Société

Inondations

Nous sommes en juillet 2021 et ; comment te dire ; le temps n’est pas au beau fixe. A la pandémie mondiale s’ajoutent des pluies diluviennes.

Je sais ce que tu penses, Gary. Que je suis belge et que dans mon pays, comme le dit si bien mon ami Mathieu (qui est pourtant breton) : « Le ciel est bas et les lunettes de soleil facultatives ».

Sache que c’est un euphémisme. Car, plus encore que d’être bas, il nous est à plusieurs reprises littéralement tombé sur la tête.

Ici, par endroits, l’apocalypse a eu lieu. Des orages ont hurlé dans un ciel noir. Des eaux sont tombées en hallebardes. Des routes se sont transformées en rivières grondantes. Des escaliers se sont mués en cascades. Des coulées de boue ont tout saccagé. Des sols se sont affaissés. Des maisons entières se sont écroulées. Des voitures se sont empilées à des carrefours. Des personnes se sont enfuies. Ont nagé. Ont défoncé des portes pour en sauver d’autres. Des vies si précieuses ont été emportées à tout jamais.

Ici, par endroits, les habitants sont en bottes, crottés de boue de la tête aux pieds. Ils raclent, trient, nettoient, jettent et jettent encore. Des meubles autrefois utiles, des objets futiles, des souvenirs d’une vie, précieux car ayant une valeur sentimentale.

Ici précisément nous avons été épargnées. Nous sommes sorties nus pieds sous la pluie battante et avons déployé pour la troisième fois du mois le nouveau protocole spécial inondations. Notre organisation était bien rodée : creuser une tranchée, déplacer les sacs de sable, ouvrir les avaloirs de la rue, observer et prier, regarder la cuve à mazout se faire immerger pour la troisième fois consécutive et savoir que des semaines de douches froides vont suivre. Mais ce n’est qu’un moindre mal, Gary. Par rapport à ceux qui ont tout perdu. Et il parait que ça raffermit les chairs.

On fait du feu, en juillet, en ayant conscience de notre chance, et je gribouille dans un carnet, des dessins plus tristes qu’à l’habitude, emprunts de nostalgie.

Quelque chose, dans les eaux, parle à mon inconscient, à travers mes rêves. Elles symbolisent depuis toujours mon état émotionnel. Quand j’ai vécu des peines de coeur j’ai beaucoup rêvé de lacs gelés, comme une envie de ne plus rien sentir. Quand Jean-Chri est mort j’ai rêvé de cascades qui emportaient tout le reste de ma famille, comme noyés dans le chagrin. En phases de dépression je rêve d’eaux boueuses.

Mais le Docteur Synapse est parvenu à me faire comprendre que, même si le monde tel qu’on le connaissait est en train de se faire la malle au grand galop, il ne tient qu’à nous de nous tenir alignés, de devenir des roseaux pascaliens qui ploient dans la tempête sans pour autant céder, ni à la peur, ni à la tristesse, ni à la résignation. Simplement en étant nous-mêmes. En ayant des gestes de solidarité.

Et même si nous avons vu le pire, nous avons aussi vu le meilleur. L’entraide, les mains tendues, les bras qui portent, les inconnus se prêtant secours.

C’est cela qu’il faut retenir, mon cher Gary.

Même si je sais que c’est facile à dire quand on est installée peinard en peignoir chez soi après une bonne douche glacée.

Le ver est dans la pomme

De ma superbe

Aujourd’hui, c’est un grand jour pour moi. Le cinquième jour de la sixième semaine de la première phase du traitement. Et comme tu le sais déjà, le cinquième jour de la sixième semaine de la première phase du traitement, Dieu promit un répit aux patients atteints de Borréliose de stade trois.

Fini, les cathéters dans le pli du coude (l’autre jour, le caissier m’a demandé si je m’étais évadée de prison), les litrons d’antibiotiques, les perfusions, les aiguilles plantées dans le derche. Adieu les infirmières qui t’annoncent qu’elles vont t’amputer des deux bras.

J’ai compté, Gary. Car tu sais que j’aime les chiffres. En six semaines, j’aurai reçu 102 baxters dans les veines, 18 injections dans le postérieur et avalé pas moins de 840 gélules de toutes formes et de toutes couleurs. Dorénavant tout cela est derrière moi. A moi la liberté de courir cul nu dans les champs de fraises en criant : “Je respire la pleine santé !”.

