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Le jacuzzi des Yakuzas

Cet été, pendant la canicule, Rebecca nous a invitées, Sophie et moi, à passer une après-midi jacuzzi chez elle. Pleine de bon sens, je lui ai dit : « Un jacuzzi un jour de canicule ?! Tu ne serais pas un petit peu maboule dans ta tête ?! « , mais elle m’a répondu que c’était une astuce des gens du désert. « J’ignorais que les berbères adoraient les jacuzzis », lui ai-je asséné avec un soupçon de moquerie. « Mais non, enfin ! C’est juste qu’ils boivent des grandes tasses de thé bien chaud en plein désert, ce qui relève du même principe ». Sophie, qui est une scientifique de renom, s’est exclamée : « Aaaah…. Tu veux dire qu’ils se donnent encore plus chaud pour après avoir l’impression d’avoir plus froid ? » « Oui, a-t’elle conclu, je parlais de ça ».

Pendant un temps de midi, Sophie a quitté le bureau en déclarant : « Je pars m’acheter un nouveau bikini pour aller à la fête de Rebecca » »Ah oui ? Carrément ? ». « Ben oui. Je veux parader« .

J’ai commencé à m’inquiéter un peu, parce que cela commençait à prendre de grandes dimensions, juste pour une après-midi jacuzzi, mais comme je venais justement moi aussi de parader pendant un mois sur les plages de Grèce, je n’étais pas en reste point de vue bikini, j’avais même une longueur d’avance sur elle. J’étais parée.

La veille, j’ai interrogé timidement et subrepticement Sophie à propos de son trajet. « Demain, tu passes à Namur, pour aller chez Rebecca ? ». J’essayais de sonder son cœur afin de savoir si je pouvais profiter d’un covoiturage car j’ai dernièrement pris la grande (et sage) décision de ne PLUS JAMAIS aller nulle part en voiture, du moins vers l’inconnu. Les seuls trajets autorisés étant : Maison-Bureau, Bureau-Maison, Maison-Mel-Bichon, Bureau-Académie, Académie-Maison, Bureau-Père. Autrement dit : Namur. Je peux faire deux exceptions pour Kitty (Chaumont-Gistoux) et Marilou (Nivelles), un point c’est tout. Si j’en suis arrivée là, c’est que j’ai pris pour habitude de me perdre en voiture, et ce où que j’aille. (Rappel).

L’organisation de ce jour-là ne permettant pas le covoiturage, j’ai dû déroger à mon nouveau règlement d’ordre intérieur et prendre ma voiture. En fait, je suis déjà allée chez Rebacca, donc ce n’était pas à proprement parler comme aller vers l’inconnu, mais je ne visualisais pas hyper bien le trajet. Je n’étais pas spécialement inquiète. Mais j’aurais dû l’être. Car dès la première bifurcation, un doute s’est emparé de moi. Afin d’éviter le tas de souffrances psychologiques qui m’assaillent quand je perds ma route (c’est-à-dire tout le temps), j’ai pris une mesure préventive et me suis posée sur le bas-côté pour appeler Rebecca et lui demander quelques éclaircissements. J’aimais bien. Je me suis sentie proactive. Prête à en découdre avec cette malédiction qui me colle à la peau. J’ai même été très concentrée sur ses explications. « Une librairie, à gauche, des champs, puis tu me rappelles ».

Comme de bien entendu, j’ai dépassé la librairie. Mais je m’en suis aperçue et j’étais hyper fière de faire un demi-tour sur la chaussée pour reprendre au bon endroit. Proactivité, vous dis-je. Je reprenais peu à peu confiance en moi.

