Voyages

Lettre à Stelios, mon carnet de voyage (7) : Une forte présence animale

Cher Stelios,

Ici, la vie sauvage porte bien son nom. Léa, qui vit dans la vallée des cyprès avec son mari Vassili depuis plusieurs décennies, en connait un rayon et nous a tout de suite mises au parfum.

Et c’est vrai qu’il y a toutes sortes de bestioles, dans les parages !

Le plus difficile, ce sont les nuits. Elles se déroulent invariablement comme ceci :

Cette phrase prononcée par Laurence deviendra notre crédo pendant le séjour durant lequel, tu l’auras compris, je n’ai pas beaucoup dormi.

Tu seras peut-être, tout comme moi, étonné de la présence des chacals. Cela semble un peu fou. Eh bien, détrompe-toi : ils sont bien présents dans la vallée. Je t’expliquerai ma rencontre avec l’un des leurs dans un prochain épisode.

Julien, le chacal Doré

Voyages

Lettre à Stelios, mon carnet de voyage (6) : Les alentours

Cher Stelios,

Quand nous avons quitté le ferry et avons enfin pu mettre le pied à terre, nous n’étions pas encore au bout de nos peines car il nous restait encore environ 300 kilomètres à parcourir entre Patras et Kalamata. On a eu un peu peur que les Autorités, qui contrôlaient la descente du ferry, ne tiquent devant notre plaque belge et ne nous demandent de rejoindre les hommes en tenue spatiale qui enfonçaient des tigettes dans les narines de quelques passagers pris au hasard, mais nous sommes passées sans encombres.

Je ne connaissais pas cette route car, d’habitude, j’arrive par Athènes, et le décor était tout de suite planté : une alternance de lauriers roses et blancs, plantés le long de la route pendant plusieurs centaines de kilomètres qui se découpaient sur fond de mer turquoise, le tout dans le ciel rosé du soir qui commençait à tomber. C’était tout bonnement magnifique et, quand nous sommes arrivées à hauteur d’une réserve naturelle riche en pins parasols centenaires, on a eu tout le loisir de bien observer le paysage car nous avons suivi une petite camionnette pourrie, conduite par un gitan qui transportait des couronnes d’ail et nous l’avons suivie pendant des kilomètres sans parvenir à le doubler. On en avait un peu plein les bottes, on rêvait d’arriver à destination, mais c’est ça, aussi, la Grèce : ralentir, rester zen et s’énerver sur les gitans.

Quand nous sommes enfin arrivées à destination, la nuit était déjà bien entamée.

J’aime bien arriver de nuit, parce que le lendemain matin, j’ai l’impression de rejouer la scène du film « La gloire de mon père », quand il ouvre les volets et découvre la splendeur du monde et sa lumière.

La région de Kalamata est connue pour pour produire la meilleure huile d’olive du monde et ce n’est pas moi qui vais te dire l’inverse. Du coup, on y trouve majoritairement des oliviers. A perte de vue. D’ailleurs, il y a une odeur d’huile d’olive qui plane dans l’air en permanence. J’ai demandé à Laurence si c’étaient des diffuseurs qui étaient placés partout pour faire acheter de l’huile aux touristes, mais elle m’a dit que c’étaient plutôt des usines de torréfaction et que, de plus, les touristes n’existaient pas dans la région. Je comprendrai très vite à quel point elle a raison, car chaque fois que nous nous rendons dans un endroit, il n’y a que nous.

Les oliviers ont le monopole du paysage, certes, mais il y a aussi : des cyprès, des vignes et des figuiers.

On y trouve aussi nombre de bêtes sauvages, mais elles feront l’objet d’un article ultérieur.

Point de vue civilisation, on peut trouver quelques boutiques typiquement grecques proposant une large gamme de bidons d’huile d’olive, de tracteurs, de tuyaux d’arrosage, de bonbonnes de gaz ou de cochons grillés, posés entiers dans une petite vitrine sympathique et qui se dégustent le dimanche. De quoi satisfaire les envies de shopping de toute la famille.

Pour les amateurs d’authenticité, il y a bien entendu moyen d’acheter des fruits et légumes frais dans des petites aubettes installées le long des routes. Pour notre part, nous avons choisi Eleni comme fournisseuse officielle, et Laurence m’a appris à aller commander moi-même des pastèques bien sucrées car je tente tant bien que mal d’apprendre la langue de ton pays. (Glyko karpouzi – γλυκο καρπουζι)

Là je me trompe un peu

Je sais que tout cela sonne comme un petit avant-goût de paradis. Mais un avant-goût seulement, car je ne t’ai pas encore parlé … des plages.

Elles sont magnifiques et nous nous rendions chaque matin dans ce que nous avons surnommé notre « Club ». En lieu et place de club, on trouve une quinzaine de parasols et des transats et il y a moyen de s’y installer pour la journée. En général, il n’y avait que nous deux, ainsi qu’un grec qui nous a expliqué qu’il se rendait là chaque matin pour dormir car il faisait des insomnies à cause du cri des chacals (je vous avais bien dit que la vie sauvage animale est assez prégnante, je reviendrai là-dessus plus tard).

En arrivant, nous commencions par boire le frappé national (Dio frappé glyko mé gala – γλυκό με γάλα). Moi qui n’avais jamais bu la moindre goutte de café de ma vie, je suis rapidement devenue accro, même si certains m’ont filé le palpitant.

Voyez le monde sur les transats
Moi-même, sirotant mon frappé sous le regard de Léa – Peinture à l’huile par Laurence Burvenich

Puis Laurence faisait son yoga, devant le regard incompréhensif du fameux Statis, avec qui nous partagions le club.

Pendant ce temps-là, je remplissais tes pages.

Et, bien entendu, nous nous baignions sans relâche, telles des sirènes du Péloponnèse.

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Lettre à Stelios, mon carnet de voyage (5) : A bord du Titanic

Cher Stelios,

Il nous a ensuite fallu prendre le ferry qui relie Ancône (Italie) à Patras (Grèce).

27 heures sur un rafiot entouré de flotte.

Oui, Stelios, 27 putains d’interminables heures.

Comme dirait l’Autre : « C’est ici que les Romains s’empoignèrent ».