Comme je l’ai dit à ma famille : “Je sens que je retrouve de ma superbe”.

J’ignore pourquoi ça les a autant fait glousser.

Le ver est dans la pomme

L’oreille absolue

Semaine 6. Nette amélioration de mes conduits auditifs. Pour ne pas dire miracle de Noël un peu en retard sur le programme. Cela fait 20 ans que j’ai les oreilles qui grattent. Ou qui suintent. Ou qui grattent et qui suintent. Je sais, Gary, ce n’est pas frais. Mais c’est la stricte vérité. “Eczéma”, avait dit une dermatologue à l’époque. Elle m’avait prescrit des gouttes pour les yeux. Je trouvais que pour un médecin, elle ne cernait pas hyper bien le corps humain. 

Mes oreilles purulaient tellement que ça coulait. Frais, te dis-je. Et ça grattait. Ça chatouillait. Ça démangeait. A en devenir sotte. A s’en taper la tête au mur.“Psoriasis”, a rectifié le Docteur Cyanure en inspectant mes ongles. Les médecins ne finiront pas de m’étonner.

Comme mon chien, qui souffre visiblement du même mal, je passais mes journées à me gratter les conduits auditifs. “Il a les oreilles qui font flap flap”, dit toujours Mère, elle aussi experte en diagnostics. Parfois, on doit même lui retenir les pattes pour éviter qu’il ne se fasse du mal. Alors il se roule sur le dos en s’ébrouant, voulant peut-être nous montrer par là sa souffrance. S’il savait comme je le comprends. “Tu me fais penser à Happy”, me dit toujours Adèle quand je me gratte à devenir dingue.

Ces derniers temps j’avais même des plaies, de la purulence et de la pestilence. J’ai tout essayé : harceler le pharmacien pour qu’il me retrouve la référence des gouttes pour les yeux, me badigeonner les pavillons avec de l’huile d’olives première pression à froid (les grecs soutiennent que l’huile d’olives guérit de tout).

Puis, tout à coup, plus rien. Le silence des chatouilles. La disparition des plaies. Je suis tellement heureuse de constater que je n’ai plus rien que je passe névrotiquement mon doigt dans mon oreille. Peut-être suis-je condamnée à vivre avec un doigt dans l’oreille ?

En me levant ce matin, je l’ai signalé à Mère : “Je suis guérie des oreilles”. Comme de bien entendu cela ne l’a en rien réjouie. Elle a dit d’un ton tranchant : “Eh bien, s’il faut t’envoyer tous ces médocs pour uniquement ne pas avoir les oreilles qui chatouillent, ça en vaut vraiment la peine”. Je crois qu’en vrai elle est bluffée par un tel résultat.

Par contre, pour la surdité, on ne pourra rien faire. C’est la seule attaque dont je souffre qui soit irréversible. Je continuerai à répondre “Je pue tant que ça des dessous de bras ?” quand on me demandera “Tu peux me passer le sel ?”, parce que j’aurai compris “Tu t’es lavé les aisselles ?”.

En attendant, je suis tellement heureuse d’avoir enfin les conduits auditifs bien nets que j’ai envie de courir dans tout le quartier pour répandre la bonne nouvelle, mais je ne peux pas, vu que je ne sais plus courir, c’est à peine si je sais marcher. 

Le ver est dans la pomme

La théorie des cuillères

Connais-tu la théorie des cuillères, mon petit Gary ? Personnellement je ne la connaissais pas mais je l’ai vue passer au hasard de mes lectures sur internet et elle est fort connue dans le monde passionnant des maladies chroniques et du handicap.

Je vais faire simple : Imagine qu’au lever, tu disposes de 12 cuillères. 

Que faire avec autant de cuillères, me demanderas-tu. Tu me répondras à raison que tu as assez avec la touillette dans ton café et une cuillère à soupe pour entortiller tes spaghettis. 

