Le ver est dans la pomme

Smog spirit

11 septembre 2021 – Je vais mieux, c’est indéniable. Je retrouve de ma superbe. Mais certains jours, ce que les médecins dénomment le “brouillard cérébral” reste épais. Une véritable purée de pois. Hier, par exemple, c’était carrément le smog londonien. 

D’abord, après de nombreuses circonvolutions et de fameuses angoisses métaphysiques à propos de mon système immunitaire déficient, j’ai décidé de me faire vacciner contre la Covid 19. On dit bien la Covid, même si ça sonne vilain aux tympans. J’avais rendez-vous au matin et bien-sûr, alors que c’était ma seule obligation depuis des mois, j’ai oublié de m’y rendre. “Tu n’as pas reçu un rappel ?”, m’a demandé Mère. Si, mais j’ai oublié malgré tout. Ne me demande pas comment je fais, c’est hors catégorie. Smog londonien, te dis-je. J’ai donc supprimé mon rendez-vous et heureusement, il restait une plage horaire de deux minutes disponible le jour-même. Seulement, une suppression de rendez-vous pour la première dose supprime automatiquement la seconde et ça a été un sacré bordel de s’y retrouver dans mon mich-mach organisationnel. La femme dans l’aubette ne me retrouvait pas, elle confondait ma date d’anniversaire avec la date du jour et c’est à peine si elle ne m’a pas demandé si je m’appelais bien Jean-Claude de la Sarriette. “On ne retrouve plus votre identité”, a-t-elle dit en substance. Mais j’extrapole peut-être un peu

Pour y aller, je ne reconnaissais plus le chemin. Les routes se mélangeaient dans mon esprit. Comme si la nuit toutes les routes qui partent du rond-point s’intervertissaient parfois pour le seul plaisir de me jouer un vilain tour. Alors je me suis arrêtée sur le bas-côté, là où Hannah avait vomi il y a quelques jours à peine et j’ai appelé Mère pour qu’elle me confirme que je devais bien prendre le deuxième embranchement. Mère m’a répondu gentiment, sans me demander si j’étais devenue dingotte (c’est un rond-point proche de chez moi que j’emprunte régulièrement depuis ma plus tendre enfance), mais je pressens que c’est parce que, quand je vois venir la confusion mentale et que je deviens proactive (je m’arrête et je demande), c’est une attitude qu’elle encourage. C’est peut-être un peu maboule de perdre des repères qui sont proches de chez moi mais c’est mieux que de foncer tête baissée et d’arriver à Paris-Roissy en panique. 

Ensuite, comme tous les vendredis, Adèle et moi sommes allées chez Caro. Hannah a découvert les joies des dessins animés, ceux de Tchoupi en particulier et elle les réclame en chantonnant “Tap tap tap”. “Je croyais que les écrans étaient interdits avant trois ans”, ai-je dit à ma sœur. Elle m’a répondu : “Tu joueras ta Françoise Dolto le jour où tu te seras reproduite. En attendant, assieds-toi sur le canapé, ferme-la et regarde Tchoupi”. 

As-tu déjà regardé un épisode de Tchoupi, mon bon Gary ?

Quand je donnais mes formations “Lecture et petite enfance”, je n’arrêtais pas de répéter à qui voulait bien l’entendre que Tchoupi était le Mal incarné, un fléau contre lequel il faut se battre, ne pas fléchir et continuer la lutte, mais alors, en dessin animé… 
Eh bien, cela s’apparente à sept minutes de lobotomie. Un peu comme cette scène dans “Dragon rouge”, quand Hannibal Lecter fait bouffer à sa victime son propre cervelet et qu’il le fait revenir dans du beurre. Le graphisme est laid, il y a une petite métisse qui a des cheveux en une matière qui donne envie de rendre ton petit déjeuner, et ça raconte la vie de pingouins aux voix nasillardes qui font des choses intéressantes au possible. “Ce sont des enfants qui vont à l’école, quoi”, se défend ma soeur. Dans l’épisode que j’ai regardé, Madame Sibylle leur demande de coller une queue d’animal auprès de l’animal qui s’y rapporte. J’étais scandalisée pour eux. “Mais c’est hyper compliqué !!! ai-je dit. C’est quoi cette école de Tchoupi ?! C’est une école pour HP, ou quoi ?!!! Ils sont censés avoir trois ans, ces gosses ! On sait faire ça à trois ans, peut-être ? Même moi, je n’y parviendrais pas”, me suis-je écriée. “Oui, mais toi, tu es teubé”, m’a dit Adèle avec la placidité qui la caractérise. 

Enfin, on a mis le Bébé au lit et, comme tous les vendredis, on a mangé thaï en regardant une affliction sur Netflix. C’était une daube. Une jeune fille mourait subitement en s’éclatant la tête contre des latrines (pire encore que de périr à cause d’un américain avarié) et elle avait le droit d’entrer au paradis seulement si elle parvenait à régler les problèmes de ses proches qui figuraient sur une petite liste. Je n’ai pas arrêté de pleurer, c’était trop métaphysique pour moi, dès qu’il est question de la mort je me mets à braire comme un veau. 
A la fin du film, sans vouloir te spoiler, elle a pu se rendre au paradis, et ça m’a sacrément estomaquée. J’ai dit : “Mais elle ne va plus pouvoir voir sa famille, alors???!” et Caro m’a dit brutalement : “Tu sais, c’est le principe même de la mort”, alors j’ai pleuré de plus belle. 
Et au bout d’une heure et demie de film j’ai demandé à mes soeurs : “C’est quoi, cette histoire de liste, au juste?”, et elles m’ont regardé avec des yeux de merlan frit, elles ont dit “Tu sais que c’est le fil rouge de l’histoire et que c’est un film de pipiches ? C’est pas non plus un David Lynch, hein”. Quand le film a été terminé, Adèle a dit à Caro : “On y va. Je ramène Natha à la maison. Elle doit aller se coucher, elle a eu une rude journée. Une journée de smog londonien. T’inquiète, c’est moi qui conduis”.