D’abord, il a fallu se faire enregistrer pour l’embarquement. Laurence a dit : « Je me charge d’y aller. Toi, tu attends ici avec le chien ». Ici, c’est un parking immense avec très peu d’ombre et très peu d’endroits où s’asseoir. Elle ajoute : « Et surtout, tu ne touches à rien. Ce lieu est un vrai nid à Corona. Ne laisse personne te tousser en plein visage. J’arrive » et elle est rentrée dans le bâtiment. J’ai dit à Joe que nous allions nous octroyer une petite pause pétillante le long du parking en nous installant dans une aubette qui vendait des canettes de Coca, sous le seul parasol planté le long du bitume. Ce sont les vacances, on ne se refuse rien.

Peu à peu, les gens ont commencé à former une file. Une file de plus en plus longue qui a rapidement viré en file faisant des kilomètres de long. J’ai envoyé un message à Laurence « Si tu savais à quel point tu as de la chance d’être entrée avant tout le monde ». J’étais confiante et je sirotais mon Coca.

On commençait à s’ennuyer alors on a quitté notre poste pour nous rendre sur le parking. Je n’avais même pas pris un bouquin pour passer le temps.

Une heure s’est écoulée. Des gens sortaient. Laurence m’a envoyé un message « ça risque d’être un peu plus long que prévu ». Apparemment, ils ont pris un groupe de personnes dont elle faisait partie et les ont mis sur le côté pendant que les autres continuaient à avancer.

Deux heures se sont écoulées. Les gens continuaient de sortir. Ils rejoignaient leurs familles, montaient dans leur voiture, quittaient le parking pour rejoindre le terminal.

Trois heures se sont écoulées. Le parking se vidait de plus en plus, et toujours pas de Laurence. J’ai demandé « Es-tu toujours en vie ? ». Elle a répondu qu’il y avait peu de chances qu’elle en réchappe, qu’elle me confiait Joe. J’ai regardé le petit chihuahua qui avait élu domicile sur mes genoux et qui scrutait les lieux d’un air impatient. J’étais en train de me demander quelle tête allait faire Happy quand j’allais lui ramener un ami de poche quand Laurence est enfin sortie du bâtiment, transpirante, décomposée, les épaules voûtées, abattue, mais vivante. Elle m’a dit : « C’est Walking dead, là-dedans ».

« On était tous agglutinés les uns sur les autres. Masque sur la bouche, debout pendant des heures, sous une chaleur de plomb, les gens commençaient à devenir nerveux. Ils se rapprochaient sans cesse de moi et je devais crier toutes les cinq minutes « Reculez, reculez » en brandissant son sac à main. J’ai dû lutter pour ma survie. Mais j’ai les billets ! » s’exclame-t’elle en brandissant deux fichus morceaux de papier.

On s’est précipitées vers la camionnette et on a enfin pu s’approcher du bateau.

On aurait dit le Titanic.

Sauf qu’avec une chaleur pareille, il y avait peu de chances que l’on percute un iceberg, ce qui m’a un peu rassurée.

Comme sur le Titanic, la lutte des classes est prédominante sur le bateau.

Il y a moyen de rejoindre Leonardo en s’installant sur le pont, sur un matelas, en plein soleil, avec les gitans, au beau milieu des pisses et des merdes de chiens (c’est fou le nombre de gens qui trimballent leur animal sur un bateau).

Ou alors il y a moyen de se la jouer Kate Winslet en prenant une cabine avec des couchettes, mais les prix sont démentiels. Comme nous ne faisons pas partie des nantis de ce monde, mais que « nous aimons bien notre petit confort », nous avons pris l’entre-deux : deux sièges en business classe.

Voici Stelios, mon carnet de voyage

On ignorait si les chihuahuas étaient les bienvenus dans ce genre d’endroit alors, pour éviter qu’il ne soit enfermé dans une cage avec les autres animaux, nous avons glissé Joe dans un sac à dos et on est passées partout en schmet avec le chien dans le dos.

On ne peut pas dire qu’il adorait son sac à dos, mais on a essayé de lui faire comprendre que c’était pour son bien. On a dû pas mal lutter, un peu comme quand on essaye de faire entrer une grenouille sous speed dans un sac en papier.

Quand on est entrées dans la pièce business, des français avaient déjà squatté l’endroit en installant d’immenses matelas gonflables pour deux personnes et j’aurais tué pour m’y installer, mais c’est interdit par la société alors je me suis contentée de mon siège qui était large. Corona oblige, le ferry était presque vide alors nous avons pris nos aises en réquisitionnant plein de fauteuils.

Des micros ont annoncé que nous avions trois heures de retard sur le programme. Que nous allions naviguer 30 heures. Moi je te dis que je n’en étais plus à quelques heures en plus ou en moins, parce que j’étais bien calée le long de mon siège de femme d’affaires, qu’il faisait un calme olympien et qu’il y avait la clim.

Laurence, qui a une expérience de plus de 20 ans en ferry, m’a expliqué en quoi les 30 heures suivantes allaient consister. « On va s’ennuier. A mort. Mais on va s’ennuier à plusieurs endroits, pour varier. On va d’abord s’ennuyer sur le pont et regarder le bateau quitter le port. Puis quitter le continent. Quand il n’y aura que du turquoise autour de nous, on ira s’ennuyer ailleurs ».

Et c’est ainsi que l’on s’est ennuyées un peu partout.

La piscine, fermée pour cause de Corona
Grosse ambiance au restaurant

Le soir venu, on a de nouveau regardé un film empli de tragédies, puis on s’est installées sur le sol, au pied de nos sièges business classe et nous avons passé une nuit tranquille, bercées par les ronflements d’un gros grec qui était installé pile devant moi. Un truc digne des aventurières de l’extrême que nous sommes.

Le lendemain, on a continué à s’ennuyer un peu partout. Et parfois, on s’est même bien amusées.

Peu à peu, le Continent Nouveau est apparu, et nous avons vu une tortue marine nager dans l’eau turquoise.

Voici, mon cher Stelios, comment s’est déroulée cette épreuve titanesque. Nous allons bientôt poser les pieds dans ton pays, ton pays de feta et de tzatziki.