Mais il se fait que les cuillères en question te permettent d’évaluer ton énergie de la journée. Moi par exemple, en ce moment, faire une randonnée de 5 kilomètres dans les bois me coûterait à peu près 18 cuillères, alors qu’une personne saine n’en utiliserait que deux. Si je ne veux pas me retrouver en déficit de cuillères, je dois donc faire du gras sur le canapé. C’est mathématique.

Tu me connais un peu. Je suis restée longtemps calée sur cette histoire de cuillères. J’essayais vainement de comprendre “pourquoi des cuillères?”. Comme si elles symbolisaient quelque chose. Pourquoi pas des ananas ? Pourquoi ne pas en profiter pour lancer un nouveau système métrique à base de caniches ? Pourquoi 12 et pas 18 ou 52 ? J’avais la désagréable impression de me retrouver adolescente, essayant de comprendre mes cours de mathématiques. Je restais toujours calée et angoissée par le pourquoi (pourquoi E est-il égal à MC au carré?) sans percuter qu’il fallait simplement admettre cette formule comme étant un fait établi, un postulat de départ. Peut-être que si on m’avait expliqué cela d’emblée, j’aurais eu un peu plus que 12 % à mes examens (encore ce fichu 12). Je n’ai pas tout de suite compris qu’il s’agissait d’une unité, tout simplement. 

Dans le cas de la maladie de Lyme, par exemple, la fatigue est extrêmement handicapante. Déjà parce qu’il s’agit d’une accélération du vieillissement cellulaire (Tu as 78 ans au lieu de 40) et ensuite parce que la bactérie Borrelia se loge dans les cellules du corps afin de pouvoir se déplacer, mobilisant ainsi toute l’énergie de sa victime. 

C’est pour cette raison que me faire à manger me coûte 13 cuillères, que faire les courses m’en coûte 52, que faire un trajet en voiture m’en coûte tout autant. 

Ce que la théorie ne dit pas, c’est que le matin, il est rare que je dispose de 12 cuillères. J’en ai parfois deux ou trois tout au plus. Que veux-tu : nous ne sommes pas tous égaux devant la cuillère. Personnellement, je ne suis pas née avec 12 cuillères en argent dans la bouche et c’est fort regrettable. 

Et puis, détrompe-toi, il n’est pas simple d’être fatigué. C’est fatiguant. Et surtout, c’est très mal perçu par la société et inquantifiable par les médecins. Comme dirait mon meilleur ami : “Arrête un peu d’être fatiguée. Tu te reposeras quand tu seras morte”. 

Oui, je sais, Gary, il est peut-être temps que je change d’amis.

Le ver est dans la pomme

Un optimisme typiquement peersien

Cher Gary, 

Ce week-end, nous avons fait une nouvelle admission à l’hôpital de Saint-Héribert. Suite à des problèmes de santé, mamy Tine s’est ajoutée à la patientèle très select de la maison. 

Sache que quand on surnomme la maison “l’hôpital de Saint-Héribert”, on est loin d’exagérer. 

Déjà, le décor ne laisse pas planer le doute. Le couloir est rempli de caisses en carton débordant de seringues et de baxters. Contre un mur trône le pied à perfusions, côtoyant une chaise roulante et une canne. Les housses de coussins sont tachées de sang et les murs et les plafonds recouverts de giclures de seringues. Sans oublier la chaise percée et les petits potiquets remplis de gélules en tous genres. 

Ensuite, notre organisation est bien rodée, entre roulement des infirmières (on est maintenant passées à trois pour toute la famille), heure de la toilette, heure des injections, heure des perfusions, repas portés aux malades sur des plateaux, moments de calme pour les siestes, heures de visite et relève de nuit pour mamy.

Samedi, nous étions donc quatre générations de femmes sous le même toit. Voilà qui donne de l’eau au moulin de ceux qui surnommaient déjà notre famille “le matriarcat féministe écrasant”. 

Hannah, ayant décidé d’apporter sa pierre à l’édifice, est allée chercher la couverture de ses bébés et l’a donnée à mamy Tine afin qu’elle ait bien chaud. Peut-être les infirmières auront-elles fait naître une nouvelle vocation.

Tu ne connais peut-être pas ma mamy, Gary, mais je vais te dire deux choses qui la caractérisent particulièrement. D’abord, c’est une sacrée tête de bois. Et ensuite, elle est reconnue pour être d’un immense optimisme. Un optimisme que j’ai toujours trouvé démesuré.