Le ver est dans la pomme

Chacun son 11 septembre

Il parait que chacun se souvient de ce qu’il était en train de faire le 11 septembre 2001, parce que, quoi que cela ait été ; faire des crêpes, lire un bouquin, se curer le nez ; il a abandonné cette activité toutes affaires cessantes pour rester la bouche entrouverte de stupéfaction devant des images choquantes. Destruction de l’Occident.

Pour ma part, j’étais avec Benjamine et Magali dans un village perdu au fin fond du Sénégal. J’avais 20 ans, l’esprit aventurier, et il se peut que, par un coup du sort ou une synchronisation digne du Grand Tout, au moment même où des avions kamikazes réduisaient les tours jumelles en bouillie, je posais mes pieds dans une flaque d’eau croupie. Pour te dire qu’à la même seconde, où que tu sois dans le monde, un glissement s’opère parfois, qu’il soit monstrueux ou anecdotique, qu’il soit inoubliable ou passé inaperçu. Quand nous sommes rentrées dans notre case, les sénagalais sont venus nous trouver pour nous annoncer que quelque chose de terrible avait eu lieu. Ils se sont tous rassemblés autour de leur radio, visiblement affolés, mais je dois bien avouer que nous n’avions pas du tout réalisé la teneur de l’événement. Sa portée dramatique nous échappait totalement. On aimait mieux se laver sous les pluies chaudes comme dans la publicité pour Tahiti ou débattre de féminisme avec les musulmans. Comme le disait si bien Benjamine : “On s’en bat un peu le jonc, de ce qui se passe chez les ricains”.

C’est seulement plusieurs jours plus tard, quand nous nous sommes retrouvées dans l’aéroport de Dakar, rempli de militaires portant des baïonnettes leur barrant le torse qu’on s’est dit que quelque chose clochait peut-être. Mais je m’éloigne du sujet. J’en reviens à moi-même, comme toujours, puisque je suis mon propre sujet d’étude. C’était la saison des pluies et j’ai marché dans une flaque, innocemment, ignorant qu’elle recelait peut-être tout un tas de bestioles, amibes et bactéries en tous genres. Ce qui était arrivé à Benjamine l’année précédente m’est donc arrivé à moi aussi : j’ai chopé un ver.

On aimait bien le récit que mon amie en faisait. Un peu comme on aime, enfant, les histoires qui font peur ou qui dégoûtent. Elle était revenue en Belgique depuis quelque temps et prenait tranquillement son bain quand un ver est sorti de son pied. Horrifiée, elle s’est empressée d’atomiser son visiteur à l’aide d’une bouteille de shampoing, au grand dam des médecins qu’elle s’est empressée d’aller voir qui auraient voulu savoir quelle tronche il avait. Ce ver, appelé ver de Guinée, serpent de feu ou encore dracunculose, est bien connu des populations africaines. Il se loge sous la peau, formant une sorte de boursouflure à l’endroit où il entre, puis il migre dans tout le corps. Les Africains l’attrapent avec un morceau de bois au moment où il passe dans les yeux, seul moment où ils peuvent l’attraper. Avoue qu’Alien, à côté, c’est du pipi de chat.

J’ai commencé à délirer sévère, ignorant que c’était à cause de ce ver qui n’était pas encore visible. J’ai commencé à souffrir des oreilles et à faire une forte fièvre. Si forte que la nuit, dégoulinante de transpiration, je cherchais partout l’autre moitié de mon corps en tapotant ma natte, affolant mes amies qui tentaient de me raisonner. Je me suis auto diagnostiquée (je faisais sans doute une otite) et automédiquée (une aspirine et au lit). Tu penses bien que ça n’a pas suffi. Je suis revenue au pays avec des tresses africaines, la maîtrise de nouveaux pas de danse, les oreilles remplies de pu et un anus dans le pied. Oui, un anus. Un trou, si tu préfères. Qui n’était autre que la porte d’entrée de Vertigo, mon ver de Guinée du Sénégal. C’est ainsi que mes amis et moi-même l’avions surnommé, et nous lui apprenions à faire des tours de cirque comme sauter dans un cerceau et ce genre de choses. Oui je sais, nous avions un humour un peu surréaliste, mais ça m’est passé depuis.

Mon médecin m’avait fait une compresse avec une pommade antibiotique et avait déclaré : « Si jamais ce truc tourne mal, change de couleur, se met à bouger ou Dieu sait quoi d’autre, tu files au centre de médecine tropicale à Anvers et tu me me rappelles surtout pas, je ne veux rien savoir ». C’était une âme sensible, ce médecin.

A l’époque, Benjamine aimait dire qu’il valait mieux avoir un ver dans le pied qu’un ver dans le nez, mais à la lumière des événements récents de ma vie, je n’en suis plus si certaine.

