Mortel ennui (Natha)

J’étais affalée dans le canapé, les yeux fixés au plafond depuis un temps incroyable quand la voix trainante de Monaco m’a sortie de ma léthargie. « Je m’ennuie tellement que j’ai l’impression que vais mourir » a-t-il déclaré. Il était presque enseveli sous les coussins. Je voyais à peine dépasser ses petites antennes.

« Tu parles d’un été pourri », m’a-t-il dit. Et c’était vrai. Dehors, la pluie tombait inlassablement depuis des jours, depuis des nuits, depuis une éternité éternelle. On avait fait à peu près 52 parties de Uno, vidé tous les placards de nourriture et tressé 18 bracelets brésiliens. Je n’en pouvais plus, j’étais à bout, à court d’idées créatives. En plus, le bruit de la pluie qui tambourinait sur les carreaux me vrillait les nerfs.

« Et si on partait à l’aventure ? » me dit-il. « La vraie aventure avec un grand A. Une traversée avec des dangers. Mais pas trop de dangers quand-même. Une cavale. On pourrait prendre la voiture et descendre vers le sud, sous le soleil des tropiques ».

Ce n’était pas une mauvaise idée. Ici, le temps s’écoulait à rien, filait comme du sable entre les doigts, morne et inutile.

La saga de l’été

Bon, on ne va pas se mentir… Je sais qu’il n’en parait rien, mais c’est bientôt l’été. Je vous goupillerais bien une saga,là, depuis mon canapé. Un truc avec plein d’épisodes réguliers, des aventures, du soleil, de la téquila, des rebondissements. Le tout purement inventé car, une fois n’est pas coutume, je reste zoner à Wépion-beach.

London calling

Un matin, ton réveille sonne à 5 heures (violent outrage) et, malgré cela, quand ton pied foule la moquette en pilou, tu te lèves, fraiche comme un gardon. Tu te sens d’humeur très « sex-and-drugs-and-rock-and-roll ». T’as fort envie de briser ta guitare électrique sur le sol devant une foule en délire. Ce syndrome s’appelle le « London calling », et il est difficile voire impossible d’y résister. Le mieux qu’il y ait à faire, c’est y céder et prendre un ticket aller vers la capitale angloise.

C’est précisément ce que nous avons fait, avec les copines de l’Académie (il y avait aussi des hommes, mais dans cet article, une fois n’est pas coutume, le féminin l’emportera) : Un petit citytrip de deux jours pour nous culturer un tantinet.

Le voyage avait bien commencé, parce que, quand Adèle a voulu prendre son siège dans l’Eurostar, un beau jeune homme occupait sa place. « C’est étrange que nous ayons le même siège », ont-ils constaté de concert.

Vous avez le teint pâlot. Vous êtes vegan ? Moi aussi.

Mais lorsque ma sœur a voulu lui dire que c’était très certainement un coup du destin, il a déclaré que nous nous étions trompées de voiture, ce qui était évidemment impossible puisque jamais nous n’aurions pu faire une erreur de ce genre.

Le premier jour, nous avons visité l’expo Sorolla à la National Gallery.

Résultat de recherche d'images pour "sorolla londres"

Sorolla, c’est le peintre préféré de Laurence. Et c’est vrai que le mec, il envoie du gros pâté. Dès la première toile, nous avons été comme aspirées et nous sommes restés calées. La bouche entrouverte, la langue pendante, prostrées, nous gênions le passage, hébétées devant tant de splendeur.

Résultat de recherche d'images pour "sorolla nu"
Jean-Denis nous attend, rentrons à l’Hôtel de la Plage

Très vite, Laurence a commencé à montrer des signes d’hyperventilation. D’un seul coup, son visage est devenue rouge pivoine, comme si son sang était subitement monté jusqu’à sa tête. Elle avait des bouffées de chaleur, des palpitations, l’impression que ses jambes ne la portaient plus, des difficultés à articuler. Etant une éminente spécialiste de la santé mentale, j’ai pu immédiatement diagnostiquer un syndrome de Stendhal et la rassurer : tout cela n’était que passager, une réaction physiologique face à tant de grands chefs-d’oeuvre.

« Vous aimez ? C’est moi qui les ai peints »
Et là, tu vois, ils changent leurs draps de lit

Ensuite, nous avons visité la collection permanente du musée. Autant dire qu’il y avait de quoi faire, avec ses 72 pièces en enfilade.