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Lettre à Stelios, mon carnet de voyage (4) : Dark tourisme

Cher Stelios,

Pour nous rendre en Grèce, nous sommes passées par l’Italie.

Se rendre en Italie en juillet 2020, il faut le dire, c’est quand-même mettre un orteil dans le dark tourisme. C’est jouer avec les limites.  C’est adopter cette « pratique qui consiste à organiser la visite de lieux étroitement liés à la mort, à la souffrance ou à des catastrophes ». (Là, je te cite une ligne de Wikipédia, car je suis bibliothécaire et je mets un point d’honneur à toujours citer mes sources même quand elles sont pointues). Tu sais, il y a ces gens qui s’allongent dans des transats à Fukushima et qui, tout en sirotant leur Daïkiri fraises, s’exclament : « Oh, tu as vu la belle mangouste phosphorescente à trois yeux ?! ». Et il y a nous. Qui avons traversé une partie du pays le plus touché au monde par le Corona en tongs, l’appareil photo en bandoulière.

Je vais te dire, mon cher Stelios, que déjà en temps normal, on sent que l’ambiance de cette région est assez « Wopélop », alors je ne te dis pas ce que ça donne quand les quelques rares habitants au kilomètre carré ont été décimés. Point de vue festivités, on a quand-même connu plus feng-shui.

Il y avait des meules de foin, ça oui. Des rondes, des carrées, de style plutôt impressionnistes (que mon ami Claude Monet aurait aimé peindre), et même des installations plus contemporaines, à la Christo, bien emballées.

Il y avait des moissonneuses batteuses. Et des champs : des champs de blé (pour faire leurs fameuses pâtes), des champs de soleils et des champs d’ail.

Non, Stelios, je ne suis pas encore en train de faire un bête jeux de mots. Il y avait vraiment des champs d’ail et cela a suffi à notre émerveillement de peintres.

(D’ailleurs, pour comprendre mon dessin, il faut savoir que nous avions laissé Joe dans la camionnette pour aller réaliser un petit film. Le soir, en regardant la vidéo, on a compris qu’avec une bande son aussi surréaliste, on pourrait certainement concourir dans un festival d’art et d’essai).

Il y avait des rues désertes que l’on a arpentées sous un soleil de plomb. Vides.

Et des châteaux à tour de bras, construits là, au milieu de nulle part. Entourés de catapultes et d’engins de torture quasiment intacts. C’est à peine si l’on entendait pas encore le cri des soldats éjectés dans les airs.

D’ailleurs, en parlant de catapulte, je me suis fait piquer par une guêpe en rentrant dans la camionnette et la douleur et la surprise m’ont fait éjecter le chihuahua dans les airs.

Pour parfaire l’ambiance post-apocalyptique qui régnait, le soir, dans notre chambre d’hôtel, on a regardé « We need to talk about Kevin » et on a fait des cœurs avec les doigts tellement c’était Feng-shui. Tu ne connais pas ce film ? Mais si, Stelios, l’histoire de cet adolescent qui se le joue à la « massacre for Colombine » et qui zigouille ses camarades d’école.

Jean-Chri, qui avait toujours le mot pour rire, aurait dit « Une comédie irrésistible ».

Mais heureusement, l’Italie a plus d’un tour dans son sac et il y avait aussi des choses très positives.

Par exemple, il y a leur nourriture, qui est quand-même à se damner, il faut bien le reconnaître.

Et en ce qui concerne l’hydratation, disons que nous n’avons pas été en reste non plus.

Il y avait Giani-Paolo, que nous avons surnommé JP, chez qui nous avons dormi et qui nous a parlé de charcuterie et de fascisme, deux sujets typiquement italiens et qui se marient bien entre eux, qui nous a proposé d’aller boire un petit verre de Proseco dans le fond de son jardin. On était bien, là, à la nuit tombante, sous les étoiles, éclairées par une bougie et dévorées par les moustiques. JP nous expliquait que tous les habitants du village voisin étaient morts quand son fils est arrivé et l’a interrompu. Il est allé voir ce qui se tramait et on a profité du fait qu’il avait le dos tourné pour lui siffler l’entièreté de sa bouteille. On est rentrées dans la maison et, un peu pompètes, on lui a dit : « Désolées, on a tout bu ». Je crois qu’il l’avait mauvaise, le JP.

Sans oublier l’incontournable Spritz, obligatoire pour hydrater notre organisme par cette chaleur dévorante.

Mais par-dessus le marché, ce que l’on a préféré, mon cher Stelios, c’est qu’à l’hôtel, on avait une piscine rien que pour nous.

Et à ça je dis : « Cœur avec les doigts ».

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Lettre à Stelios, mon carnet de voyage (3) : Rando clapettes et chihuahua

Cher Stelios,

Quand on se réveille ce matin dans notre suite alsacienne, il y a de l’orage et il pleut des cordes.

Le blanc des cygnes qui se baladent sur le lac se détache du noir du ciel. C’est beau. On comptait aller randonner, mais je pense, sans vouloir faire d’esprit, que notre projet tombe à l’eau. On reprend directement la route, direction la Suisse.

On entame notre ascension vers les sommets. Je suis heureuse que ce soit Laurence qui conduise. Si c’était moi, on aurait déjà périclité depuis belle lurette au fond d’un ravin.

On arrive à l’hôtel. C’est un mix entre gîte, dortoir et refuge. Nous sommes seules dans le bâtiment, certainement à cause du Corona. Les deux seules sottes de touristes qui se risquent à voyager. Du coup, on prend nos aises. Surtout Joe qui part explorer les chambres, les salles de bain et la salle à manger en aboyant comme si des zombies menaçaient nos existences.

Je vous protège

On part faire un petit tour de reconnaissance des environs. Je suis en clapettes et je tiens Joe en laisse. Laurence se marre. Elle s’exclame « Si seulement ta famille te voyait accoutrée comme ça en montagne, ils te renieraient sur le champ« , et elle envoie ma photo à Adèle qui répond : « Clapettes et chihuahua ?! Ca donne une idée du degré de difficulté de votre randonnée ».