Comme de bien entendu, une fois que je suis arrivée au croisement délicat, je n’ai pas rappelé. Morgan, mon GPS, semblait en rade car visiblement, il voulait que j’emprunte l’autoroute. Je SAVAIS que c’était probablement un piège car Rebecca ne prend JAMAIS l’autoroute (à chacun son règlement d’ordre intérieur). Mais je suis quand-même montée sur l’autoroute, sachant qu’il ne fallait pas le faire. Pourquoi ? me demanderez-vous. Eh bien, j’ignore la réponse à cette question pourtant pertinente. Je dirais qu’il y a comme une force du Mal qui me pousse parfois à faire des choses insensées. Comme si la raison savait quelque chose mais que le corps faisait autrement. Ne pensez pas que je n’ai pas passé des nuits blanches à réfléchir à cette question, et la seule réponse qui pourrait faire écho parlerait d’auto-sabotage. « Tu as le syndrome du champion », m’a un jour déclaré ma cheffe de service alors que je lui expliquais que je ratais systématiquement mon permis de conduire alors qu’il est de notoriété publique que je roule parfaitement bien. Comme je ne connaissais pas ce syndrome elle m’a expliqué « C’est celui qui s’arrête un millimètre avant la ligne d’arrivée alors qu’il était le premier ». Et je crois qu’il y a du vrai là-dedans, mais je ne suis pas ici pour philosopher sur mon propre compte, je suis ici pour vous conter une anecdote. J’ai donc emprunté une bretelle d’autoroute, au moment-même où j’aurais dû flâner avec Etoile dans les champs, Morgan me stipulant que j’étais à quelques pas de ma destination finale. (Je n’aime pas dire « destination finale », car ça sonne quand-même un peu Mort Imminente).

Il n’y a pas de mots pour vous décrire la souffrance morale qui a suivi. A la seconde même, j’ai su que je me trompais et je sais que si on se trompe sur l’autoroute, il suffit de prendre la première sortie et de faire demi-tour. Bien évidemment, la route en sens inverse était en travaux, sinon ce n’aurait pas été drôle, et c’est comme ça que je me suis retrouvée dans les routes de campagne, en proie à la panique. Je n’ai qu’une confiance réduite en Morgan, mais je n’avais que lui sur qui compter donc je m’en suis tenue à ce qu’il m’indiquait. Le trajet devenait long. Anormalement long. Rebecca commençait à s’inquiéter. Elle m’a envoyé un message : « Tu es perdue ? » auquel j’ai répondu « Evidemment ». Je me suis mise sur le côté, pour respirer un peu, faire le point. « Tu es où? »m’a-t’elle demandé. « Si seulement je le savais ». Je lui ai donné des explications précises afin qu’elle m’aide. « Je vois des arbres et des champs ».

Morgan indiquait que j’étais bientôt arrivée à destination donc j’ai repris ma route. « Vous êtes arrivée chemin des bretons » a-t’il annoncé. Là, un vent de panique m’a envahie. Je n’allais PAS DU TOUT chemin des bretons. Morgan avait changé lui-même la destination finale. C’est quoi ce chemin des bretons, d’ailleurs ? Pourquoi parler de Bretagne au plein milieu du Condroz ? COMBIEN DE TEMPS EXACTEMENT AVAIS-JE ROULé ?!!!

J’ai réencodé la bonne adresse. Je suis repartie. J’ai essayé de ne pas pleurer. Je me détestais. Je détestais ma vie. J’avais les bras qui tremblaient et les jambes en mousse.

A un moment donné, je suis arrivée au carrefour en question. Celui du début. Celui dans lequel je devais appeler Rebecca. Celui où tout a basculé. Je me suis rangée. J’ai appelé. J’ai dit : « Je suis à Saint-Gérard ». Elle a dit « C’est loin, Saint-Gérard, très loin d’ici. Pas dans la région. Est-ce que tu veux plutôt dire que tu es à Saint-Germain? » »Oui, voilà, c’est ce que je voulais dire ». J’étais de fait garée devant une plaque indiquant Saint-Germain, mais les lettres se brouillaient devant mes yeux. Rebecca a pris le contrôle de la situation. Elle a dit : « Je vais te guider au téléphone. Tu vas me dire tout ce que tu vois » »Je vois un panneau Les enfants jouent » »C’est bien, continue » »Je vois des arbres » »Jusque-là ça se tient » »Je vois…un grand mur blanc. Devant moi. Un immense mur blanc » »Freine ». Et ainsi de suite jusqu’à ce que je parvienne enfin chez elle, destination finale. Sophie était là. J’ai dit « T’es déjà là ? » car elle était sensée arriver après moi. « Oui, depuis plusieurs heures, même », a-t’elle répondu en se gaussant de moi.

