas confiné

La bibliothèque est fermée mais nous devons quand-même être sur le pont.

Dit comme ça, ça sonne bien. Ca sonne sens du devoir et mission régalienne (je ne connaissais pas ce mot avant vendredi, mais apparemment, j’ai juré allégeance au Roi). 

Il n’y a que moi que ça choque de savoir que le Roi est sado maso ?

Au début, on nous a même dit que nous serions susceptibles d’être réaffectés ailleurs.

Je me voyais déjà envoyée dans les mouroirs, sans masque, à devoir faire des prises de sang aux malades en leur disant « Pardon si ça fait mal, mais je suis bibliothécaire », n’ayant pour seule expérience que le tournoi de fléchettes auquel j’ai participé au café « Notre maison » de Lustin.

PAF, DANS LE MILLE, EMILE.

Mais en vrai, on a un peu l’impression d’être dans le film « Underground » d’Emir Kusturica, quand on les enferme tous dans un bunker et qu’on leur fait croire que dehors, c’est la guerre et qu’il ne faut sortir sous aucun prétexte, et qu’à l’intérieur, c’est un sacré bordel, ils foutent un fameux dawa.

Au début, tout allait plutôt bien, même si, sans classes et sans crèches, ma mission dans cette bibliothèque allait devoir être un peu déplacée. J’ai donc décidé de commencer à ranger la section jeunesse qui avait été retournée comme un rayon PQ du supermarché, mais on m’a avertie que les livres ne pouvaient pas être touchés avant nouvel ordre, ce qui a réduit mon champ des possibles à peau de chagrin.

Ce n’est rien, j’ai décidé de préparer une animation sur le chat botté en le réécrivant moi-même car je trouve mon style plus fulgurant que celui de Charles Perrault, qui n’a plus rien sorti de neuf depuis des lustres.

Réécrire « Le chat botté » en pleine pandémie, ça a quelque chose de légèrement surréaliste qui est loin de me déplaire.

Mais ensuite, tout est parti en cacahuète.

Mes collègues, qui ne sont déjà pas tout justes à la base, ont commencé à muter en mode « Lapins crétins » et sont totalement devenus ingérables.

Il faut dire que la journée a été loin d’être tranquille.

D’abord, nous avons reçu un mail de la direction donnant des « Consignes pour le personnel vivant ».

What ? Le personnel vivant ?

Et que fait-on des morts ? Sommes-nous vraiment dans une nouvelle réalité à la walking dead ?

Ce n’est qu’ensuite que nous avons compris notre méprise : il était écrit « Pour le personnel vivant (sous le même toit) ». Entre parenthèse. Woh, le coup de stress de malade.

A partir de là, on s’est mis à déphaser sévère.

On se serait même crus enfermés dans une aile psychiatrique, à la « Vol au dessus d’un nid de coucous ».

Des bruits de foreuses, de marteaux et tout le tintouin ont résonné dans le hall d’entrée, deux étages plus bas. Sophie s’est mise à hurler : « On nous enferme dans le bâtiment !!! »

Là, on s’est tout naturellement imaginé que l’on nous avais sacrifiés et ça nous a stressés un max de savoir que nous allions être confinés sur notre lieu de travail, sans nourriture, au milieu des livres contaminés, avec Bérangère le Spectre qui claque les portes (je ne vous l’avais pas encore dit pour ne pas vous inquiéter, mais la bibliothèque est hantée) donc on a crié très fort.

Sophie est allée voir ce qui se passait et elle est remontée en annonçant : « En fait ils sont en train d’installer une pointeuse ».

Relevez-vous l’absurdité de la situation ? Une pointeuse installée lorsque les employés survivants se comptent sur les doigts de la main ? Nous oui.

A midi, Fabibi nous a rejoint à table, épuisée, au bout du rouleau, la langue pendante. « Le téléphone n’arrête pas de sonner. Les gens demandent si on est ouverts. J’ai envie de leur dire : « A votre avis ? » Et quand ils me demandent s’ils devront payer les amandes de retard j’ai envie de dire que oui, ça tombe sous le sens, elles compteront même triple ».

Apparemment, il y a même un type qui a toqué à la porte vitrée et, quand Valeria lui a dit : « Nous sommes fermés ! », il lui a répondu : « Ah bon ?! Bonnes vacances, alors ! ».