On rentre à l’hôtel. Notre chambre est minuscule, et la déco, de fracture typiquement suisse, est réduite à son strict minimum : du bois sur le sol, sur les murs, sur les plafonds. On surnomme notre nouvelle chambre « la caravane », vu son exiguïté. Nous resterons là deux nuits.

Très vite, grâce à l’influence de nos personnalités hautement créatives, la déco de la caravane se dirige vers des influences plus bulgares ou post-soviétiques :

Nos valises sont ouvertes et éclatées sur le sol. Sur un cintre accroché à la fenêtre est suspendue la robe de nuit de Laurence, celle qu’elle appelle sa « nuisette de nudibranche » tant il est vrai que quand elle la revêt, la similitude avec la limace aquatique est confondante.

Il y a les odeurs de croquettes pour chien, qui se mêlent à celles de la casserole de soupe que l’on a posée négligemment sur une chaise. Pour parfaire le tout, une lampe rouge posée sur la table de nuit éclaire l’endroit d’une touche « travailleuses de la nuit ». On regarde un épisode de « Black mirror sur le PC. Ambiance et cotillons.

Le lendemain, on part en randonnée. Une vraie cette fois. Avec du dénivelé, des chaussures, un sac à dos, une gourde et tout et tout. On se rend vers un lac turquoise.

Puis on continue notre ascension du mont Salbit.

Oui, Stelios, le mont se nomme vraiment de la sorte. Sache que, comme d’habitude, je n’invente rien.

La pluie commence à tomber et les degrés tombent d’un coup, écourtant notre pique-nique. 

Sur le chemin du retour, on croise un immense troupeau de chèvres qui, comme nous, redescend. Il y en a une en particulier qui s’intéresse fort à moi, jusqu’à m’approcher dangereusement. Laurence se moque « Tu n’as pas l’air à l’aise ». Je lui explique : « Disons que cela reste une bête sauvage dont on ne peut pas toujours anticiper les réactions. Il y a des chèvres qui se transforment en bêtes sanguinaires, cela s’est déjà vu ». Elle a l’air d’ignorer ce fait car elle leur tend la main, intrépide. 

Les chèvres sont très intriguées par le chihuhua. Elles s’approchent de lui et le reniflent. 

Joe, contrairement à moi, semble avoir une âme de berger. Sûr de lui, il aboie pour rassembler son troupeau de brebis égarées. Mais son aboiement provoque un peu de tumulte chez les bêtes et je m’enfuis en courant, de peur de me retrouver coincée dans un mouvement de foule du style concert de métal qui tourne mal.

Tout à coup, il commence à se rouler dans les crottes, certainement une tactique d’ethnologue qui essaie de camoufler son odeur pour se faire accepter du troupeau.

Laurence est obligée de l’immerger dans l’eau du lac afin de le rincer de cette odeur qui nous suit partout, chose qu’il est loin d’approuver, étant très peu réceptif à l’élément aquatique.

Décrottage du chihuahua dans le lac gelé

Finalement, on reste longtemps avec les chèvres. Si longtemps que j’ai l’impression de devenir une éminente spécialiste, la Dian Fossey suisse, celle qui a pu les observer dans leur milieu naturel. J’espère juste terminer autrement.

Diane dans le Fossé

Et puis, il faut dire que je peux m’enorgueillir de mon expérience de bergère avec moutons. (Voir un épisode précédent).

En plus, je trouve que mes petites protégées et moi, on se ressemble un peu au niveau de la coiffure.

C’est à peu près tout ce que je voulais te raconter sur la Suisse, mon cher Stelios.

Car si je suis capable de te restituer quelques anecdotes, je reste toujours muette devant la beauté de ses paysages.

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Lettre à Stelios, mon carnet de voyage (2) : Ça commence bien

Cher Stelios,

Nous sommes le 25 juin 2020.

Il est 10h du matin.

Aujourd’hui, c’est le jour J. On part faire notre road trip.

Je me dis qu’il serait peut-être temps de penser à ma valise. Alors je jette un tas de fringues dedans. Des maillots, des shorts, un tube de crème solaire. J’envoie une photo de ma progression à Laurence. « On démarre bientôt ! ». Je crois qu’elle est en émoi de voir nos vacances approcher et que c’est pour cela qu’elle dessine un arc-en-ciel sur ma photo puis me la renvoie.

Sache, mon joli carnet de voyage, que Laurence est une artiste peintre très douée, qui gagne à être connue. On peut ressentir son talent dans ses moindres faits et gestes.

Midi.

Avant de démarrer vers les olives et les bouzoukis, j’ai rendez-vous chez la gynécologue. Je n’ai pas eu vraiment le choix, tu t’en doutes, sinon j’aurais peut-être organisé autrement mes premières heures de vacances. Elle me prend en urgence sur son temps de midi. Sophie m’a dit : « Tu te rends compte, mon loukoum ? Elle sera en train de manger ses tartines de gouda en explorant ta grotte de Neptune ! ». Pour moi, le gouda, c’est sacré, et je trouve scandaleux de ne pas prendre le temps de le savourer, mais enfin soit, chacun occupe comme il l’entend son temps de midi.

Je rentre dans son cabinet. Je lui dis : « Je vous préviens, je veux bien enlever ma culotte, mais je garde mon masque ». Elle se marre. Je crois que ma gynécologue apprécie mon humour, ce qui est une chose plutôt rare. D’ailleurs, Adèle m’a interdit de faire de l’humour avec des inconnus, parce qu’il parait que cela les déboussole de trop.

16 heures.

Mère va me déposer à Dinant. Je traine ma grosse valise derrière moi. Je suis en extase. Laurence aussi.

On arrive devant la camionnette. Elle est tellement chargée que je me demande si je vais pouvoir y encastrer ma valise. Je m’interroge : a-t’elle pensé à moi en organisant son chargement ? Le doute est permis et se confirme très vite, dès que je m’assieds sur le siège passager. En fait, mes jambes sont trop grandes et ne rentrent pas dans l’habitacle. « Ah zut », me dit -elle. « Je n’avais pas pensé que tu avais de grands fémurs « . Puis elle empoigne Joe le chihuahua et le dépose sur mes genoux. « Lui, il voyagera ici ».

Un milliard de kilomètres, Stelios.