« Je suis au bout du rouleau »ai-je annoncé. « Je veux plonger tout de suite dans ce fichu jacuzzi, ça détendra mes vertèbres et mes neurones.

On s’est changées. Sophie était top biche. Nouveau bikini, blouse transparente, lunettes de soleil, minceur, tatouages, hauts talons. « On dirait un défilé de Martin Margiella », lui ai-je dit. « Je t’avais prévenue, que je voulais parader ».

On est entrées dans le jacuzzi. une par une. L’eau montait dangereusement. Il faut dire qu’on est pas des petits volumes, comme meufs. « Heureusement que tu as perdu 25 kilos, ai-je dit à Sophie, sinon l’eau déborderait ». « On est les trois grasses », a-t’elle riposté.

Sammy, le fils de Rebecca, nous a regardées rentrer dans le jaccuzzi. Il a demandé s’il pouvait venir avec nous. Sammy est un enfant. Mais comme c’est un enfant intelligent, sage et bien éduqué, j’ai bien voulu qu’il nous rejoigne. Il a enjambé le rebord et a déclaré : « Oh c’est fou ça ! Il y a beaucoup plus d’eau que d’habitude ! ». Je me suis dit que, si j’avais été bonne pédagogue, c’eut été le moment de lui parler de la poussée d’Archimède, mais je le soupçonnais de maîtriser le sujet mieux que moi donc je me suis ravisée.

On était bien installés, le cul dans les bulles, dans une chaleur agréable. Personnellement, j’ai très vite commencé à friper. D’abord des doigts, puis des orteils. On aurait dit une vielle pomme. Je leur ai montré : « Regardez comme je fripe ! » et Sammy a dit : « Oh ! On dirait la créature des Marais ! ». Et c’est vrai que je lui ressemblais en tous points.

Puis j’ai dit : « Je ne sais pas vous, mais moi j’ai les yeux qui piquent ». Rebecca a dit « Moi aussi ». Sophie a dit « J’ai l’impression que j’ai les yeux qui saignent », car elle a le sens du drame. « Je pleure » a dit Sammy. Ce n’était pas de tout repos, cette immersion. Ensuite j’ai frotté mes yeux avec mes doigts fripés et je me suis mise moi aussi à pleurer. Rebecca a crié à Sophie « La boule de chlore ! Tu es en train de secouer la boule de chlore ! » et Sophie a regardé la petite boule avec laquelle elle jouait depuis vingt minutes avec perplexité. « C’est la boule de chlore, ce truc-là ? Je croyais que c’était une balle magique, moi ! ».

Ah, c’est donc une boule de chlore !

Sammy, qui était trop en souffrance, coincé entre trois grosses madames dans une eau bouillante pleine de chlore qui lui arrivait en-dessous du nez a profité de ce moment-là pour quitter l’aventure.

« Et à la fin, il n’en restera qu’un »

Etienne, le mari de Rebecca, est arrivé. Il n’a pas semblé impressionné par l’allure rougie et fripée de son fils car il a déclaré : « Moi aussi je veux venir ». Rebecca a dit non, qu’on était assez nombreuses, qu’il n’y avait plus de place pour qui que ce soit. Rebecca, c’est une dure en affaire, alors Etienne est allé fumer une clope dans son coin.

Nous avons continué à disserter dans l’eau. De sujets graves. De sujets importants. Rebecca nous a parlé de la fameuse destination finale. De notre finitude, si vous préférez. On a essayé de s’imaginer notre propre fin. Comment on la voulait. J’ai dit : « Peu importe, mais pas noyée dans un jacuzzi saturé de chlore, en tout cas ». Sophie a dit qu’elle voulait que l’on diffuse Queen dans de grosses enceintes le jour de son enterrement, mais ça, on le savait déjà. J’ai dit : « C’est peut-être un peu glauque de parler de mort un jour de grand soleil comme ça, non ? » et Rebecca m’a répondu : « Pourtant il faut bien que l’on accepte l’idée de notre propre mort ! » et là, à la seconde même, dans une synchronicité à faire pâlir Dieu lui-même, le jacuzzi s’est arrêté. PAF. Fin de l’aventure. On se serait crues à une partie de ouija version aquatique. Je crois que l’esprit du jacuzzi était d’accord avec elle et que c’était sa façon de valider ses paroles. Il a d’abord régné un grand silence un peu anxieux puis on est parties dans un immense rire nerveux de hyènes en furie.