Vous êtes ici

J’ai croisé un des nénuphars de Monet et j’ai dit à Claude que j’étais désolé de lui dire ça, mais que son tableau faisait bien pâle figure devant les Sorolla, même s’il fallait lui accorder qu’il avait quand-même fait du bon boulot.

Image associée

On a aussi vu un tableau de Patenier, qui est un peintre dinantais, ce qui a mis Laurence en émoi car elle souffre de chauvinisme, et c’est vrai que c’était bizarre de trouver une vue de Dinant en plein milieu de Londres.

Dinant, sans son téléphérique

Ensuite, Laurence est venue me dire que le musée abritait « Ophélie », et je me suis mis en tête de la trouver.

Je marche à l’envers

Autant vous dire que c’était un peu comme chercher une aiguille dans une botte de foin. Nous arpentions les couloirs, errant dans l’immense labyrinthe du musée, passant encore et encore devant les mêmes tableaux dont ceux-ci, posés côte à côte :

« Ce qu’il ne faut pas faire » (tuer des animaux pour les manger)

Et « Ce qu’il faut faire » (manger vegan, bio et de saison).

Mais je n’en démordais pas et voulais à tout prix la voir.

Je commençais à me demander si nous n’étions pas tombées dans une faille temporelle quand on s’est renseignées sur internet afin d’en avoir le coeur net. Ils stipulaient que le tableau se trouvait à la Tate Britain.

Encore un coup dans l’eau

Déçues, harassées, au bout du rouleau, les pieds en compote, le podomètre ayant enregistré 15 632 pas, nous sommes sorties du musée et nous sommes précipitées dans le premier pub venu, où nous nous sommes effondrées sur des banquettes et avons commandé des fish and chips accompagnés de grandes lampées de Guinness pour bien faire passer le tout.

Après, nous avons voulu prendre le métro pour nous rendre à notre hôtel, mais quand Laurence a payé son trajet, la machine a avalé son ticket. Elle est allée voir un technicien qui travaillait là et, au bout d’une longue attente et de moult tergiversations, il lui a ouvert la barrière en disant qu’elle pouvait prendre son métro, et qu’une fois arrivée à destination, pour sortir de la station, il lui suffirait de dire au type « My name is Lawrence », et il saurait qu’il peut lui ouvrir la barrière car il allait appeler son collègue pour le prévenir.

Quand on est arrivés à destination, elle a suivi les instructions et a déclaré au type : « My name is Lawrence ». Il l’a regardée et, après deux secondes de silence, il a dit « Ok », l’air de dire « Je suis ravi de le savoir, mais qu’est-ce que tu veux que ça me fasse », et ce grand moment de solitude nous a fait rigoler comme des baleines à bosse.

Puis le type a dit : « It’s a joke », car en fait il savait très bien de quoi il retournait, mais les anglais sont comme ça, ils veulent nous mettre à l’épreuve en nous testant sans relâche.

On s’est régénérés pendant une nuit entière en dormant sur des matelas mous après avoir pris une douche en pipi de chat glacé et le matin venu, mes jambes avaient l’air de fonctionner de nouveau.

Je marche !

Les plus téméraires ont pris un english breakfast et Laurence a voulu voler une petite miniature de confiture sur la table voisine.

Quand elle a été prise la main dans le sac par la tenancière qui lui a demandé ce qu’elle voulait, elle a sursauté comme si elle avait été prise en flagrant délit de braquage de banque et ce fut un moment magnifique, avec bouffées de chaleur et rougeoiement.

On s’est rendues à la Tate Britain pour aller voir Turner.

Mais pas Tina.

Plutôt Joseph Mallord William. Plus pâlot et plus tourmenté.

Appelez-moi Will

Will Turner, pour ceux qui ne le connaissent pas, est un peintre de renom qui s’est fendu de quelques petits tableaux et de quelques aquarelles somme toute assez banales pour l’époque et qui, Dieu sait pourquoi, fait encore parler de lui moult décennies après son trépas.

Vous l’aurez compris, pas de quoi casser trois pattes à un faisan, même si je dois bien reconnaître que certaines de ses oeuvres seraient du meilleur effet dans mon hall d’entrée.