Non mais lui il sort d’où ? de sa jungle ? Il n’a ni la télé ni la radio et il se promène dans les rues en se disant qu’elles sont bien désertes. C’est quoi le délire, mec ?!

A cet instant arrive Amandine, qui travaille avec Sophie P. dans un autre bâtiment. « Je suis venue vous dire bonjour ! »

–  Salut ! Tu vas bien ?

– Je commence à disjoncter sérieusement. Je saute sur mon bureau, badigeonnée d’Isobétadine en hurlant « On va tous mourir !!! »

– Et Sophie n’est pas avec toi ?

– Si, mais elle est venue fermer la porte de la baie vitrée pour que je fasse moins de bruit.

– Et elle n’est pas venue nous dire bonjour ?

– Non, elle a dit qu’elle ne voulait pas venir dans l’antre de la contamination.

Voilà ce que nous étions devenus aux yeux des nôtres : des microbes sur pattes confinés dans un grand bâtiment inutile.

Puis, basculant subitement sur un autre sujet, elle a ajouté :

– Je suis une instagrameuse qui a un chevreuil de compagnie.

– Oh c’est trop mignon ! s’est exclamée Sophie en montant anormalement dans les aigus. Le choupinouuu !

– Eh ben il est mort. (silence) Un chasseur lui a tiré une balle dans la tête. (Silence à nouveau).

– Bien, a dit André. Voilà qui nous remonte le moral.

– Quand je pense à ce qui nous attend dans les jours qui viennent, a ajouté Philippe, je me demande si je ne préfèrerais pas être un homard.

Pas sûr

Amandine et moi avons échangé un regard anxieux et, d’une seule femme, avons reculé vers la porte. « Il faut que nous quittions à tout prix cet endroit, me dit-elle. Ou nous allons être happées dans l’univers du chapelier fou ».

Pendant ce temps, j’ai reçu un message de Adèle, qui fait partie de mon second « groupe de confinement », c’est-à-dire ma famille. Elle me dit : « Tu as de la chance de travailler. Maman doit remplir ses formulaires pour la pension en ligne et c’est vraiment l’enfer ici. Satan prend des notes quand maman hurle et jure ».

Pas mal, comme insulte, Marie-Christine. Je la replacerai.

« L’enfer, c’est les autres » disait Jean-Paul Sartre.

Le mec, il savait de quoi il parlait.

Et encore, il n’avait ni ma famille, ni mes collègues.

Et encore, il n’a pas dû être confiné avec eux.

Fêtarde invétérée

J’étais bourrée

Au départ, ce devait être un simple repas tranquille entre collègues.

Nage de poissons ? Ils sont vivants ?!!!

Mais je ne sais pas ce qu’il s’est produit. J’étais crevée et je souffrais depuis plusieurs jours déjà d’une douleur dans l’oreille, et quand le serveur m’a amené mon gin, j’avais l’impression qu’il cautérisait mes ganglions.

Alors il est descendu tout seul, d’une seule traite et, sur la douleur plus fatigue, ça a fait un cocktail détonnant.

Puis j’ai vidé une bouteille de rouge avec Dédé, chose que je ne fais jamais.

Tout cela m’a fait un effet boeuf.

En nous connectant à la 4G, Sophie et moi avons vu que la Myrèse-family était dans le même restaurant que nous alors on s’est levées et on les a cherchés partout et on a pris des photos de nous éméchées devant toutes les tables en demandant : « Vous êtes où ? On est là aussi », devant les serveurs exaspérés par notre cirque.

Bien entendu lls étaient déjà rentrés depuis longtemps. On leur a dit on débarque chez vous ! Mais on ne l’a pas fait car en descendant la route du restaurant, les tournants ont tourné, et ça nous a fait passer l’envie de faire un after.

Arrivée à la maison, j’ai trébuché dans le chat.

Puis j’ai envoyé un message nocturne à Marena Palm en disant : « Meuf, on va se faire un road trip à la Thelma et Louise, un truc du feu de Dieu, tu vas voir ».

A cette heure tardive de la nuit, nul doute que Marena Palm dormait à poings fermés et que le lendemain elle lirait ma missive en se disant « Quel boulet, celle-là ».