(Je suis en train de réécrire mes textes pour en faire un livre, qui sera intitulé « Le ver est dans la pomme » – Extrait)

Baby-sitting

27 août 2021 – Je crois qu’Hannah fait une obsession pour son nouveau casque de vélo. A moins qu’elle ne préfère le confort d’une vie où elle ne se prend pas chaque jour les coins de la table en pleine tête, je ne sais pas. Mais elle a décrété que moi aussi je devais me protéger le crâne. ça ne me plait pas forcément. Disons qu’il fait chaud, là-dessous, et que ce n’est pas fort seyant. En plus, on ne peut pas avoir les cheveux attachés, alors je dois me défaire le chignon et ça me donne un air négligé. Enfin, je dis ça, mais vu que ça fait neuf mois que je traîne en pyjama à la maison, je ne devrais pas être inquiétée par la brigade de la mode. Ensuite, je ne sais pas ce qui s’est passé exactement. Tout est allé très vite. En deux temps trois mouvements je me suis retrouvée à quatre pattes dans le salon, le cul coincé entre deux canapés, essayant de m’en extraire en rampant. “Tata ! Dodo!”, criait une petite tête blonde, m’enjoignant à “construire la cabane à dodo”. Hissée debout sur le canapé, ayant auparavant pris soin de s’extirper de tous ses vêtements, hormis le fameux casque, elle bondissait en l’air, risquant de chavirer en contrebas, dans le chantier que je lui créais. Puis Adèle est entrée dans le salon pour se servir une tasse de café et elle m’a regardée. J’étais là, allongée sur des coussins, coincée entre les deux canapés, en pyjama, casque de vélo sur la tête et elle a dit, en touillant dans sa tasse : “Tu sais, Natha. Tu n’es pas obligée de faire tout ce qu’elle te dit”.

Animaux

Kakou style

Je me suis réveillée un peu patraque. J’avais l’estomac en vrac. Le cœur au bord des lèvres, comme on dit. Je me suis installée sur la terrasse pour me préparer un petit déjeuner avec du pain et du fromage, mais rien ne me faisait envie, tout me rendait nauséeuse alors, dans un premier temps, je me suis contentée d’aligner tous mes médicaments les uns à la suite des autres, dans une jolie file indienne de toutes les formes et toutes les couleurs. L’idée même de les engouffrer avec un grand verre d’eau me retournait l’estomac.

Akatek est arrivé et s’est installé pile en face de moi. “Salut mon Kakou!” lui ai-je dit, à moitié joviale. Il ne m’a rien répondu. Il me fixait juste de ses yeux de félin. Puis j’ai entraperçu quelque chose dépasser de sa bouche. Comme une sorte de long fil. Je me suis penchée pour analyser la situation mais l’intrigue n’a pas duré longtemps car il s’est aussitôt mis à cracher sur la terrasse une petite musaraigne pleine de bave. “Beurk”, ai-je dit. Je sais que les chats nous apportent cela en présent et qu’il faut les en remercier, mais c’était au-dessus de mes forces. J’étais peut-être d’humeur ingrate, il y a des jours comme ça. J’étais en train de me demander à l’aide de quel outil je pourrais déplacer le cadavre de musaraigne jusqu’au cimetière des souris que Mère a créé dans le jardin pour Hannah et qui contient déjà trois souris et deux bébés mésanges, mais je n’ai pas eu besoin de réfléchir longtemps car mon chat a aspiré la queue de la souris comme on aspire un grand spaghetti, dans un grand bruit de succion et elle a disparu dans le fond de sa gueule. Puis il s’est mis à broyer sa proie, la réduisant en bouillie. Il en recraché le cœur ou un autre organe dégoulinant qu’il se réservait visiblement pour la fin, puis il a croqué dedans avec plus de fougue encore. Quelques secondes à peine. Il n’en restait pas une miette.

J’ai replié la table de mon petit déjeuner, fromages, tranches de pain, yaourts. Me suis contentée d’avaler mes gélules. Suis remontée me coucher. Il y a des jours comme ça.

Voyages

Love on the beach

Ce week-end, on s’en va respirer l’air du grand large. C’est escapade en famille à la mer du Nord. Il faut que Bébé découvre de nouveaux horizons, et sa Grande Tata aussi. On charge la voiture, et quand elle est pleine comme un œuf, on embarque toute la clique et on démarre. “On the road again !!! ” me mets-je à crier, pleine d’allant, coincée contre la portière arrière par un immense sac rempli de pelles et de seaux. Pendant ce temps, Hannah s’occupe sagement avec un livre que je lui tends, une aventure de Petit Ours brun. A peine arrive-t-on à hauteur de Fosse-la-Ville qu’elle se met à vomir, comme ça, sans crier gare. “Stooooop”, que je dis. “Alerte au vomi!”. Caro pile sec et arrête la voiture sur le bas-côté. Les portières de devant s’ouvrent en grand et Caro et maman sortent de la voiture en hâte afin d’extraire l’enfant de son siège. Moi, je suis coincée par la sécurité. Il y a du vomi partout, surtout sur Doudou. Hannah pleure à chaudes larmes “Doudouou doudouou”. Je l’avais pourtant prévenue que Petit Ours brun, c’est à gerber. Mère et Caro s’agitent. Parent au plus urgent. Connaissent les gestes qui sauvent. Elles changent les vêtements d’Hannah, arrosent Doudou avec l’eau de la gourde, décident de le faire sécher sur la plage arrière. Pendant ce temps, j’envoie un sms à Adèle. “A peine démarrées de dix minutes que Bébé a fait un grande gerbe dans la bagnole”. On redémarre dans cette charmante odeur de lait caillé. Les vacances commencent bien.

Après une halte pénible sur une aire d’autoroute, nous arrivons enfin à la mer. Une station où de vieux pensionnés en polo Burberry déambulent fièrement au bras de momies oranges, fripées par une trop grande exposition aux UV, en bikini blanc et cheveux péroxidés, se prenant toujours pour des jeunes filles, mais peu importe, c’est calme, c’est joli et l’enfant a repéré qu’on ne l’a pas arnaquée, il s’agit bien d’une étendue d’eau à perte de vue, précédée d’un bac à sable tout aussi gigantesque.