Moi je le poserais plutôt dans la cuisine

Ensuite, nous avons visité le reste du musée qui abritait une exposition d’art contemporain qui nous a laissée pantoises, et Laurence a sorti cette grande phrase : « Pour pouvoir comprendre l’art contemporain, il faut sacrément pouvoir lâcher prise ».

Mais ce n’est pas tout, car la Tate Britain accueillait également une expo Van Gogh et nous avons sauté sur l’occasion pour aller contempler les toiles du Maître.

Vincent ? Oui, c’est moi

L’exposition commençait par des gravures de Gustave Doré (allez comprendre pourquoi), et Mère s’est exclamée : « Je ne savais pas que Julien Doré faisait de la gravure ».

Gravure sur bichons

Il y avait un monde de fou dans cette expo. Pire qu’à un concert de rock. Tant de monde qu’il nous était impossible de voir les tableaux de Vince. Du coup, on a pu faire plein de blagues en disant qu’on ne savait pas qu’il y avait autant de monde qui venait écouter Julien Doré, que le public était de plus en plus en délire, et qu’il fallait faire attention aux mouvements de foule. On s’est demandé si Vincent nous ferait une dédicace à la fin de son concert.

Garde-le, ça prendra peut-être un peu de valeur plus tard

Les rares fois où j’y suis parvenue à approcher un peu ses toiles, je les ai trouvées croûteuses et assez vilaines. Mais j’imagine que c’est moi qui n’ai rien compris à son génie, et Adèle et moi nous sommes extirpées de la foule pour aller nous asseoir contre une pilasse bien fraîche en attendant que Mère et Laurence, qui scrutaient le moindre détail, ressortent de cet enfer.

Quand elle est enfin sortie, Laurence a déclaré : « Regarder des toiles de Van Gogh, c’est prendre une sérieuse leçon d’humilité ».

Tu as encore beaucoup à apprendre, Petite.

Avec Adèle, on a trouvé extraordinaire qu’un peintre puisse déplacer autant de foule qu’une rock star et on a imaginé que si on imprimait des grands cadres avec des photos de Bébédoux, on rameuterait encore plus de monde et ou pourrait faire fortune.

Dans le métro, en lisant la presse gratuite, Nico a remarqué que les anglais parlaient de Dinant comme étant « The place to be », signe évident qu’il nous fallait rentrer dans nos chaumières.

Dans le train du retour, j’étais installée à côté du Renifleur-Fou, qui reniflait bruyamment et compulsivement toutes les six secondes, nous mettant les nerfs en pelote.

Mère et Adèle se sont lâchement réfugiées dans la musique en mettant leurs écouteurs, me laissant seule face à l’adversité. Au bout d’un moment, quand les femmes de l’autre côté du couloir me regardaient avec des larmes dans les yeux, j’ai fait acte de bravoure en lui proposant un mouchoir. J’ai cru que tout le wagon allait m’acclamer, mais le Renifleur-Fou a refusé mon aide en disant : « Allergy ». Comme si avoir des allergies pouvait le dispenser de se moucher.

Mais comme la vengeance est un plat qui se mange froid, je me suis mise à puer très fort des pieds.

Ben oui, on avait fait 32 798 pas, après tout.

Dans la vallée des chiens hurleurs

Hier, bien décidée à passer ma matinée de congé de façon calme et productive, j’ai empoigné mon texte de théâtre (je ne vous l’avais pas encore annoncé, mais je compte changer de métier et faire carrière sur les planches), afin d’aller l’étudier à l’ombre du cerisier en fleurs.

Image associée

A peine avais-je ouvert mon syllabus que le Prince de Bel-Air est arrivé à la maison afin de faire avancer le chantier piscine qui est en cours en ce moment. (Le Prince de Bel Air, c’est le surnom d’Alain, hein, ce n’est pas que Mère ait engagé Will Smith pour lui creuser une piscine. Mais comme nous connaissons nombre d’Alain, nous avons dû les surnommer).

Résultat de recherche d'images pour "prince de bel air"
Yo, je vais te la creuser, ta piscine

Et la bonne idée du Prince de Bel-Air, ça a été de venir avec son nouveau chien, le petit Choco. Un petit chiot mignon et foufou, qu’il a attaché avec une longue corde au tronc de l’Arbre-Parfait afin de limiter son champ d’action.