Je vais parcourir un milliard de kilomètres sans air conditionné, avec les genoux rentrés dans le tableau de bord et un chihuahua par-dessus le marché.

On démarre. Joe a chaud. Il halète. Dans les tournants, il se retient à moi en sortant ses petits pattes griffues et me les rentre dans les jambes.

Notre première halte est en Alsace.

Je sais, c’est loin. Mais je t’avais bien dit qu’on fait des petites étapes.

Laurence, à force de réserver des voyages et des chambres, est devenue influenceuse Booking. Cela lui octroie des avantages auxquels nous n’aurions jamais eu droit en temps normal, en tant que manouches de l’existence. Mais là, pour le coup, on a droit à une chambre de luxe avec vue sur un lac. La réceptionniste nous toise du regard et, observant notre chignon défait, nos tongs de compète, notre tenue débraillée et notre chihuahua, nous fait remarquer avec une moue : « Vous avez vraiment eu un bon prix pour la chambre ».

C’est vrai.

On se la joue grand train.

On sort se balader un peu  le long de la rivière, histoire de se déplier les jambes. J’explique à Laurence que je suis au régime, que cela fait un mois que je suis Wich-wach et que j’aimerais, si c’est possible, essayer de faire attention à ma ligne pendant les vacances. Elle me dit de ne pas m’inquiéter, qu’on mangera beaucoup de fruits et de légumes comme ça je rentrerai chez moi svelte et alerte.

 Au soir, on va manger au restaurant de l’hôtel.

Vu que l’Alsace n’est pas réputée pour ses brocolis cuits à la vapeur, on s’octroie un petit écart.

Tant que cela reste raisonnable, mon cher Stelios, moi je dis qu’on peut se le permettre.

Qu’est-ce que tu en dis ? Moi, j’ai l’impression qu’elles commencent bien, ces vacances.

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Lettre à Stelios, mon carnet de voyage (1) : A l’aventure

(Stelios, c’est mon carnet de voyage…Et je l’aime beaucoup parce que j’ai fait plein de petits croquis dedans)

Stelios le carnet et Moustakis le chien

Cher Stelios,

Comme chaque fois que je reviens de Grèce, je m’ennuie un peu du pays. Je me languis d’être au prochain séjour. (Tu m’étonnes).

Alors je me replonge dans tes pages pour m’aider à me souvenir de la beauté sauvage des paysages, du goût amer des olives noires, de la musique entêtante, du cri nocturne des chacals et du bruit de nos fous rires.

L’idée a germé un jour de pluie post-confinement, alors que Laurence et moi étions au summum de notre créativité.

Faire « Dinant-Mirtopotamia » en voiture.

Oui, en voiture. Parce que l’avion, c’est pour les petites joueuses, alors que nous, on est plutôt « Aventurières des temps modernes ».

Tu admettras que c’est un road trip qui envoie du rêve. Qui claque du pâté. Du trou du cul de la Belgique aux fins fonds de la Grèce… Il y aura certainement de quoi remplir tes pages, en allant chatouiller l’anecdote.

Oui, je sais. Tu vas me dire qu’on est PAS Thelma et Louise. Qu’on est Natha et Lolo, et que ça sonne un peu plus prolo. Un peu plus belge. Un peu plus amatrices.

Tu vas même peut-être te mettre à douter de moi et de mes capacités, comme ma famille qui a passé son temps à me faire des remarques désobligeantes. Apparemment, tous s’étonnent que je parte parcourir des milliers de kilomètres en voiture alors que je n’ose pas conduire en dehors de Namur. Mais c’est qu’ils sont étroits d’esprit, Stelios.

Ce qu’ils ne savent pas, c’est qu’on a mis au point des arrangements : c’est Laurence qui conduira et on fera de courtes escales. Je lui chanterai « Mon coq est mort » en ouvrant les fenêtres si elle s’endort. En bref, je ne ferai rien d’autre que lui tenir compagnie. Il parait que je suis de bonne compagnie.

Quand j’ai expliqué mon projet à Père, il a dit : « En tout cas j’espère que tu ne tiendras pas la carte routière ». S’il a dit ça, Stelios, c’est parce que le jour où j’ai dû lui tenir la carte en étant installée sur le siège passager, je l’ai laissée s’envoler par la fenêtre au moment même où je la dépliais et qu’on l’a regardée s’envoler dans les airs en priant pour qu’elle ne retombe pas ouverte sur le pare-brise des voitures qui nous suivaient. Mais ce n’est arrivé qu’une seule fois, et apparemment il a suffi de cet épisode pour briser ma crédibilité aux yeux de tous.

Tu vas aussi me dire que Thelma et Louise, elles, elles se la jouaient bien dans leur décapotable alors que nous, on roule dans une camionnette de tchouks remplie à ras-bord de lits superposés, de chevalets, de matériel de peinture et de plongée. Là-dessus, je ne pourrai pas te donner tort, il est vrai.

Et quand tu ajoutes que elles, au moins, elle avaient un flingue et pas nous, je te répondrai qu’il est certainement plus prudent qu’il en soit ainsi.

C’est vrai qu’on a pas tout ça.

Mais nous, au moins, on a un chihuahua.

Et ça, crois-moi, ça vaut son pesant de cacahuètes.

Home sweet home

Ma vie de magazine

Samedi, quand je suis rentrée du boulot, Caro, Adèle et Axelle étaient installées sous l’Arbre Parfait avec le bébé, le chien et les chats. « C’est réunion au sommet, à ce que je vois ? ». « On t’attendait pour faire un pique-nique », me disent-elles. « Et après, ajoute Caro, on aimerait faire une sieste. Je prendrai Hannah et elle s’endormira dans mes bras en regardant le feuillage, comme les bébés de magazine ».

Je n’ai pas voulu briser les rêves de ma sœur, mais je vois mal ma nièce, ce vermisseau sous amphétamines, se relaxer sous un pommier. « Vous voulez parler de magazines people, comme Closer ? » « Non, plutôt les magazines de Vie Meilleure, comme Flow » « Ah ok, je vois le concept. On profite de moments simples en famille, à manger des graines puis à écouter le vent dans les branches » « Exactement ».