On étend nos serviettes. Mère dit : “C’est infernal, il y a du sable partout. En fait je déteste la mer”. Hannah n’est pas du même avis. Elle veut découvrir au plus vite cette attraction. Elle arrache ses chaussures d’un geste un peu violent et s’encourt au-devant. Je lui tiens la main pendant qu’elle apprivoise la sensation de ses orteils dans l’eau froide. Elle rit. Visiblement, elle ne se contentera pas de n’y mettre que les pieds. Elle me montre le signe “nager”, puis celui de l’eau, puis déclare “Hannah” et hoche la tête en signe d’approbation. “Non, Hannah, tu ne vas pas nager”, lui explique sa tata. “L’eau est trop froide”. Mais des avertissements de Tata, Hannah n’a cure et c’est alors qu’elle se met à plier les genoux de façon étrange en faisant slalomer tout son corps tout en levant les bras au ciel, exactement comme  Iggy Pop quand il va se jeter dans  une foule en délire. Je suis seule avec elle alors je prends une décision adulte, je lui retire ses vêtements pour les sauver de l’immersion, sentant venir la douille. J’essaye tant bien que mal de retenir le bébé qui se jette à corps perdu dans les vagues en hurlant quelque chose. Welcome San Francisco, je suppose. Elle se débat un peu, elle ne veut pas que Grande `Tata la tienne, elle veut hurler cul nul dans les vagues et  ne faire qu’un avec l’océan. Elle veut faire son Woodstock à elle et la situation commence à dérailler sensiblement. Apparemment, c’est aussi l’avis de ma sœur car elle apparaît soudain au bord du rivage, aide salutaire qui donne un ordre clair : “Maintenant Hannah tu sors de l’eau et tu remets tes vêtements”. Caro emporte sa fille, qui claque des dents enroulée dans sa serviette tel un burrito. 

On découvre notre appartement. Caro et maman vont faire quelques courses pour le repas : “Tu restes avec Hannah”, me disent-elles. Hannah repère une petite table basse qui s’ouvre et dans laquelle se trouvent des plaids enroulés. Elle ouvre la table basse, la vide de ses plaids. Puis elle entre dans la table basse, se contorsionne pour s’y installer. Je remets les plaids sur ses genoux puis, quand je veux refermer la table, je lui explique qu’elle doit baisser sa tête un peu plus, pour que je puisse refermer le couvercle. Elle a pigé. Je l’enferme dans la table. Elle rigole. Elle ressort. Elle veut recommencer. Une fois, deux fois, 52 fois. Caro et maman reviennent des courses. “Tu n’as pas plus stupide, comme jeu?” me demande ma sœur en nous observant. Je ne prends pas la mouche pour autant. Je pressens que même Maria Montessori a dû par moment se heurter aux nombreux doutes de ses congénères. 

Mère et moi, privées d’eau chaude depuis six semaines, nous précipitons sous la douche. Quand on en ressort, on sent le sable qui crisse sur le sol. Mère déclare : “Je déteste la mer. On ne reviendra plus jamais”. 

C’est l’heure d’aller se coucher. Hannah dormira avec sa maman sur un gros matelas posé à même le sol. Cette nouveauté, combinée au bon air de la mer, la met en joie. Un peu trop peut-être. Il semblerait qu’elle ait décidé de ne pas dormir. Régulièrement, une petite tête crollée passe dans l’embrasure de la porte et dit : “Coucou!” en se bidonnant. Ca fait un peu moins rire Caro qui essaye de la convaincre de dormir avec un tas de techniques à sa portée : la compréhension, la menace, tout y passe, sans succès.  “Ça doit être l’iode”, explique Mère. “Il parait que ça a un effet énergisant sur certains enfants. L’iode stimule une glotte”. Je dis : « C’est vrai qu’elle a la glotte bien stimulée” et Hannah apparaît à nouveau dans le salon en courant à quatre pattes en imitant un chien qui halète.  “Quand Adèle était petite, a continué maman, ça lui avait fait le même effet et on a carrément dû écourter notre séjour tellement elle était infernale”. Ma soeur blêmit.  “Et c’est maintenant que tu me le dis?”“Je pensais que tu le savais”. Elle s’affale dans le canapé, qui se déplie encore plus car elle a par inadvertance poussé sur un mécanisme et elle conclut : “On ne viendra plus jamais à la mer. Regardez, ma fille ressemble à une échappée de l’asile ». Et de fait, son bébé déambule avec une démarche étrange dans le salon, sa tétine dans la bouche, Doudou en bandoulière et lève la tête vers le plafond en riant à gorge déployée. “Je n’ai pas l’impression qu’elle soit en passée en phase trois”, dis-je à Caro qui m’a enseigné les rudiments des techniques d’animateurs scouts : phase un on excite, phase deux on maintient la bonne ambiance, phase trois retour vers le calme. Je ne sais pas comment elle compte s’en sortir, mais moi, je commence à être fatiguée. Probablement que l’air de la mer m’a assommée. Je rejoins mon canapé-lit. En fond sonore, j’entends Caro qui entame sa phase trois, le fameux “Colchique dans les prés” que Mère nous a toujours chanté en berceuse et qui me donne envie de me tirer une balle dans la tête. Je me cache sous les coussins. Vers 23h30, quand Caro a épuisé tout son répertoire et qu’elle doit entamer la méthode forte : entonner les chants gauchistes, je n’y tiens plus et je m’endors comme une masse, Georges Moustaki ayant raison de moi.  

Animaux

Taupe Gun

Depuis que c’est Franklin le robot tondeuse qui s’occupe de nos pelouses, on ne peut plus se permettre d’avoir un terrain miné par les talus de taupes. A regret, nous avons dû faire appel à un professionnel. Un liquideur. Un nettoyeur, si tu préfères.

Jusqu’à présent, j’ignorais que dézingueur de taupes était une profession, mais il parait qu’il n’y a pas de sot métier, il n’y a que de sottes gens.