Image associée

Immédiatement, j’ai senti venir l’oignon. Parce que je connais Petit-Frère, et je savais que l’intrusion d’un autre chien sur son territoire n’allait pas être à son goût. Car Petit-Frère, vous l’aurez deviné, est un mâle dominant. Et cette visite impromptue l’a subitement courroucé.

D’abord, j’ai cru qu’il allait donner au dénommé Choco une raison autre que la couleur de son pelage de s’appeler ainsi en l’étalant avec un couteau sur sa tartine et en n’en faisant qu’une bouchée, mais, à mon grand étonnement, j’ai pu constater qu’Happy (Aka Petit-Frère) se sentait plus d’humeur Harvey Weinstein qu’Hannibal Lecter.

Pour le dire plus prosaïquement, Happy-le-chien a violé Choco en moins de temps qu’il faut pour le dire. Choco, pas démonté pour un sou (enfin, façon de parler), s’est subitement élancé dans l’étang, traumatisant les poissons et le règlement d’ordre intérieur de Mère stipulant bien que, depuis qu’un golden retriver s’est jeté dedans, lacérant la bâche avec ses griffes et le vidant, tout chien est strictement interdit de plongeon. Mère, courant dans ses bottes en caoutchouc, s’est précipitée sur Choco et l’a tiré par la corde pour l’extraire de son étang.

Aussitôt ressorti de l’eau, Happy a continué sa domination sur Choco, qui a aussitôt replongé. J’ai crié, j’ai couru, je l’ai ressorti de l’étang.

Vu que c’était le chaos, Mère a décidé de les séparer en faisant rentrer son chien dans le couloir, mais Happy ne voulait point cesser de violer encore et encore le petit Choco qui courait frénétiquement autour de l’arbre en faisant des bonds en l’air, rendant sa corde de plus en plus courte. Quand Mère a enfin réussi a attraper Happy, elle l’a tiré par le collier et, prostrée par la peur de me faire mordre et le chaos qui régnait depuis un moment sous mes yeux, j’ai quand-même pu crier « Stop ! » : Petit Frère avait les pattes arrière ligotées par la corde et se trouvait immobilisé sur le sol. Mère a essayé de démêler les chiens, en me répétant « Mais aide-moi un peu », ce dont j’étais bien incapable.

.
Arrête, vilain toutou

Quand Happy a été emmené à l’intérieur, j’ai pu me rasseoir dans mon transat et, à peine avais-je ouvert mon texte que je l’ai entendu hurler à la lune.

Lassitude extrême

Le hurlement de Happy a déclenché celui de Choco (anormalement grave pour un si petit chien), qui lui répondait à distance. Cette conversation a rapidement attisé les aboiements de Georges et Gaston, les chiens d’Alain-le-voisin (vous voyez bien qu’il y a beaucoup de Alain). Et je me suis écriée : « Ce n’est pas possible ! On est dans la vallée des chiens hurleurs ou quoi ?! ».

Au bout d’un quart d’heure, j’ai compris que rien ne calmerait les clameurs de Petit Frère qui hurlait son désarroi et glaçait mon sang de grande sœur protectrice.

J’ai donc pris mes cliques et mes claques et j’ai quitté illico presto la maison afin d’aller étudier chez Caro. Arrivée devant chez ma sœur, elle m’envoie un message pour me dire qu’elle fait une course et qu’elle en a pour une grosse demie heure. Alors, forte de ma nouvelle motivation (datant d’avant-hier), je me suis rendue à la piscine, ce qui était dans mes plans de la journée, au même titre qu’étudier mon texte.

Tom et Jerry VS la fille en maillot ...

En effet, la veille, je m’étais rendue chez Décathlon afin de me racheter la panoplie de la parfaite nageuse, mais parfois, preuve que la vie a comme qui dirait d’autres desseins que les vôtres et qu’elle vous teste pour vous contrarier, la piscine était complète. Oui, complète. Sold out, comme à un concert d’Iggy pop.

Frustrée, j’ai donc fait marche arrière et j’ai attendu ma sœur devant son appartement. Quand elle m’a ouvert, je me suis installée dans le canapé et j’ai enfin pu ouvrir mon texte.

Mais mon cerveau, trop contrarié par les récents évènements, semblait vidé de toute substance et, en lieu et place d’apprendre mes répliques, je voyais inlassablement passer des boulettes de poussière poussées par le vent, comme dans les westerns.