L’anecdote la plus connue de la famille est la suivante : nous nous promenions en montagne, à la recherche de myrtilles, et il y avait une telle purée de pois que l’on n’y voyait pas à 20 centimètres. Un crachin a commencé à nous humidifier peu à peu jusqu’à ce que l’on rentre trempés comme des soupes, tâtonnant dans le brouillard épais. Jiji nous a alors demandé : “Alors, cette promenade?” avec un soupçon de sarcasme dans la voix et mamy s’est écriée un très fort et très enjoué “Il a fait un temps ma-gni-fique!”. On s’est tous regardés comme deux ronds de flan et cette phrase est devenue immédiatement emblématique, on la ressort dès que possible. D’ailleurs, on pourrait la dire aujourd’hui, vu le temps de vaches qui pissent qu’il fait. 

Si je te raconte tout ça, c’est juste pour te dire que l’optimisme de mamy s’est encore illustré aujourd’hui. Elle devait être emmenée à l’hôpital pour une radio et vu qu’elle ne sait plus bouger ça a été un fichu bordel.

On a récupéré une chaise roulante à laquelle il manque un repose-pieds donc Adèle et maman ont dû faire un bricolage à la mords-moi le nœud pour y attacher une sangle. C’est un beau rafistolage, digne de Jean-Chri que l’on surnommait “le bulgare”. Adèle a ensuite soulevé sa mamy pour l’asseoir dans ce siège inconfortable alors qu’elle a des vertèbres tassées, puis on l’a fait sortir sous la pluie battante en la faisant passer dans le gazon gorgé d’eau pour finir par la faire rentrer dans un taxi pour PMR. Une fois à l’intérieur, elle a fait un grand sourire à Mère, avec un pouce en l’air et elle a déclaré : “C’est vraiment super !!!”.

Comment te dire, Gary ? La famille Peers a toujours été pour moi un mystère insondable.

Le ver est dans la pomme

Pas de bras, ni gauche ni droit

Cette nuit, mon bon Gary, n’était de nouveau pas de tout repos.

J’étais dans une chaise roulante, sur un palier sombre, devant les portes battantes d’un couloir d’hôpital. Une infirmière à forte stature, carré plongeant, m’annonce, sans aucun état d’âme, que l’on va devoir m’amputer des deux bras. Devant mon effarement (sans doute légitime), elle me spécifie que c’est la marche à suivre dans le cas de ma maladie, on procède toujours comme cela.

Bien évidemment, je me suis mise à stresser. Mais plus pour l’opération en elle-même (anesthésie, coupure des bras avec une scie ?) que pour ce qui suivra : une vie morne et compliquée sans bras et sans galettes au chocolat.

Puis les battants de la porte se sont ouverts en grand et plusieurs infirmières, visiblement affolées, se précipitaient vers la sortie en courant et en hurlant. J’ai d’abord cru à un délire à la Jurassic park ou bien à la poursuite par un tueur en série, mais bien vite, j’ai vu qu’il y avait une chauve-souris dans le couloir et que c’était son vol chaotique qui provoquait tout ce ramdam. Je me suis demandée d’où sortaient ces greluches pour avoir ainsi peur d’un stupide rongeur volant – de la ville, probablement – et je suis allée ouvrir la fenêtre. Puis, d’un air assuré, je leur ai dit : “N’ayez crainte, elle trouvera d’elle-même la sortie”. Et là, comme pour valider mes propos, la chauve-souris s’est précipitée vers la fenêtre.

J’ai cru que ce tour de force allait adoucir l’infirmière, que devant mon héroïsme elle abandonnerait ses projets d’opération mais elle m’a déclaré : “Allons, assez perdu de temps. On va maintenant procéder à votre amputation”.

Quand je me suis réveillée, je n’en menais pas large et je me suis interrogée sur le sens d’un rêve aussi étrange, jusqu’à ce que je me souvienne que dans la vie éveillée, mes bras se transforment en passoires et mes veines deviennent du carton pâte.