Je vois très bien de quels magazines elles veulent parler. Mère en possède des piles et des piles, mais je n’ai jamais pu en lire un dans son entièreté car, pour les besoins de ses collages, elle les réduit en gruyère aussi sûrement que Marie-Charlotte (notre souris) ne le fait avec nos boites de céréales. Puis, par un étrange tour de passe passe, elle parvient à transformer toutes les phrases optimisantes qu’ils contiennent en phrases qui te donnent envie de te jeter par-dessus la balustrade.

On est allées remplir nos assiettes dans la cuisine. Evidemment, pour notre vie à la Flow, on a mangé des crudités venant du potager (hashtag je cultive moi-même mes légumes), avec des œufs encore tout chauds d’être tombés du trou de cul de nos poules (hashtag je vous baratine) et on est allées s’asseoir sur le grand tapis de yoga de Mère.

Hannah observait toutes les assiettes et, sachant très bien qu’elle n’avait pas le droit de piocher dedans, elle s’est dirigée droit sur moi, déjouant mon autorité légendaire. « C’est dingue, ça quand-même », ont dit mes sœurs. Alors qu’elle se régalait de ma pitance, en saisissant des petits morceaux du bout de ses doigts agiles, j’ai compris que j’aimais cet être humain au-delà du possible car je serais prête à tout pour elle, même à partager mon oeuf cuit dur

Quand on a eu terminé notre repas, on s’est allongées sur le tapis et Adèle a pris Hannah sur son ventre et lui a montré les feuilles de l’arbre parfait qui dansaient dans le vent. D’abord, elle agitait les jambes telle une coureuse de marathon, puis, peu à peu, Bébé s’est relaxée. J’avoue que j’étais bluffée. Que leur plan fonctionnait. C’est vrai qu’on était belles, là, toutes ensemble, en train de digérer nos repas santé à même la rudesse jaunie des herbes cramées. Mêrme Happy était sage et ne demandait pas à lécher nos assiettes, comme un chien de magazine (En vrai, je doute que le jus de concombre le fasse saliver).

Tout à coup, Franklin la tortue tondeuse (suivez un peu, ceci est une saga) arrive droit sur nous comme un bolide.

Agitation. Cris. Stupeur et tremblements. Hannah se réveille en sursaut. Happy prend la tangente. Caro se lève et, poussée par son instinct de mère qui n’écoute que son courage, se poste entre Franklin et le Bébé. Toute cette scène me fait furieusement penser à cette célèbre photo de l’homme qui bloque les chars de Tian’anmen.

Mais Franklin ne s’arrête pas. Il fonce droit sur elle. Adèle lui crie « Bloque-le avec ton pied !!! ». Mais c’est trop tard, il est sur le tapis de yoga et émet une fumée étrange. Caro le bloque avec son pied. Il s’arrête enfin.  Franklin est perturbé dans sa tâche. Il nous communique son intention via un écran. « Retour station », nous annonce-t’il. On dirait un cosmonaute qui n’a pas pu effectuer sa mission et qui rentre la tête entre les épaules.

On soulève le tapis de yoga. Il porte les séquelles d’un broyage par tortue-tondeuse.

Quant à Caro, elle a gardé ses deux pieds et se remet doucement de l’attaque du robot.

Comme quoi il vaut mieux que la vie de magazine reste cantonnée à du papier glacé.

Enfants

Bébé 1 – Grande Tata 0

Chères lectrices,

A bas l’écriture inclusive.

Je tenais à vous remercier pour toutes les marques de sympathie que vous avez eues à mon égard lors de la parution de mon dernier article. Cette fameuse matinée où j’ai gardé ma nièce.

La plupart d’entre vous sont des mères. Et, malgré cela, vous n’avez marqué aucun jugement à mon encontre. Au contraire, vous avez fait preuve de beacoup de sollicitude.

« Mais comment font les mères ? » ai-je alors demandé. Clémentine m’a répondu « Elle sont au bout de leur life ». J’aime beaucoup cette remarque, parce qu’en plus d’être drôle, elle ne tente pas de se prétendre au-dessus du lot, du genre : « Nous, les mères, on gère. Vous, la Caste des Sans-Enfants, vous ne pouvez pas comprendre et un rien vous laisse débordées ». Que nenni. Nous sommes apparemment toutes pareilles, unies devant l’adversité, telles des Bridget Jones téléportées dans le village des damnés.

Certaines d’entre vous se sont inquiétées de mon sort. « Et la suite de la journée? » « As-tu survécu ? ». Vous êtes nombreuses à avoir réclamé la suite, droguées au récit, installées devant ma chronique un seau de pop-corn à la main, comme devant un épisode addictif d’Urgences.

Je ne prends pas cet exemple au hasard et, sans vouloir vous dévoiler la suite, sachez que ce n’est pas avec Bébé que j’ai dû m’y rendre, mais voilà, elle a dans ses jouets un immonde clown que l’on a surnommé Georges Clowny (vous captez ?) et, à 8h45 du matin, c’est la tradition, on organise avec Bébé la réunion débriefing de Georges Clowny.

Vous vous en doutez, je n’ai absolument pas eu le temps de regarder ma montre. Si je vous note ces heures précises de la journée, ce n’est rien d’autre qu’un procédé littéraire. Une figure de style qui me permet d’installer un certain suspense.

Nous en étions donc à 8h45. Je pose Bébé dans son parc et j’installe tout le monde autour d’elle : Georges Clowny (chef de service), Rosalie, Léon le paon et toute la clique des joyeux drilles. Je commence la réunion. Léon le paon se plaint : « Georges est encore en retard ». Sophie la girafe, toujours prompte à balancer son prochain, répond : « Je l’ai vu dans le couloir, il buvait un Nespresso ». Bébé grinche. Elle n’aime pas les retards systématiques de Georges. Rosalie, amoureuse du clown (d’ailleurs, ils iraient très bien ensemble, ces deux-là, parce qu’ils sont tous les deux très moches ( je ne sais pas si c’est un critère qui rapproche les êtres)), lui trouve toujours des excuses : « Il a eu une nuit difficile. On a eu trois plaies par balle ». Bébé rigole. Je me demande si elle n’est pas encore un peu jeune pour entendre parler de tant de violence, mais je ne tiens pas non plus à ce qu’elle grandisse dans un cocon où on la préserverait des vicissitudes de ce monde. D’ailleurs, elle se frotte les yeux et elle met sa tétine en bouche, preuve qu’elle préfèrerait aller faire un petit somme que d’entendre parler de plaies par balles. Je la pose dans son lit. Il est 9H.