On s’est dit que c’était un signe du ciel. Que c’était le moment de sortir, avant que des branchies et une queue de sirène ne nous poussent. Nous sommes sorties de l’eau, telles des Naïades emplies de grâce et de délicatesse.

Etienne en a profité pour s’approcher du jacuzzi. Il s’est écrié : « Mais enfin ! Il n’y a plus d’eau, dans cette piscine ! ». Et c’est vrai. Il ne restait plus qu’un fond d’eau trouble. « Poussée d’Archimède » a déclaré Sophie. « En plus, l’eau est croupie ! ». Et c’était vrai aussi. On aurait dit un véritable bouillon de culture. « Mais qu’est-ce que vous avez foutu, les filles ? » a t’il dit en enjambant tout de même le bassin. « Tu y vas quand-même ? » a demandé Rebecca. « Ecoutez » a-t’il dit en chaussant ses lunettes de soleil « J’ai bien échappé à une pandémie mondiale. Ce n’est pas le jacuzzi des Yakuzas qui va me faire peur ».

Transports

Reprendre le bus

Le parking dans lequel je vais garer Etoile tous les matins ferme définitivement.

Je sais que c’est pour une bonne cause (notamment y construire notre nouvelle bibliothèque), mais du coup, après m’être renseignée sur les autres parkings, sur les dangers de la circulation à vélo, sur le dropping en hélicoptère privé, j’ai dû me résigner à prendre le bus. Oui, je dis bien me résigner. Car si j’ai mis tant d’années à réussir mon permis de conduire dans la souffrance, l’abnégation et une persévérance exemplaire, ce n’est pas pour me retrouver à prendre les transports en commun avec la plèbe. D’ailleurs, c’est bien simple : je ne sais plus comment on fait.

Françoise, qui prend la même ligne que moi et qui est emprunte de charité, a décidé de me prêter main forte. Elle m’a prise sous son aile afin de me remontrer les gestes perdus.

Avant d’embarquer, elle m’a tout expliqué. « Tu dois monter dans le bus, puis aller valider ton ticket sur la petite machine. Attention car ensuite, il faut faire marche arrière et remonter le courant. Ce n’est pas évident, car nous ne sommes pas des saumons ! Je dirais plutôt que nous sommes des sardines. Tu comprends ma blague ? Car on sera serrées comme des sardines, empilés les uns sur les autres contre des adolescents couverts d’acné et porteurs asymptomatiques. En général, mon astuce, c’est de penser à respirer vers le haut, prendre une goulée d’oxygène, mais là, avec le masque, je ne sais pas quoi te dire. Disons que ça deviendra un trajet de tous les dangers ».

Le premier jour, pleine d’entrain, je suis partie à pieds de la maison. Il y a une demie heure de marche jusqu’à l’arrêt de bus et du coup, j’avais l’impression d’être une belle personne qui enfile ses baskets, emporte son pique-nique Wich-wach dans son sac à dos et longe les prairies en respirant le doux parfum de la brume qui s’évapore, sous le regard paisible des chevaux.

Quand je suis arrivée à l’arrêt de bus, c’était le calme plat.

Pas un seul écolier. Je suis montée dans le bus, me suis installée, ai observé la Meuse qui défilait. Françoise est montée plus loin. Je lui ai dit : « C’était facile, en fait ! » et elle m’a répondu que c’était normal, qu’on était seulement au niveau 1 de difficulté, qu’il allait croître au fur et à mesure des jours de la semaine.