Caro a empoigné le texte et m’a donné la réplique pendant quelques phrases et je lui répétais inlassablement : « Là je sais que je dois dire quelque chose, mais je ne sais pas quoi ».

Elle a refermé le carnet, me l’a lancé en disant : « Tu dois mieux réviser que ça ».

Ensuite, elle m’a dit que cela lui rappelait mes années d’étude, quand j’étais en blocus et que j’écoutais le chant des baleines avec Mélanie et que l’on s’endormait en ronflant, ou quand, avec Stéphanie J., on inventait des noms d’auteurs russes et qu’on allait sonner chez Sébastien pour lui dire qu’il était très important qu’il étudie à fond le chapitre sur « Le dégel de l’espoir » de Bourkouïev.

Bref, quand mes amis et moi faisions tout sauf étudier.

Puis, elle a dit : « Il est midi, je vais regarder mon jeu », et elle m’a tendu une grande assiette de carottes râpées (il paraît que c’est bon pour la mémoire). A la télé, il y avait un autiste Asperger qui connaissait par cœurs les dates liées aux rois de France. J’ai demandé à Caro, qui connaît la maladie mentale de par son métier, comment cela se faisait qu’il ait toutes ces connaissances, et elle m’a répondu : « C’est parce que quand il lit une seule fois quelque chose, il le retient à vie », et j’ai répondu : « Tu veux dire comme moi avec mon texte de théâtre ?! ».

Là, elle a levé les yeux au ciel et elle a dit : « Oui, c’est ça. Exactement comme ça ».

Je suis devenue une nana Instagram

Hier, Mère est rentrée chafouin.

Elle s’est assise dans le salon d’été, les bras ballants, le regard vide, et elle a chouiné. Elle disait qu’elle n’avait pas le moral, qu’elle avait l’impression de n’avoir pas eu une journée productive, qu’elle n’avait rien fait (ce qui est le summum de la dépravation pour Mère qui souffre d’un Haut Trouble d’Ultra-hyperactivité), et qu’elle avait envie de faire quelque chose, mais elle ne savait pas quoi, elle hésitait entre aller courir et prendre l’apéro.

Ici je laisse un instant de silence parce que vous avouerez que son échelle de valeur craint sévère. Moi, par exemple, comme tout être humain normalement constitué, je n’aurais jamais hésité entre ces deux choses antinomiques : le sport et l’apéro.

J’aurais choisi l’apéro.

Je le précise quand-même au cas où vous ne cerneriez pas super bien ma personnalité.

Mais allez savoir ce qui m’a pris, je m’entends encore dire : « Si tu vas courir, je viens avec toi ».

Ce sont des choses qui peuvent arriver. Certains criminels, par exemple, avouent avoir agi sur un coup de folie, ce moment où tout bascule et où ils ne reconnaissent pas leurs actes.

A ce moment-là, j’ai eu l’impression d’être une autre femme. Une version de moi inversée.

Au lieu de plonger la main dans un bol de cacahuètes enrobées, j’allais devenir une Instagrameuse « body positive » qui enfile ses baskets pour partir faire son footing.

Déjà la veille, Mathilde s’était beaucoup inquiétée pour moi parce que j’ai mangé une carotte crue à la place de mes chips. Ici, je franchissais un nouveau seuil : faire du sport.

On est parties. Mère a crié à Adèle : « A tout à l’heure, on part courir ». Adèle a dit : « On ? » avec angoisse. Mère lui a répondu : « Natha et moi ». Là, Adèle a sorti sa tête de sa chambre et, les yeux ronds comme des soucoupes, elle a dit : « Des extra-terrestres ont kidnappé ma grande sœur et ont pris possession de son corps », et je ne pouvais pas lui en vouloir pour cette remarque parce que je pensais à peu près pareil. Sauf que je sais que quand les extra-terrestres kidnappent des femmes, c’est pour les engrosser afin de mieux coloniser la Terre, pas pour leur faire faire du footing dans les bois.

J’oublie de préciser que je tousse depuis deux jours et que je me shoote à coups de jus de citron histoire d’enrayer la bronchite qui se profile doucement et qu’il il faisait un froid à vous pourfendre les bronches. Mais rien ne pouvait entamer ma nouvelle personnalité d’Instagrameuse, donc j’ai foulé le sol de la forêt d’un pas léger. Traduisez par  » J’ai hissé mon gros cul, traînant la patte et crachant mes poumons, l’aorte prête à rompre ».