9h02. J’observe le lave-vaisselle d’un air las. Je le viderai le mois prochain.

9h05. Je ferais bien un petit somme, moi. C’est un conseil que m’ont donné les Mères : « Dors en même temps que ton enfant ou le burn-out parental arrivera en courant ». Je ne veux pas faire de burn-out parental. Je veux préserver ma santé mentale. Je sombre.

11h. Bébé se réveille. Du coup moi aussi. Je me sens un peu plus en forme même si la sieste a été courte.

« On va faire de la balançoire », dis-je à Bébé. Bébé adore les sensations fortes. Chien nous suit. Il aime les expéditions au jardin. On se balance doucement, pour éviter les gerbes de lait. J’ai la hantise des gerbes de lait. Bébé rit beaucoup.

Comme je suis un être très créatif, j’invente un jeu. Et une règle. « Dorénavant, chaque fois que l’on fera de la balançoire, il faudra chanter la chanson de la balançoire. Elle devra commencer par « Ce soir » et finir par une rime en « oir », OK ? ». Bébé est d’accord. « Je commence. Ce soir, je vais faire le trottoir. Ce soir, je vais briser un miroir. Ce soir, pour ne plus jamais me voir ». Bébé semble aimer ma chanson. Elle muse.

Soudain, au loin, on aperçoit Franklin.

Franklin, c’est le nouveau robot qui tond la pelouse. Une tortue, si vous préférez. D’où son nom. (Franklin la tortue, vous me suivez ? Même la Caste-des-Sans-Enfants ?).

Je n’aime pas Franklin. Je sais que c’est ingrat de ma part, car il oeuvre à nous rendre service. Il a des horaires réguliers, rentre dans sa cage sur le temps de midi pour prendre sa pause syndicale, semble avoir une attitude irréprochable.

Mais, depuis que j’ai vu l’épisode de Black Mirror avec les chiens robots tueurs, je suis mal à l’aise devant lui. J’ai osé parler de ce sentiment à Mathilde qui m’a confié ressentir la même chose. Elle a même dit : « Moi, je suis sûre qu’il nous écoute », ce qui ne m’a pas aidée à adopter Franklin comme faisant partie intégrante de la famille.

Je disais donc que c’est à ce moment-là que Franklin est arrivé dans les parages. Bébé aime bien Franklin. Elle l’observe attentivement. Mais elle a tendance à être imprudente et à parler devant lui. Alors je lui ai expliqué : « Chhhht, Hannah. Il nous écoute ». Visiblement, elle ne connait pas encore le code du doigt devant la bouche parce que ça la fait rire aux éclats. A cet instant, Franklin ne fait plus que gambader : il fonce droit sur nous à toute berzingue. Quand j’ai vu Chien fuir, j’ai immédiatement fait confiance en son instinct de survie animal. Je me suis emparée d’Hannah, je l’ai extraite de sa balançoire et nous avons fui à toutes jambes jusque dans la maison. « On l’a échappé belle », ai-je dit à Bébé. Chien s’est recouché dans son panier. Toutes ces émotions fortes, décidément, ce n’est plus de son âge.

11h50. Bébé crie. C’est l’heure du repas. Visiblement, elle tient de sa Grande Tata et mute en cas de faim. Je lui donne sa panade. Une cuillère pour Bébé, une cuillère pour Grande Tata. Bébé plonge les mains dans sa panade. Cela m’étonnerait que ma sœur lui laisse faire ce genre de choses, mais j’ai lu un article de Céline Alvarez qui dit que l’enfant absorbe le monde à travers le prisme des sens, en particulier le toucher. Bébé connait déjà les interdits. Elle me lance un regard interrogateur. « T’inquiète, avec Grande Tata, on peut ». Chien arrive. Il ne raterait pour rien au monde un repas de Bébé car elle laisse parfois tomber des miettes. Là, pour le coup, elle lui tend carrément ses mains qu’il lèche avidement. C’est une bonne chose. J’ai vu un documentaire sur Netflix qui expliquait que les Bébés qui côtoyaient des chiens et des chats échangeaient avec eux certains germes, boostaient leur système immunitaire et vivaient centenaires.

 13h. Bébé prend sa tétine et se frotte le visage avec son doudou, signe qu’il est temps de la mettre au lit.

13h05. Je ferais bien une petite sieste, pour ne pas céder au burnout qui me guette à nouveau. Je m’allonge sur le canapé.

13h10. Mes sœurs rentrent de chez Ikea. Je sursaute. Elles me sortent de ma torpeur. « Vous êtes déjà là ?! » Elles observent le salon, médusées. Tous les jouets qui sont venus à la réunion de Georges Clowny jonchent le sol. Bébé a renversé son biberon d’eau qui s’est vidé en goutte à goutte, formant une immense flaque d’eau. Tous les livres sont sortis du tiroir, explosés sur le canapé (Bébé voulait les lire tous). De la panade sèche sur le sol et dans les moustaches du chien. Caro s’exclame : « Mon dieu, mais c’est le dawa, ici ! ».

Adèle ajoute : « Natha, tu sais que si tu avais eu des enfants… ils seraient entre les mains des services sociaux ? ».

Enfants

Une matinée avec Grande Tata

Mardi soir.

Je rentre de vacances. Trainant ma lourde valise derrière moi, détendue comme il se doit, la peau bronzée, toujours chaussée de mes clapettes et vêtue de mon paréo, je crie « Yassas ! Salut les culs blancs!  » à Caro et Adèle, qui sont effectivement aussi blanches que le cul d’Edward Cullen en plein hiver.

Faut croire qu’elles savaient que j’allais me la ramener et que ça ne leur a pas plu, parce qu’elles avaient profité de mon absence pour me tendre un piège.

Elles ont énoncé, d’un ton sans appel et comme si c’était une évidence : « Vendredi, on va chez Ikea pendant que tu gardes Hannah ».