A 16h30, Françoise est venue m’attendre devant la bibliothèque. Je lui ai dit : « Viens, on va vérifier l’avancée des travaux sur le parking. Parce que je vois déjà bien venir l’affaire : ils nous font déguerpir, tout ça pour ne commencer les travaux que dans six mois. Un immense trou ! Je veux voir un immense trou, un cratère qui creuse l’entièrté du parking ! Rien de moins! ». Elle m’a répondu très prosaïquement : « Tu ne feras rien de tout ça » »Ah non ? » »Non » »Et pourquoi pas, ma bonne Dame ? » »Parce qu’on a exactement une minute pour attraper le bus » »Ah ouaiiiis ». Là, on s’est hâtées, mais je ne voulais pas que Françoise fasse une crise cardiaque sur le trottoir (elle est fragile), donc je n’ai pas couru. Elle m’a dit « Si tu veux, on ira voir sur Google vue aérienne pour voir s’ils ont explosé notre ancien parking ».

On a eu le bus. Il y avait un peu plus de monde. Des jeunes. (Je sais que ça fait vieille de dire « des jeunes », mais comme je viens de fêter mes 40 ans, Mamy Tine m’a dit : « Tu es vieille maintenant ! » et je lui ai répondu que c’est l’hôpital qui se fout de la charité vu qu’elle a 90 balais). J’ai dit à Françoise : « Ohlala, je stresse, j’espère que ça va aller » et un jeune m’a dit « Eh oh, du calme hein, tout le monde pourra monter ». Il n’avait pas compris mon humour alors il s’est adressé à moi avec condescendance, ce qui est le propre de la jeunesse. J’ai voulu lui répondre : « Non t’inquiète, gamin, je ne suis pas stressée, je suis juste marrante », mais Françoise m’a conseillé de laisser tomber, et j’ai obéi à mon coach.

Arrivée à l’arrêt de bus, j’ai commencé à ressentir des relans de mon adolescence. Vu que je vis à nouveau chez Mère, c’était cette ligne de bus que j’empruntais à cette époque et chaque fois que je devais rentrer à pieds, je râlais plein ma panse de devoir me taper tout ce trajet.

J’avais un peu l’impression d’être Kritika, l’enfant du Népal, qui doit tous les jours gravir la montagne dans ses tongs en portant son petit frère sur son dos, mais Jean-Chri nous disait que ce n’était rien du tout, que la vue était jolie et que ça nous faisait du bien de nous bouger un peu. « La marche à pieds n’a jamais tué personne » disait-il pour résumer la situation. Et c’est peut-être vrai, du moins pour ceux qui ne se font pas percuter par un camion.

Une demie heure plus tard, arrivée dans le quartier, je suis tombée sur Elisa, la voisine, qui se demandait pourquoi j’étais à pieds et quand je lui ai expliqué mes déboires elle a dit : « Ça me fait penser à quand vous étiez adolescentes et qu’on vous voyait toujours rentrer à pieds ! »

Le lendemain, rebelotte, je me suis levée au chant du coq et je me suis rendue à l’arrêt de bus. Il y avait pas mal de monde, cette fois. Et trois bus pour nous absorber tous. J’ai envoyé un SMS à Françoise « Je suis dans le deuxième bus » afin qu’elle me repère bien. Puis mon bus a dépassé tout le monde. J’ai envoyé un nouveau message « Premier bus ». Pour ne pas devoir changer 18 fois de message sur le trajet (Je suis dans le premier/ Ah non, deuxième/ Zut on s’est fait distancer, on est troisièmes), j’espérais que mon bus reste en tête de la course, et je sentais qu’effectivement on allait gagner car il fonçait à toute berzingue sur la chaussée. Je me disais « Allez, chauffe, Marcelline ! » quand Marcelline, grisée par la course, est passée devant Françoise sans s’arrêter, en soulevant ses cheveux, l’abandonnant là dans des trombes de poussières. On se serrait crues dans Speed, quand ils sont contraints de rouler à grande vitesse sinon le bus explose.

J’étais seule. Seule sans mon coach. Dès le deuxième jour d’autonomie. J’ai envoyé « La vie nous sépare ». Elle a répondu « Ce n’est pas facile, mais tout ira bien. Tu gères. Je crois en toi ».

Au moment de sortir, une petite fille était en stress car elle ne savait pas si c’était là qu’elle devait descendre. Moi je savais. Donc, forte de ce savoir, je suis descendue du bolide infernal et j’ai attendu Françoise.