Je me suis dit qu’il faudrait quand-même que je parle de ce rêve au Docteur Synapse qui, en tant que psychanalyste digne de ce nom, se retrouve aussi heureux devant un rêve chelou qu’un chien ne l’est devant un os. Et puis, après tout, il faut bien qu’il mérite l’argent que je lui verse plusieurs fois par mois.

Et aujourd’hui, une fois n’est pas coutume, mon illustration est entièrement réalisée à la bouche. Je tiens à déjà m’exercer. On ne sait jamais. J’ai déjà ouï dire que parfois, la fiction dépasse la réalité.

Tous les épisodes : ICI

Carnets d'atelier

Coquelicots et fleurs sauvages

Un champ de coquelicots à la nuit tombante. S’arrêter. Photographier.

D’autres fleurs des champs qui semblent s’en mêler/ s’emmêler.

Des lumières qui s’allument au loin, petits points de feu.

Un insecte qui se balade sur les tiges.

Une liane de petits coeurs qui semblent ne s’adresser qu’à moi.

Les croquer dans un carnet.

Le ver est dans la pomme

Tornade dans le ciboulot

Malgré le protocole du médecin qui stipule une durée précise pour les baxters et mes demandes de ralentir le débit, l’infirmière B. continue à m’envoyer leur contenu à un rythme effréné dans la caboche. A croire qu’elle a laissé sa marmite sur le feu ou qu’elle doit choper le dernier train. Quand elle fait ça, je sens bien que je commence à ressembler sérieusement à Yolande Moreau dans le sketch des Deschiens. Celui où elle se fait licencier à cause d’un petit souci qu’elle a : parce qu’elle est droguée.

Disons que chaque jour, ça fait un peu comme une tornade dans mon ciboulot. J’ai le bocal qui tangue. Il parait que mes yeux de Pinocchio s’agrandissent encore plus qu’à l’habitude, que mes pupilles se dilatent comme une accro qui cherche sa pipe à crack. Quand je me lève du canapé, mes jambes tremblent, j’ai l’impression qu’elles vont se dérober sous moi, et je grimpe péniblement l’escalier pour aller dormir toute l’après-midi. Puis toute la soirée. Puis toute la nuit. Ou alors je reste éveillée et j’erre dans la maison comme le fantôme de Amy Winehouse.

Hier, par exemple, j’ai voulu faire une besogne. Je suis allée chercher mon panier à linge et, quand je l’ai déposé dans la buanderie, un homme s’est adressé à moi en espagnol. Je n’ai pas compris ce qu’il disait, étant donné que je brossais pas mal le cours d’espagnol, mais je l’ai entendu très distinctement. Je suis restée figée, le panier à linge dans les bras, consciente qu’il n’y a aucun homme, qui plus est espagnol, dans ma buanderie. Je suis restée longtemps prostrée comme ça, plusieurs secondes peut-être, stupéfaite, ébahie. On aurait dit les livres sonores d’Hannah, mais il n’y avait aucun livre sonore à cet endroit. Juste des boîtes de thon et des graines de quinoa. J’ai essayé de rester cohérente. Les boîtes de thon ne parlent pas. Pas plus que les lentilles corail. Et je doute que Jocelyne, la machine à laver, ait une voix masculine et maîtrise l’espagnol.

Qu’est-ce que cela pouvait-il bien être ? 

Adèle qui regarderait une série dans sa chambre juste derrière le mur eut été l’explication la plus plausible. Alors j’ai lâché le panier à linge, j’ai ouvert grand sa porte et j’ai dit : “Tu regardes une série espagnole ?”. Ma soeur a sursauté et a répondu un “Non Natha” ferme et définitif. J’ai demandé : “Il n’y a pas un homme qui vient de parler espagnol ? Avec une voix un peu nasillarde ? Je viens de l’entendre me parler dans la réserve.”

D’abord je l’ai vue écarquiller un peu les yeux, puis elle a dit, avec beaucoup de résignation dans la voix :  “Te rends-tu seulement compte que ce que tu racontes est totalement insensé ?”

Bien entendu, il me reste suffisamment de jugeote pour reconnaître que j’ai certainement eu une hallucination auditive, peut-être liée à tout ce que je reçois dans le syphon en ce moment. Mais comme dirait le partenaire de Yolande Moreau (et toute ma famille) : “J’espère que ça va s’arranger. Et on espère bientôt te retrouver”.