Cet homme, je l’ai surnommé “Taupe Gun”. Avoue que c’est bien trouvé.Taupe Gun passe régulièrement à la maison. Il enjambe la clôture et vient vérifier l’avancée de son chantier. Il place des explosifs dans le jardin, explosifs qu’il recouvre de seaux en plastique afin que nous les visualisions et, lorsqu’une taupe a le malheur de passer dessus, elle finit en carpaccio.

Parfois, il vient accompagné de sa fille, âgée de huit ans à tout casser, à qui il a déjà divulgué les ficelles du métier car la petite se penche devant les pièges et déclare de façon experte : “Ici c’est plutôt une famille de rats taupiers. On va les exploser”. Adèle dit que la fille de Taupe Gun lui fait froid dans le dos, ce qui est quand-même un comble quand on sait que le surnom d’Adèle est Mercredi Addams. Mais il est vrai qu’au sujet des bêtes, Adèle est sensible. Par exemple, le jour où Taupe Gun est entré par la baie vitrée, le cheveu en bataille et l’air sonné et qu’il nous a raconté que l’explosif avait sauté au moment où il plaçait la tige, chose qui n’était jamais arrivée auparavant, elle lui a déclaré, l’air satisfait : “C’est la vengeance des taupes”. Cette nuit-là, j’ai mal dormi. Je m’imaginais des petites taupes appuyer mécaniquement sur des détonateurs pour faire de nous de la chair à saucisse. Je crois que parfois mon imagination me joue des tours.

L’autre jour, Père et Belle-Maman sont venus manger à la maison. Je leur ai fait visiter le potager. Père a demandé : “C’est quoi, ces seaux en plastique qui trainent sur le sol?” et je lui ai expliqué le sort que l’on réserve à ces pauvres bêtes. Père était abasourdi. Il a trouvé qu’on était des terroristes, puis il m’a demandé si je connaissais l’histoire de Paf la taupe. Au moment même où il a demandé ça, une terrible déflagration a eu lieu, nous faisant sursauter de frayeur. Immédiatement, Père a levé les mains en l’air et, regardant partout autour de lui, a dit : “Je me rends, je me rends”.

Je crois qu’il inspectait les buissons afin d’en débusquer des talibans et il était prêt à poser un genou au sol quand je lui ai expliqué que c’était justement une taupe qui avait rendu l’âme. Apparemment, l’explosion a très fortement énervé Happy qui a quitté l’intérieur de la maison où il était paisiblement allongé pour foncer vers nous comme une balle. Ventre à terre, il se dirigeait vers le seau en plastique, insensible à nos cris qui tentaient de le dissuader “Non, Happy, n’y va pas !!!” Voyant que rien ne le déviait de sa trajectoire, Père, héroïque, a plaqué le chien au sol pile avant qu’il ne saute sur la mine antipersonnel. “Il était moins une”, a dit papa en reprenant son souffle. “Tu as sauvé mon petit frère!” ai-je dit à papa en le serrant dans mes bras. Il a répondu : “Cet abruti de chien a voulu faire un attentat suicide. Je le voyais déjà réduit en bouillie, avec seulement ses deux yeux collés au seau en plastique”.

Le surlendemain, Taupe Gun est passé à la maison. Il a dit à Mère : “Désolé, mais je n’ai pas pu passer hier. J’étais en championnat”.

Quand il est reparti, elle nous a dit : “J’ignorais qu’il existait des championnats d’explosion de taupes”.

sport

Mère a dit : “Je vais ramener Hannah chez elle. J’y vais à vélo”. Elle m’a proposé de venir avec elle. Hannah a frappé plusieurs fois sur sa tête, pour nous montrer qu’elle n’oublierait pas de mettre son casque. Je me suis dit que ça me ferait du bien, de me remettre en selle. Je prendrais le vélo d’Adèle, ça rendrait la promenade plus agréable : il est électrique.

L’été passé j’avais un peu roulé avec mais je ne l’aimais pas, je suis revenue en le jetant par terre, déclarant qu’il était fichu, certainement encore une vieille ferraille de chez Aldi qui méritait de finir à la casse. J’avais voulu monter la rue juste à gauche de la maison, une longue côte abrupte et pénible et le moteur électrique m’avait carrément laissée en rade, je devais lutter contre la gravité et le poids du vélo, ce qui avait rendu l’exercice encore plus pénible que lorsque je prenais mon vélo normal. Mais Adèle l’a essayé cet été, m’a dit qu’il allait très bien, que j’avais peut-être eu un problème technique ce jour-là, va savoir. Alors c’est confiante que je lui ai emprunté son vélo ; elle m’a juste prévenu d’économiser la batterie parce qu’elle arrivait à la fin.

A l’aller, la route descend jusqu’au halage, puis c’est du plat tout le long. N’empêche que je suis arrivée chez Caro suant sang et eau, dégoulinante, rouge comme une pivoine. Déjà à la base j’ai tendance à suer fortement. Je tiens ça de mon père. Mais en ce moment, c’est pire encore, à cause du traitement. Il parait que c’est bon signe, je détoxine. “Hypersudation”, que les spécialistes appellent ça. Moi je dis : “goret dégoulinant”. Maman s’est beaucoup moquée de moi. Elle s’écriait : “Mais la route était plate ! Comment est-ce possible d’être dans cet état !”. “Je crois que j’ai un peu forcé sur la pédale”, lui ai-je dit. “Il y avait longtemps que je n’avais plus fait de sport, j’ai le cuissot brûlant”. Apparemment c’était anormal d’être si éprouvée après si peu de temps, mais je suis malade, me disais-je en mon for intérieur.