Quand je lui ai dit : « En tout cas, merci pour tout ce que tu fais pour moi. Tout le monde n’a pas cette chance. », elle m’a répondu : « Je t’en prie. Mais là, tu vois, on est seulement au niveau 2. Il y avait de la place dans le bus. C’était facile. Et cet après-midi, au retour, on aura de la place aussi, puisqu’on est mercredi. C’est demain ça va se corser. Sache que tu ne dois jamais te reposer sur tes acquis ».

Et c’est sur cette belle parole pleine de philosophie que j’ai commencé ma journée de travail.

Daniel Style et Racine

Ils étaient dix

Raoul et Monaco vont apparaître dans des petites chroniques que je suis en train d’imaginer pour le boulot. Le quotidien de deux bibliothécaires chevronnés… Elles seront partagées sur la page Facebook du Réseau Namurois de Lecture Publique dès le mois d’octobre. En attendant, je ne résiste pas au plaisir de vous faire part de leurs réflexions quant au débat qui agite en ce moment le monde littéraire.

Voyages

Lettre à Stelios, mon carnet de voyage (8) : La baie de Kitriès

Cher Stelios,

Aujourd’hui nous nous sommes rendues dans la baie de Kitriès.

Je connaissais cet endroit pour y être allée une semaine en novembre 2019 avec les copines pour peindre, nager et faire les sottes.

Peindre
Nager
Et faire les sottes

Cet endroit est tout simplement l’un de mes préférés sur Terre, et je crois qu’il n’y a même pas besoin de te dire pourquoi. Je n’ai pas à me justifier, Stelios.

C’est un des endroits où Laurence et Mathias aiment faire de la plongée sous-marine, mais comme je me rappelle très bien de l’issue du « Grand Bleu », nous nous sommes contentées de faire du snorkeling.

Laurence était très impatiente car elle vient de recevoir un appareil photos aquatique et elle voulait le tester. On a donc fait quelques tests préalables qui ont un peu viré « art et essai ».

Puis elle est partie en premier, me laissant seule sur le rivage avec le chihuahua.

Comme il s’ennuyait un peu, Joe a commencé à arracher les branches de bambou qui bordaient la plage et au bout d’un moment, cela a commencé à ressembler à une cabane. Ensuite, quand il a eu terminé, il a gratté dans les galets et il est parvenu à en extirper des grains de pop corn. Je me suis dit qu’il pensait peut-être qu’on était échoués sur une île déserte et qu’on devait assurer notre survie à la Koh-Lanta. Je lui ai dit : « Merci, Joe, mais je ne vais pas être grasse avec tes deux pop corn » et là, il m’a regardée comme deux ronds de flanc. Je crois qu’il m’a trouvée ingrate.

Laurence est revenue de son exploration sous-marine assez excitée. Elle m’a dit : « J’ai vu plein de beaux poissons ! Des bleus, des mauves ! J’ai même mis ma main dans un trou et là : surprise ! Il y avait une énorme murène !  » « Euh… c’est pas dangereux, ça, une murène ? » « Si ! Extrêmement ! Mais certainement pas aussi dangereux que la rascasse qui m’a quasiment frôlée. Heureusement qu’elle ne m’a pas touchée, sinon je serais six pieds sous terre. Enfin, je veux dire sous mer ! » et elle est partie dans un immense rire, nerveux je présume.

Elle a ajouté : « Tiens, je t’ai ramené trois cadavres d’oursons ». Et quand j’ai vu qu’ils tenaient dans sa main, j’ai compris que mes oreilles me jouaient des tours et qu’il s’agissait plutôt de cadavres d’oursins.

J’avoue que son récit de murène et de rascasse volante m’a un peu refroidie, mais vu la beauté du paysage, je me suis laissée tenter et je suis partie à mon tour flâner la tête dans l’eau le long des rochers.