Le ver est dans la pomme

La mort est partout

“Avec cette pandémie, la mort est partout”, m’a dit dernièrement le Docteur Synapse, dont le métier est de rassurer ses semblables. “Dans les chiffres, dans les rues, dans les discussions”.

Il est vrai que j’ai senti que la pandémie, c’était un peu le truc en trop pour moi, sans pouvoir expliquer exactement en quoi. Un peu comme la goutte d’eau qui ferait déborder la perfusion, si je puis dire.

J’y ai perdu le sens même de mon métier, l’essence même. Je me suis retrouvée dans ma chambre, face à mon ordinateur, comme une ado en blocus, incapable de me concentrer, le cerveau en compote.

“Je vous invite à réfléchir à la façon dont vous appréhendez la mort”, m’a dit ensuite Synapse. 

Et, comme si Le-Grand-Tout avait orchestré un exercice à mon intention, quand je suis rentrée à la maison, il y avait un hérisson qui était allongé d’une étrange façon sur le bitume. Celui-là même qui était venu quelques jours auparavant parader sous mes fenêtres, m’obligeant à sortir en culotte dans la nuit, armée de ma lampe de poche. Celui-là même qui m’avait fait réveiller Mère pour lui annoncer que nous allions avoir des choupissons. 

Caro, qui conduisait parce que je ne roule plus depuis que j’ai d’un seul coup arraché mon rétroviseur et éclaté ma voiture contre un lampadaire, connaissant ma compassion à l’égard des animaux, s’est exclamée : “Oh un hérisson qui bronze tranquillement !”. Mais je ne suis pas dupe, Gary. Je sais que les hérissons ne bronzent pas, pas plus qu’ils ne sortent en plein jour ou font des séances d’acupuncture, d’ailleurs.

Elle m’a déposé chez moi et je suis allée voir l’animal. Il respirait à grand peine et posait sa tête contre le sol. Seul. Il était seul, en train d’agoniser loin des siens. Il avait une plaie sur le dos de laquelle sortaient des mouches. Il me regardait de ses petits yeux tout mignons et il semblait me dire qu’il était désolé pour les choupissons à venir.

J’ai fait ce que j’ai pu, je crois. J’ai appelé le centre des urgences vétérinaires. Ils m’ont dit qu’ils ne pouvaient rien faire car les hérissons transportent trop de virus dangereux. Ils m’ont donné un numéro spécialisé en animaux sauvages. C’était déjà fermé. J’aurais pu le mettre dans une caisse et l’amener à la maison mais je le sentais moyen, de savoir qu’un animal agonisait sous mon toit. Et je l’avoue, je l’ai senti moyen aussi de me taper une nouvelle zoonose. Je pense que j’ai déjà assez avec Vertigo et Spiroquette.

Je me suis sentie impuissante. impuissante et lâche. Mais j’avais l’impression d’avoir fait le tour des solutions, sans succès.

Alors je suis allée me coucher.

Il a commencé à pleuvoir. Un peu d’abord. Puis beaucoup. Des torrents. J’entendais parfois passer quelques voitures, totalement indifférentes à son sort.

Comme de bien entendu, le combo imagination fertile /délire fiévreux à la doxycycline a fait son oeuvre et je l’imaginais, telle une grosse éponge, se gorger d’eau de pluie jusqu’à occuper toute la rue et à barrer le passage aux voitures qui s’inquiéteraient enfin. C’était un rien cauchemardesque. 

Le lendemain matin, j’ai repoussé le plus longtemps possible le moment d’aller le voir. Puis, n’en pouvant plus, je me suis enfin décidée à y aller et, crois-moi ou pas, mais il avait disparu.

Quand je suis rentrée, maman m’a demandé : “Alors ?” et j’ai répondu qu’il n’était plus là, qu’il était probablement parti retrouver sa famille pour le pique-nique du dimanche.

Il paraît que la première étape du deuil est le déni. il parait aussi qu’il peut durer longtemps. Personnellement je n’en sais rien. Car aucun membre  de ma famille n’est mort.

En parlant de mort, justement, cette nuit, j’ai rêvé de Vincent M.