Après, il y a eu le retour. Toute route qui descend finit un jour par remonter, mais je me disais : “qu’est-ce que je m’en fiche, je suis sur un vélo électrique”. Au début il y avait cette sensation agréable, celle que j’éprouvais quand Jean-Chri avait pitié de moi et qu’il me poussait dans le dos. Une main tendue qui vous propulse au sommet, une aide bienvenue. Puis l’écart entre moi et Mère a commencé à se creuser. Elle avait la jambe légère pendant que je luttais péniblement contre la gravité des montagnes. “Mets ta batterie à fond” me criait-elle au loin. Ma batterie était à fond. Moi aussi. C’était trop difficile, alors j’ai mis pied à terre et j’ai poussé cette fichue bécane, soufflant comme un buffle. Maman a dit : “Je t’attends en haut”. J’ai croisé une vieille dame qui promenait son chien. Je les ai salués et je suis remontée sur mon vélo. La route continuait à monter inexorablement et de plus en plus fort. Je forçais. Je donnais tout ce que j’avais. La vieille dame m’a rattrapée alors que j’étais à vélo et elle à pied, et qu’elle avait au moins cent ans.

Je n’y arrivais plus, alors j’ai à nouveau poussé mon vélo à côté de moi. Mère était devenue un petit point au loin. Immobile, elle scrutait l’horizon, assise sur un ballot de paille. La route semblait infinie. J’entendais mon cœur battre à se décrocher de ma cage thoracique. Mon souffle ressemblait au râle du morse de Pairi Daiza, celui que Hannah adore imiter. Quand je suis arrivée à sa hauteur, Mère, loin de compatir à ma souffrance, s’est mise à s’énerver. “Mais enfin Natha ! Comment est-ce possible d’être aussi lente alors que c’est un vélo électrique!” “Je ne sais pas, moi ! Mais je n’arrête pas de vous dire de partir faire du vélo sans moi parce que je vais vous ralentir et vous me dites que ce n’est pas vrai mais tu vois bien que je n’ai aucune condition physique !”. “A ce point-là ça ne se peut pas” “Alors c’est que ce fichu vélo a un souci, je n’arrête pas de le dire à Adèle”. “Et tu as changé ton plateau, au moins, dans la montée?”.

Que veux-tu que je te dise, Gary ? Que j’ignorais qu’il y avait différents plateaux sur ce vélo ? Il parait que ça fait cent ans que tous les vélos ont au moins trois vitesses.

Mais moi, si on ne me dit rien, je ne peux pas le deviner.

Animaux

Pornokratès

Je recommence un peu à marcher. Comme ça, de temps en temps. Une demi-heure par ci par là. C’est tellement agréable de pouvoir marcher à nouveau. Sans souffrir. Sans avoir la sensation que mes jambes vont se dérober sous moi. Sans traîner la patte. Sans avoir envie de m’asseoir pour toujours dans le bois, déclarant cérémonieusement : “Laissez-moi ici”. Sans devoir prendre un Dafalgan, une douche froide, du Traumeel et de l’Arnica juste pour avoir fait pisser le chien.

J’aime bien dire à Happy qu’on va à nouveau aller se promener. Il connaît le mot, “promenade”, il connaît les signaux magiques. Le pantalon de rando qu’on enfile, les chaussures que l’on lace. Il fait aller sa petite tête de gauche à droite de façon trop mignonne, alors je fais toujours durer le plaisir. “On va se promener?”. Tête à gauche, tête à droite. “On va faire une promenade?” Tête à droite, tête à gauche. “Un petit tour?”. Mignon comme tout.

“Arrête un peu de torturer ce chien”, me dit alors Mère. Puis ensuite, je lui enfile sa laisse et là il n’est plus mignon du tout, il se transforme en un animal sauvage qui tire comme un dératé, il me traîne dans le gravier jusqu’en haut de l’escalier, jusque sur la route, il me tire ventre à terre jusqu’à la haie des voisins dans laquelle il lève invariablement la patte et je le laisse faire parce que la femme ne dit jamais bonjour. Mon chien pisse sur ses buissons, c’est ma vengeance à moi. Il tire tellement qu’il a du mal à respirer, un peu comme si on ne le sortait jamais, un prisonnier qui a sa permission. Il tire tellement qu’il fait un bruit assourdissant, un bruit de cochon. Avec maman on plaisante toujours en l’appelant “Gourouni”, ce qui signifie cochon en grec, pour ta gouverne. On dit qu’on a un peu l’impression d’être la femme dans le tableau de Félicien Rops, celle qui promène son gourouni, sauf que nous on a enfilé des vêtements, histoire de ne pas faire jaser le voisinage.

L’autre jour, je suis donc entraînée dans la traction folle de Gourouni qui, deux maisons plus loin, se met à fouiller un buisson avec force grognements, quand je vois que Norman est dans son jardin en train d’arracher les mauvaises herbes. Norman a quarante ans et vit toujours chez sa mère, ce qui est louche. Je cause toujours un peu avec lui, et ce jour-là, je lui lance un grand “Salut!” très enjoué auquel il me répond un : « Ça va, toi ?” visiblement inquiet. “Oui oui, merci, pourquoi ? “Je demande ça parce que je trouve que tu respires fort”, me dit-il. Et là je réalise que mon abruti de chien se trouve caché dans son buisson, en train de renifler comme un sanglier d’Ardenne. “C’est Happy!” lui dis-je en tirant sur la laisse pour extraire le coupable et lui prouver que non, je ne suis pas si foutue que je suis déjà hors d’haleine entre le numéro 40 et le 44, à cracher mes poumons comme une vieille carne prête pour l’abattoir.