C’était très beau. Il y avait ce silence infini, le seul bruit calme de ma respiration. J’ai vu l’un ou l’autre oursin et de belles algues mauves qui dansaient dans le vent. Et puis, comme il y avait un peu d’eau salée dans mon masque, j’ai sorti ma tête de l’eau et là, j’ai vu… Joe. Sur les rochers. Qui me regardait. Joe ? Que faisait-il là ? S’était-il échappé du campement de l’équipe des jaunes pour aller explorer le rivage ? En même temps, un léger doute effleurait mon être. Il avait l’air bien grand pour être un chihuahua. La bête continuait à fixer le lointain, a à peine deux mètres de moi. Et là, fulgurance des fulgurances dans un esprit aussi vif que le mien, j’ai compris qu’il s’agissait d’un chacal. Oui, les fameux chacals dorés qui m’empêchent de dormir la nuit. Il était splendide et, quand il m’a enfin aperçue, il a pris ses pattes à son cou et il s’est enfui, laissant voir un dos d’un roux incroyable (doré) et une queue un peu pourrie, genre hyène malade. C’était un moment magique, en totale interaction cosmique avec le monde sauvage, j’étais la Jane Goodall de la Grèce contemporaine. Euphorique, j’ai nagé à rebrousse courant vers Laurence et je suis sortie de l’eau. Elle m’a demandé : « Tu as vu de belles choses ? » et j’ai répondu  » Un chacal ! J’ai vu un chacal ! ». J’ai tout de suite compris à son regard interloqué qu’elle se disait que le soleil avait tapé trop fort, parce qu’elle m’a demandé si j’avais bien enduit mon dos de crème solaire, que parfois, en snorkeling, on pouvait avoir des incidents de peau grillée, et que parfois c’est même le cerveau qui trinque. J’ai articulé, à bout de souffle « Sur le rivage ! Il était sur le rivage ! » et du coup, mon histoire prenait tout son sens, je n’avais pas aperçu de chacal aquatique en train dans palmer dans le récif coralien.

Au soir, elle m’a emmerdée avec ses photos de poissons alors que j’essayais tant bien que mal de lire mon roman. Elle m’interrompait sans relâche en disant « Tu as vu mon poisson ? » « Non, je lis » « Oui mais il est très beau, mon poisson. Et celui-là ? » « Je lis » « Tiens ta ligne, je vais te le montrer ».

Laitue des mers

Bon, ceci dit, Stelios, il faut bien reconnaître que ses photos sont splendides. Peut-être est-ce la jalousie qui m’a fait négliger ses œuvres du 8ème art ? La jalousie de n’avoir vu qu’une algue, un oursin, et bien-sûr… Julien, le chacal doré.

Voyages

Lettre à Stelios, mon carnet de voyage (7) : Une forte présence animale

Cher Stelios,

Ici, la vie sauvage porte bien son nom. Léa, qui vit dans la vallée des cyprès avec son mari Vassili depuis plusieurs décennies, en connait un rayon et nous a tout de suite mises au parfum.

Et c’est vrai qu’il y a toutes sortes de bestioles, dans les parages !

Le plus difficile, ce sont les nuits. Elles se déroulent invariablement comme ceci :

Cette phrase prononcée par Laurence deviendra notre crédo pendant le séjour durant lequel, tu l’auras compris, je n’ai pas beaucoup dormi.

Tu seras peut-être, tout comme moi, étonné de la présence des chacals. Cela semble un peu fou. Eh bien, détrompe-toi : ils sont bien présents dans la vallée. Je t’expliquerai ma rencontre avec l’un des leurs dans un prochain épisode.

Julien, le chacal Doré

Voyages

Lettre à Stelios, mon carnet de voyage (6) : Les alentours

Cher Stelios,

Quand nous avons quitté le ferry et avons enfin pu mettre le pied à terre, nous n’étions pas encore au bout de nos peines car il nous restait encore environ 300 kilomètres à parcourir entre Patras et Kalamata. On a eu un peu peur que les Autorités, qui contrôlaient la descente du ferry, ne tiquent devant notre plaque belge et ne nous demandent de rejoindre les hommes en tenue spatiale qui enfonçaient des tigettes dans les narines de quelques passagers pris au hasard, mais nous sommes passées sans encombres.