Vincent M., c’était mon collègue et il est mort il y a quelques années dans un accident de la route. Il était jeune, il avait une femme et trois enfants en bas âge et tout le monde adorait sa gentillesse, sa disponibilité, sa façon toujours détendue de voir la vie. Je ne me remets toujours pas de sa mort. Je veux dire que je ne peux toujours pas y croire. Cela m’est impossible.

Dans mon rêve, il m’expliquait que maintenant, il travaillait sur un nouveau projet, il vendait des cornets de pâtes dans la bibliothèque de Boitsfort. Il disait que ça marchait bien, il se faisait de l’argent parce qu’il y avait de plus en plus de bobos qui mangeaient des spaghettis le midi. 

Il était bien, ce rêve, parce qu’il m’a fait penser à un projet que l’on avait imaginé ensemble quand on travaillait au bibliobus et qu’il y avait peu de passage dans notre halte, qu’on s’ennuyait comme des rats. On avait imaginé vendre des frites. Il y avait justement une sorte de petite aubette et on aurait pu allier nos passions communes pour les poulycrocs et Danielle Style.

Puis il est devenu moche, ce rêve, quand je me suis réveillée pleine d’effroi, me disant qu’en vrai Vincent M. est mort, qu’il ne vendra jamais ni frites ni spaghettis dans la bibliothèque.

Et pourtant, malgré son absence corporelle, il semblait me dire, à travers ma nuit : “Crois en tes rêves, même les plus saugrenus”.

Car c’est peut-être cela qu’il faut retenir de la mort : les morts continuent à nous divulguer leurs enseignements malgré leur absence.

Le ver est dans la pomme

Je percole

Adèle est entrée dans le salon et s’est posée devant mon pied à perfusion. Elle l’a un peu observé, silencieusement. Puis elle m’a regardée avec des sourcils interrogateurs. 

Je connais ma petite sœur, je voyais bien qu’il se tramait quelque chose dans sa caboche. Un rouage machiavélique qu’elle n’allait pas tarder à m’exposer était à l’œuvre. Puis elle a rompu le silence en demandant : “Comment penses-tu que tes veines supportent autant de litres de liquide supplémentaires ? Tu ne crois pas qu’au bout de plusieurs semaines, tu vas te mettre à enfler comme une baudruche, et peut-être même exploser ?”

Pour une fois, j’ai trouvé sa question pertinente et je lui ai avoué que justement, je me la posais aussi. Elle a dit : “Et d’ailleurs, c’est quoi exactement, ce que l’on t’envoie ?” Elle a regardé les pochettes sur lesquelles il est inscrit en grandes lettres “NaCl”. 

Bon Dieu Gary, si tu savais à quel point mes cours de sciences ne sont qu’un souvenir lointain… Apparemment le cerveau d’Adèle n’était pas plus frais, sur ce coup-là, alors j’ai risqué une réponse : “De l’eau?” “Non, Natha” a-t-elle répondu “L’eau c’est H2O. Ça coule de source, enfin”. Puis j’ai eu une fulgurance. Une fulgurance de l’époque où Jean-Chri me faisait réciter mon tableau de Mendeleïev : “Du sel ?”. C’est Monsieur Stévenin qui aurait été fier de moi.

Pour confirmer mon hypothèse, nous avons consulté une source fiable, Wikipédia, qui annonçait laconiquement : “Le NaCl n’est autre que du chlorure de sodium. On l’appelle plus communément sel de table ou sel de cuisine, ou tout simplement sel”. Je ne sais pas pourquoi, mais ça a mis un froid. Adèle a conclu : “En fait, ils te balancent du Stérimar dans le système sanguin”.

C’est à ce moment-là que Mère est intervenue. Elle a dit : “Vous êtes vraiment des tartes, les filles. Sachez que certains organes de notre corps sont des émonctoires”. Et devant nos bouches bées et nos regards bovins, elle a précisé : “C’est-à-dire qu’ils sont faits pour éliminer les toxines de notre corps”.

Cela nous a rendues baba. Mais le plus intriguant, c’est que Mère, qui cherche encore plus ses mots que moi et ne sait plus dire ni chaton ni rivière, nous place dans la conversation le mot “émonctoire”. Moi je dis que le cerveau humain est un mystère dont on n’a pas fini de percer les secrets.