Partir en cacahuète

Ken Follett

Dimanche. Lendemain de la veille, comme dirait l’autre. Comme je n’ai pas bu une goutte d’alcool au mariage, je suis fraîche comme un gardon. Fraîche et reposée. Adèle a mis la table du matin. Du beurre, des confitures, des pancakes aux pépites de chocolat.

Comme chaque matin, l’infirmière B. vient cueillir mamy au saut du lit pour lui mettre ses bas de contention. C’est fou le personnel médical qui gravite autour de cette maison. Il y a le roulement des trois infirmières qui s’occupaient de moi (Tiffany, Lora et Gwen) et qui s’occupent à présent de mamy. Il y a Michmich, qui vient nous faire deux fois par semaine des injections dans les fesses, à Mère et à moi, à la queue leuleu. Michmich crie : “Aujourd’hui, c’est tout le monde à droite!”, et chacune baisse sa culotte pour montrer sa fesse droite. Je dis toujours à Michmich de bien prendre soin de moi, qu’elle est en train de m’envoyer pas moins de soixante balles dans le cul et ça la fait marrer à gorge déployée. J’ai toujours aimé avoir mon petit public. Il y a aussi le kiné qui vient trois fois par semaine pour mamy et qui lui fait faire quelques exercices. Elle lève une jambe puis l’autre, appuyée sur sa tribune, telle une ballerine avec peut-être un peu moins de souplesse. 
Tout ce petit monde se relaie à notre domicile, et je ne te parle même pas de la pédicure ni du coiffeur qui viendra prochainement. 

Alain toque à la porte. Il apporte des croissants. Un voisin comme tout le monde en aimerait. On s’installe à table. On prend nos cachets. J’en ai 26 à prendre, répartis sur toute la journée. Mamy se moque. Elle dit : “Tu prends ton apéro ?!”. Elle dit qu’elle est en meilleure santé que moi, du haut de ses 91 printemps.

Après le petit-déjeuner, elle s’installe dans son fauteuil pour lire un peu. Moi je me couche sous un plaid et je lui explique que je rédige mes mémoires. Ça la fait marrer. Adèle entre dans le salon avec une pile de livres dans les bras. Elle crie : “Bonjour, les malades ! Voici le service de bibliothèque ambulant de l’hôpital Saint-Héribert!” “Oh ça tombe bien, dit mamy, qui vient de terminer son troisième Ken Follett de la semaine. “Qu’avez-vous à nous proposer ?” “Alors”… dit Adèle en brandissant un premier livre. “Nous avons des expériences faites à Auschwitz sur des jumeaux,…” Mamy me regarde avec un air perplexe. Le livre que sa petite fille lui avait recommandé et qu’elle vient de lire parlait de la Shoah et elle m’avait confié : “Je ne sais pas pourquoi, mais je sens que ça va mal finir”. Adèle ne s’est pas laissée démonter par notre peu d’enthousiasme. Elle a dit : “ Si vous préférez, j’ai aussi un livre sur le débarquement de Normandie”. “Bof”, a dit mamy. “Ou bien une série de quatre meurtres selon le même mode opératoire à Washington“. `j’ai dit : “Franchement entre les trois mon coeur balance” et je crois qu’elle n’a pas saisi le second degré de ma remarque car elle a répondu : “Dans ce cas je te laisse réfléchir” en jetant avec fracas la pile de livres qu’elle nous proposait. 
Je ne sais pas ce qui ne tourne pas rond chez cette fille. 

J’ai préféré continuer à rédiger mes mémoires pendant que mamy optait pour les piliers de la terre, le classique des classiques, l’incontournable roman que chaque membre de ma famille se doit d’avoir lu, le livre que Jean-Chri et ses amis avaient découpé en différents blocs quand ils étaient paumés sur un sommet népalais et que la lecture venait à manquer, comme ça ils avaient chacun un morceau et pouvaient lire dans leur tente le soir. “Et puis ça pèse moins dans le sac à dos si on se le partage”, avait-il précisé. 

Partir en cacahuète

Service de nuit en psychiatrie

Adèle dit qu’elle a parfois l’impression de s’être transformée en infirmière de nuit, qui doit surveiller ses patients : la gériatrie en bas (mamy) et la psychiatrie à l’étage (Mère et moi).

Elle prétend que ses nuits ne sont pas de tout repos. C’est vrai qu’elle doit descendre chaque soir pour porter un verre de lait chaud à mamy et l’aider à se brosser les dents dans l’évier de la cuisine avant d’aller se coucher. Et qu’elle doit veiller à ce qu’elle ne lise pas Ken Follett pendant toute la nuit en cachette sous les draps à l’aide d’une lampe de poche.

C’est vrai qu’hier j’ai fait beaucoup de bruit. Et qu’elle dort juste de l’autre côté de la cloison. Mais il y avait un moustique. Alors j’ai voulu le tuer. Pour ce faire, j’ai dû me mettre debout sur le lit et viser le plafond en me propulsant dans les airs. C’est vrai que comme j’ai loupé le lit, je suis retombée avec grand fracas sur le sol. Et il faut dire ce qui est, je pèse mon poids, on ne peut pas dire que je sois la grâce incarnée.

Adèle s’est levée, affolée. “Mais qu’est-ce que tu fous, Natha?”. “Je tue des moustiques”, lui ai-je annoncé. “Trois”, ai-je ajouté fièrement tout en continuant à taper au hasard sur les murs. “Je croyais que tu déménageais ta penderie”, m’a-t-elle dit. Elle est retournée dans sa chambre. Je me suis rassise sur mon lit, aux aguets, la tapette à la main. Le bourdonnement a continué malgré les trois insectes que je venais de claquer au mur. Comme le bourdonnement était continu, sans intermittence, anormal, je me suis demandée s’il y avait un quatrième moustique ou si je souffrais encore d’hallucinations auditives. Je me suis concentrée très fort afin de démêler le vrai du faux mais je n’y parvenais pas et cela commençait à me faire un peu peur, une sorte d’effroi commençait à s’emparer de mon être.