Je ne connaissais pas cette route car, d’habitude, j’arrive par Athènes, et le décor était tout de suite planté : une alternance de lauriers roses et blancs, plantés le long de la route pendant plusieurs centaines de kilomètres qui se découpaient sur fond de mer turquoise, le tout dans le ciel rosé du soir qui commençait à tomber. C’était tout bonnement magnifique et, quand nous sommes arrivées à hauteur d’une réserve naturelle riche en pins parasols centenaires, on a eu tout le loisir de bien observer le paysage car nous avons suivi une petite camionnette pourrie, conduite par un gitan qui transportait des couronnes d’ail et nous l’avons suivie pendant des kilomètres sans parvenir à le doubler. On en avait un peu plein les bottes, on rêvait d’arriver à destination, mais c’est ça, aussi, la Grèce : ralentir, rester zen et s’énerver sur les gitans.

Quand nous sommes enfin arrivées à destination, la nuit était déjà bien entamée.

J’aime bien arriver de nuit, parce que le lendemain matin, j’ai l’impression de rejouer la scène du film « La gloire de mon père », quand il ouvre les volets et découvre la splendeur du monde et sa lumière.

La région de Kalamata est connue pour pour produire la meilleure huile d’olive du monde et ce n’est pas moi qui vais te dire l’inverse. Du coup, on y trouve majoritairement des oliviers. A perte de vue. D’ailleurs, il y a une odeur d’huile d’olive qui plane dans l’air en permanence. J’ai demandé à Laurence si c’étaient des diffuseurs qui étaient placés partout pour faire acheter de l’huile aux touristes, mais elle m’a dit que c’étaient plutôt des usines de torréfaction et que, de plus, les touristes n’existaient pas dans la région. Je comprendrai très vite à quel point elle a raison, car chaque fois que nous nous rendons dans un endroit, il n’y a que nous.

Les oliviers ont le monopole du paysage, certes, mais il y a aussi : des cyprès, des vignes et des figuiers.

On y trouve aussi nombre de bêtes sauvages, mais elles feront l’objet d’un article ultérieur.

Point de vue civilisation, on peut trouver quelques boutiques typiquement grecques proposant une large gamme de bidons d’huile d’olive, de tracteurs, de tuyaux d’arrosage, de bonbonnes de gaz ou de cochons grillés, posés entiers dans une petite vitrine sympathique et qui se dégustent le dimanche. De quoi satisfaire les envies de shopping de toute la famille.

Pour les amateurs d’authenticité, il y a bien entendu moyen d’acheter des fruits et légumes frais dans des petites aubettes installées le long des routes. Pour notre part, nous avons choisi Eleni comme fournisseuse officielle, et Laurence m’a appris à aller commander moi-même des pastèques bien sucrées car je tente tant bien que mal d’apprendre la langue de ton pays. (Glyko karpouzi – γλυκο καρπουζι)

Là je me trompe un peu

Je sais que tout cela sonne comme un petit avant-goût de paradis. Mais un avant-goût seulement, car je ne t’ai pas encore parlé … des plages.

Elles sont magnifiques et nous nous rendions chaque matin dans ce que nous avons surnommé notre « Club ». En lieu et place de club, on trouve une quinzaine de parasols et des transats et il y a moyen de s’y installer pour la journée. En général, il n’y avait que nous deux, ainsi qu’un grec qui nous a expliqué qu’il se rendait là chaque matin pour dormir car il faisait des insomnies à cause du cri des chacals (je vous avais bien dit que la vie sauvage animale est assez prégnante, je reviendrai là-dessus plus tard).

En arrivant, nous commencions par boire le frappé national (Dio frappé glyko mé gala – γλυκό με γάλα). Moi qui n’avais jamais bu la moindre goutte de café de ma vie, je suis rapidement devenue accro, même si certains m’ont filé le palpitant.

Voyez le monde sur les transats
Moi-même, sirotant mon frappé sous le regard de Léa – Peinture à l’huile par Laurence Burvenich

Puis Laurence faisait son yoga, devant le regard incompréhensif du fameux Statis, avec qui nous partagions le club.

Pendant ce temps-là, je remplissais tes pages.

Et, bien entendu, nous nous baignions sans relâche, telles des sirènes du Péloponnèse.