Je n’ai même pas eu l’occasion de protester, de dire que moi aussi je voulais aller traîner dans les showrooms et manger des boulettes de renne. Elles avaient même préparé leurs arguments parce qu’elles ont prévenu, bien avant que je puisse verbaliser quoi que ce soit : « Ils ont fermé le restaurant ».

Vendredi matin. Voilà le jour J.

6h45. Bébé a réveillé toute la maisonnée. Ce n’est pas grave, il fallait de toute façon se lever.

7h12. Adèle veut se faire un oeuf sur le plat parce que sinon elle ne va pas pouvoir manger de toute la journée. Soudainement, je m’inquiète de la durée de l’évènement. « Mais euh… vous comptez partir toute la journée ? » « Ah oui, me dit Caro, on ne rentre que dans l’après-midi. Le dîner d’Hannah est dans le frigo ».

7h13. L’oeuf d’Adèle est pourri. Elle doit le jeter. Elle est dégoûtée des oeufs à vie. C’est bien fait pour elle, ça lui apprendre à aller chez Ikea sans moi.

7h52. Caro me donne quelques infos avant de partir : J’ai mis ses vêtements ici, avec un body en plus si jamais elle fait caca et que ça déborde. Elle me voit faire la moue et ajoute : « Rassure-toi, c’est pure spéculation car ça n’arrive pour ainsi dire jamais ».

8h. Je dis à Bébé : « Voilà, les culs-blancs sont parties. A nous la baraque et la belle vie. On va faire une teuf de malade ». Bébé me regarde avec ses yeux d’inuit et lève les deux bras au-dessus de la tête en signe d’acquiescement. Ca va chauffer.

8h02. Happy s’approche de nous. Merde, je l’avais presque oublié celui-là. Le fait qu’il soit là complique un peu la donne.

Il faut savoir que Bébé, Chien et moi, ce n’est pas forcément la combinaison gagnante. Plutôt la triangulation de l’Enfer. Les arcanes de la jalousie et du laxisme. En gros, Chien est jaloux de mon amour pour Bébé. Il se roule à mes pieds mais il est dangereux pour Bébé alors je soulève Bébé dans les airs pour la protéger mais Bébé veut aller par terre alors elle grinche, ce qui énerve Chien qui bondit sur mes genoux. En général, à ce stade, l’affaire étant totalement hors de contrôle, je me mets moi aussi à geindre d’impuissance et Mère, qui désapprouve fortement la situation, arrive et nous sépare tous les trois en disant qu’on est impossibles.

Sauf que là, on était seuls. Pas grave, on est des débrouillards.

8h18. Je dépose Bébé par terre pour qu’elle puisse crapahuter à son aise, mais Chien est jaloux alors il arrive, se couche entre elle et moi, demande une caresse, mais c’est dangereux qu’il reste à côté de Bébé, surtout qu’elle s’apprête à lui enfoncer les doigts dans les trous de nez. Je n’ai pas envie qu’il lui dévore le visage alors je soulève Bébé et je la pose dans son parc. Jusque là, tout est cousu de fil blanc. Je connais la situation sur le bout des doigts. Je gère. Mais Bébé ne veut pas aller dans son parc. Alors elle crie. J’ordonne à Chien d’aller se coucher dans son panier. Chien, exceptionnellement, obéit. Je sors Bébé du parc pour qu’elle puisse jouer par terre. Bébé va chercher Chien dans son panier. Bébé ne peut pas aller dans le couloir de Chien. Bébé le sait très bien. Mais Bébé teste les limites de Grande Tata. Je dis « Non ». Bébé me regarde, sourit, et avance encore d’un cran. J’explique : « Tu ne peux pas aller dans le couloir du chien. C’est son espace vital. On a chacun droit à son espace vital ». Là, je ressens très fort ce que je dis, et je me trouve des petits airs de Françoise Dolto. Mais Bébé avance quand-même. Je dis, avec ma voix de GPS : « Faites demi tour dès que possible ». Ca marche. Je prends un peu d’assurance. Je sens que je gère carrément la situation alors je décide d’augmenter le niveau de difficulté et de vider le lave-vaisselle. Confiante, j’ouvre le lave-vaisselle. J’en sors une assiette. Bébé arrive. Elle veut mettre sa main dans les couteaux. « Non, Bébé, tu ne peux pas ». Bébé arrête. Chien arrive. Il lèche les couteaux. « Non, Chien, tu ne peux pas ». Chien s’en va. Je vais ranger mon assiette dans le meuble. Bébé en a profité pour faire un numéro d’équilibriste sur le lave-vaisselle. Je me souviens des paroles de Mère : « Si tu veux faire quoi que ce soit, dépose Hannah dans son parc ». Je dépose Hannah dans son parc. Elle crie. Elle ne veut pas être prisonnière du parc. Je la sors du parc. Je viderai le lave-vaisselle la semaine prochaine.

8h40. Bébé montre des signes de fatigue. Je vais la mettre dans son lit. En montant les escaliers, je remarque qu’elle refoule de l’arrière-train. Une forte odeur de bouche d’égout. Je la pose sur la table à langer. J’ouvre le lange. Apocalypse. J’envoie un massage à Caro : « Tu disais que les cacas qui débordent étaient rares, mais je te confirme qu’ils existent ». Elle me répond par un émoticône de gros caca. Je sens qu’on se fout de ma gueule, dans cette famille.

8h43. Je m’effondre sur le canapé, ravie d’avoir droit à un temps de récupération. J’entends des bruits à l’étage. Des grands bruits. Comme si quelqu’un déplacait des meubles. Ca ne peut pas être Bébé. Ou alors Bébé est en mode exorciste. Ca continue. Un vrai Ramdam. Je m’inquiète. Bébé serait-elle sortie de son lit pour déplacer la garde-robes ? Je monte les escaliers, sur le qui-vive, un exemplaire de « L’ami des jardins » en mains, prête à sauver Bébé des griffes d’un léopard. J’entrouvre la porte de la chambre. En fait, Bébé tape ses pieds dans la bibliothèque pour s’endormir. Ah ok d’accord.

Je redescends.

Il est 8h45 du matin.

Je suis à bout de forces.