C’est vrai que je me suis relevée et je suis à nouveau entrée dans sa chambre. “Tu veux bien venir un instant chez moi, mon p’tit?” lui ai-je demandé. ”Qu’est-ce qu’il y a ? a-t-elle rétorqué, un peu irritée. Je dors”. C’était faux, elle ne dormait pas. “Je voudrais savoir si tu entends un moustique ou si c’est seulement dans ma tête”. Il y a eu un silence. Elle m’a regardée avec pitié, sans le soupçon de compassion que j’étais en droit d’attendre d’elle, et elle a décrété qu’il était tard et m’a sommée de dormir. Comme cela, sans répondre à ma question, me laissant en proie au doute. Je suis retournée dans mon lit et je suis restée assise, écoutant attentivement un bourdonnement ininterrompu avec la bouche entrouverte, ignorant toujours de quel espace-temps il venait, de mon cerveau ou de la Vraie-Vie.

C’est vrai que Mère aussi a fait des siennes cette nuit-là. Un peu après moi, elle est entrée dans la chambre de ma sœur en disant : “Adèle, tu dois absolument éteindre la lumière de la salle de bains”. Adèle lui a expliqué qu’elle en avait encore besoin parce qu’elle ne s’était pas encore brossé les dents, mais Mère lui a répété plusieurs fois qu’il fallait absolument éteindre cette lampe. “Absolument”. “Absolument, Adèle”. Ensuite il paraît qu’elle a commencé à tenir des propos incohérents où il était question de panneaux solaires et de cuve à mazout et Adèle s’est demandé si Mère ne faisait pas une crise de somnambulisme. Ou de démence. Ou de démence somnambulique. Je ne sais pas si ça existe. C’est elle l’infirmière en chef, après tout.

Mère nous a toujours raconté des récits effrayants de déments, prétextant qu’ils se comportent tout à fait normalement en journée puis, à la nuit tombée, ils mutent. Sa grand-mère, par exemple, parfaitement saine d’esprit la journée, lui demandait le soir venu de tirer des ficelles tout autour de leur maison afin de faire trébucher les indiens qui viendraient les attaquer. Alors je dirais qu’il y a comme qui dirait un petit passif dans la famille qui pourrait faire que l’on s’inquiète pour moins.

Adèle l’a elle aussi sommée de regagner sa couche, spécifiant pour la troisième fois que non, elle n’éteindrait pas tout de suite cette putain de lampe dans la salle de bains. Mère, soudainement devenue docile, est enfin retournée se coucher, non sans avoir prévenu qu’un supplément serait ajouté à sa facture d’électricité.

Comme le calme était revenu dans la maison, Adèle a enfin pu s’endormir. Mais pas longtemps.

Parce que Stanislas, qui rôdait sur le toit, est entrée par le vélux et a sauté sur son lit, qui se situe pile en-dessous, avec une souris morte dans la gueule. C’est vrai que ça l’a réveillée en sursaut et lui a filé le palpitant. Elle s’est levée, a jeté le chat sur le palier, ainsi que la souris qu’elle tenait entre ses crocs.Ensuite Stanislas a continué son itinéraire jusque dans la chambre de maman, abandonnant sa souris sur le palier et là, elle a renversé une caisse et tout ce qu’elle contenait, faisant sursauter Mère qui s’était enfin endormie. Mère a empoigné le chat, l’a jetée sur le palier, a vu qu’il y avait un rongeur mort, a sursauté, l’a déplacée en hauteur, sur le coffre, afin que personne ne marche dessus à pieds nus pendant un pipi de nuit. Puis elle est allée toquer à la porte d’Adèle pour la prévenir : “Le chat a ramené une souris”. Adèle a dit “Oui, je sais, elle l’avait déposée sur mon lit, va te recoucher, maintenant”, et Mère a dit : “N’oublie pas d’éteindre la lampe de la salle de bains”. Lampe qui, soit dit en passant, était éteinte depuis longtemps.

Adèle a soufflé un peu, peut-être lasse de sa famille. S’est rendormie.

Moi par contre, je me suis réveillée parce que j’ai entendu un moustique bourdonner, cette fois clairement dans mon cerveau. J’en avais un peu marre de ces acouphènes, la nuit précédente j’entendais quelqu’un sussurer” Nathaaaa” avec une voix suave, je commençais à craindre pour ma santé mentale alors je me suis levée et suis allée jusqu’aux toilettes pour me changer un peu les idées. Faire partir les bourdonnements d’insectes imaginaires et les murmures de tueurs en série en buvant un grand verre d’eau glacée me semblait être le seul remède à ma portée.J’ai vu une souris crevée sur le palier, pattes en l’air, yeux en croix, gueule entrouverte, langue pendante. J’ai émis un cri d’effroi. Je suis musophobe. Mon cri d’effroi a réveillé Mère qui est sortie en trombe de sa chambre en demandant ce qu’il se passait. “Pourquoi tu cries comme ça ?”. “Il y a une souris morte sur le coffre!” ai-je dit en indiquant du doigt la bête soigneusement rangée dans un petit abri en carton. Maman a dit “Oui je sais, c’est Stanislas qui l’a apportée. C’est moi qui l’ai rangée dans une boite pour ne pas t’effrayer”. “Oh ça a super bien marché”, lui ai-je dit en allant me recoucher, gobelet d’eau à la main.

Puis j’ai ajouté, en ouvrant la porte de ma chambre : “Tu voudras bien éteindre la lumière dans la salle de bains ? J’ai oublié de le faire. Je n’aime pas que cette lampe reste allumée pendant la nuit”.