Puis j’ai longtemps parlé au chien.

Je lui ai dit : « Il faut que je boive l’entièreté d’un grand verre d’eau. C’est pour le crâne, Doudi. Pour ne pas avoir mal demain ».

Il s’en fichait éperdument, enroulé dans son panier, mais j’ai commencé à lui expliquer que toutes ces considérations étaient loin de concerner le règne animal et comme il ne réagissait toujours pas, j’ai compris que je venais de dire le mot « considération » à mon chien et que, du coup, il était grand temps de vider ce verre d’eau et de rejoindre les bras de Morphée.

Kakou le chat squattait mon lit et il est interdit de maison la nuit mais j’étais trop entamée pour le virer alors je l’ai laissé là et il m’a harcelée comme un petit chaton qui réclame sa maman en me plantant névrotiquement les griffes dans le cou.

Au matin , mon crâne vrillait.

J’ai vu que je m’étais endormie sans avoir vidé mon putain de verre d’eau obligatoire.

J’ai vu que j’avais laissé des messages chelous.

Que de la bave séchait au bord de ma bouche.

Que le chat était étendu sur moi en écharpe.

Que le chien m’observait d’un air désolé.

J’ai toussé un peu. Mes ganglions avaient triplé de volume.

Aussitôt, Mère est entrée dans ma chambre et m’a dit : « ça va ?  » avec de la panique dans la voix.

« Oui, pourquoi ? »

« Tu as toussé »

« Et alors ? »

« Alors ? Tu dois restée confinée chez toi »

« Je suis chez moi »

« Tu vas mourir  » a-t’elle conclu d’un ton sans émotion, puis elle est partie.

Péniblement, je me suis levée et je suis descendue.

Je me suis affalée dans le canapé, à côté d’Adèle.

Le chien est arrivé près de nous, la queue battante.

« Oh, mon petit frère chéri ! « , s’est exclamée Adèle, toute fébrile.

Le chien l’a regardée une seconde.

Puis il a vomi sur le tapis.

A ses pieds.

Une croquette et de la bile.

« Je crois que le chien aussi s’est fait une biture express », ai-je conclu.

Saine de corps et d'esprit

Le bonheur à la clé

Je sais que ce que je vais vous dire va vous en boucher un coin, mais sachez qu’il m’arrive d’aller à la piscine. Oui, parfaitement. Et pas pour mater les hommes musclés depuis la cafétéria, non. Pour y nager. Faire des longueurs. Du sport.

Aussi vrai que je vous le dis.

Ce contexte étant subtilement placé, je voudrais vous raconter ma dernière séance de natation.

Il est sept heures du matin. Dehors, il fait noir comme dans un cul. Quand je sors de ma voiture, un sale petit crachin me postillonne au visage. Je commence le boulot à 8 heures, j’ai donc peu de temps pour gamberger, mais c’est suffisant. Les jours où je fais ça (aller nager un matin d’hiver quand il pleut), j’ai l’impression d’être une belle personne, peut-être même un Etre Supérieur, car seuls les Etres Supérieurs sont capables de tels exploits.

Mais aussitôt arrivée, mon excès de confiance en moi est brisé, étouffé dans l’œuf car il y a un monde fou dans cette piscine.

Des vieux.

Le hall est rempli de vieux qui attendent le feu vert pour pouvoir s’engouffrer vers les cabines. Exactement comme devant la vitrine de chez Phildar, version sportive.

Cela veut dire qu’ils se sont levés encore plus tôt que moi. Et ils ne montrent pas leur carte d’embarquement. Et disent « Bonjour Jeanine ». Ce qui veut dire qu’ils ont un abonnement. Ce qui veut dire qu’ils viennent tous les jours. Ce qui me relègue à une petite amatrice qui vient de temps à autres faire un petit plouf.

Je n’ai rien contre les vieux. Au contraire. J’ai été élevée dans le Respect des Anciens.

Et je vénère ma mamy Tine, qui a la sagesse du Dalaï Lama, l’intelligence d’Einstein, le dénuement de Mère Thérésa. 

Mais que font-ils là à cette heure si étrange ? Ils sont pensionnés, bordel. Ils peuvent venir quand ils veulent. Mais non, il faut qu’ils choisissent les heures de pointe.

Une fois dans les cabines, je profite de l’avantage de ma jeunesse pour doubler la horde de vieux. Je me change en quatrième vitesse, je jette mes vêtements dans le casier, je démarre sur les chapeaux de roues,  traverse en trombe les couloirs, pousse du coude un vicelard qui a décidé de passer dans la douche des femmes et m’apprête à me jeter à l’eau (en temps normal, je peux avoir jusqu’à quatre longueurs d’avance sur eux) quand je me rends compte que j’ai oublié mes lunettes dans mon casier.

Pas grave, je fais demi-tour, plus vive que l’éclair.

Et c’est à ce stade de mon récit que l’affaire part en cacahuète.

Car mon casier ne s’ouvre pas. J’essaye péniblement sans résultat.

Un vieux qui sort de sa cabine me dit : « Ca n’a pas l’air évident » avec le ton condescendant du type qui pense que je suis tellement neuneu que je ne sais même pas tourner une clé. « Vous voyez bien que c’est coincé », lui réponds-je sans que cela l’émeuve le moins du monde car il se barre aussitôt, me laissant seule face à mon désarroi.

Je vais voir la Maîtresse-nageuse (remarquez que la féminisation des noms de métier tient ici sa limite) qui me dit qu’elle ne peut pas sortir de son aire de surveillance, mais elle jette un œil au bassin encore vide et décide quand-même de me venir en aide. Et là, je vous le donne en mille, elle n’y parvient pas non plus.

« Je ne sais pas quoi faire » me dit-elle, désemparée. Et elle ajoute « Je crois que le mieux, c’est de demander à Dédé ».

Je commence à m’énerver. Le truc va se mettre à ressembler à une course contre la montre. Je lui dis : « C’est ça, appelez Dédé. Moi, pendant ce temps-là, je vais nager. Et quand je ressors, avec un peu de chance, Dédé aura décoincé mon casier ».

On va faire comme on a dit

Sur ces entrefaites, sa collègue se pointe. Elle lui explique : « Le casier de Madame est bloqué »

« Ah bon ? » lui répond-elle, d’abord très indifférente. Puis je vois s’activer les rouages de son cerveau et apparait sur son visage un sourcil relevé, signe d’un brin d’amusement machiavélique et elle s’exclame : « Pas avec vos affaires dedans, tout de même ?! ».

Là je suis en piteux état, toute dégoulinante de la douche, toute frigorifiée, et je lui réponds d’un air misérable « Si ». Puis, après un silence : « Sinon ce ne serait pas drôle ».

Là, Jacqueline se marre carrément, faisant fi de toute compassion et elle ajoute : « Je crois que vous allez devoir aller travailler en maillot de bain ».

Je lui réponds « Ou être condamnée à errer dans les couloirs de la piscine ».

Comme Jacqueline a quand-même une once d’humanité, elle vient voir avec moi, s’accroupit devant mon casier, tourne la clé, l’ouvre. « Voilà, Madame. Vous aviez simplement tourné votre clé dans le mauvais sens ».

 J’étais tellement soulagée de ne pas devoir me pointer au bureau en maillot de bain que ça en a effacé la grande honte qui planait sur moi.

A croire que c’était la journée des clés, parce que le soir, Mère est rentrée de son jogging plus essoufflée qu’à l’habitude.

« Que t’est-il arrivé, Mère ? » lui ai-je demandé. « Tu as fait le marathon des sables, ou quoi ? ».

« Non, mais après mon jogging, quand je suis arrivée à ma voiture, j’ai réalisé que j’avais perdu mes clés en cours de route. Donc, je suis retournée dans le bois et j’ai repris le même circuit en sens inverse pour retrouver mon trousseau de clés. Du coup, j’ai couru deux heures au lieu d’une ».

« Et tu as retrouvé tes clés ? »

« Oui. Mais …euh… Comment dire ? Elles étaient tombées devant ma voiture. »

« Tu es en train de me dire que tu as fait une deuxième fois le circuit pour des prunes? »

« Euh…oui. Exactement »

« J’adore cette histoire ! « , me suis-je exclamée en omettant évidemment de lui raconter mon épisode du matin.

Comme quoi, parfois, la clé est la clé du bonheur.