Au début, tout allait assez bien, je dois le reconnaître. Il me restait encore quelques acquis de mon dernier entraînement, celui que j’avais fait un an auparavant avec Mélanie. D’ailleurs, Mère a déclaré : « Mais tu te débrouilles bien ! « . Je lui ai répondu, en soufflant comme une forge : « Promets-moi de ne rien dire à Mélanie ». Parce que je savais que si elle apprenait que je me suis « remise à courir », elle allait me harceler jusqu’à faire de moi la femme qui remporte l’ultra trail du Mont-Blanc.

Mère m’a dépassée. Elle courait devant moi et revenait en arrière pour me rejoindre, faisant des allers et retours comme Happy quand il renifle les fougères. Elle m’a fait signe de continuer sur mon chemin alors qu’elle bifurquait afin de faire une plus grande boucle.

Cela faisait presque une demie-heure que je courais et je voyais le point bleu de la veste de Mère s’éloigner de plus en plus de moi jusqu’à disparaître derrière les arbres quand une douleur a vrillé le haut de mon cuissot gauche. Je n’ai pas fait la médecine, mais j’ai suffisamment regardé des bribes de Grey’s anatomy à cause de Caro pour pouvoir affirmer que c’était un claquage. J’ai pensé à la phrase « Préparez le défibrilateur péruvien », qui est une sorte blague qu’on fait avec Mélanie, et j’ai continué à courir, mais en claudiquant un peu, et à chaque pied gauche qui se posait sur le sol, je pensais  » Aïe ».

C’est un claquage, ça ne fait pas de doute

Ayant été élevée dans une famille de sportifs, je connais tous les préceptes du jogging, même sans en avoir pratiqué. Je sais que le dernier tronçon (depuis le gros arbre au coin jusqu’à la voiture), on doit faire un sprint, pour terminer en beauté. Mon beau-père disait : « Pour se décrasser les jambes » et c’est vrai que les miennes étaient sacrément encrassées, tout comme mes bronches déjà affaiblies qui aspiraient l’air froid à grandes goulées. Bien entendu, j’aurais été incapable de faire ce fameux sprint final, et je tentais plus humblement de simplement rejoindre la voiture quand j’ai entendu que quelqu’un derrière moi courait à grandes enjambées. J’ai pensé au mec chelou que j’avais croisé auparavant et qui faisait des sprints avec son doberman et j’ai tenté d’accélérer le pas, me concentrant sur les « Aïe » réguliers que j’émettais. J’ai pensé à tous ces thrillers islandais dont je m’abreuve. Mon corps, dévoré par un doberman, retrouvé à cent mètres à peine de ma voiture. Mère qui arriverait trop tard pour me sauver, ou qui subirait le même sort un peu plus tard. J’ai accéléré la cadence, sachant pourtant qu’il me rattraperait et que l’issue serait inexorable.

La douleur irradiait dans ma jambe. La présence se rapprochait, jusqu’à me dépasser. C’était Mère. Elle était fraiche comme un gardon. J’ai tenté d’articuler : « Si tu n’en n’as pas assez, tu peux refaire une boucle. Je t’attends ici ». Elle m’a dit : « Oh non, ça va. Il faut que j’en garde sous le capot. » « Moi aussi » ai-je dit, pour donner le change.

Et on est rentrées à la maison. Dans la voiture je lui ai avoué : « Je me suis blessée ». Elle a dit : « Il faut faire un peu de yoga. Des salutations au soleil. Il n’y a rien de tel pour étirer les muscles ».

J’ai déroulé mon tapis de yoga, et quand j’ai commencé ma petite séance de yoga post jogging, je me suis dit que c’était officiel, j’étais devenue quelqu’un d’autre. Quelqu’un de bien. Il ne me manquait plus qu’un jus de chou kale et je passais officiellement de l’autre côté du miroir.

J’avais besoin de parler à quelqu’un. Une personne digne de confiance qui ne connaisse pas Mélanie. J’ai envoyé un petit message à Fanny. Fanny, c’est ma nouvelle copine. On ne se connait pas encore très bien, alors quand elle m’a demandé : « Tu fais quoi de beau ? » et que je lui ai répondu : « Je viens d’aller courir 40 minutes », comme si c’était une chose tout à fait normale, j’ai eu l’impression d’être un imposteur (le mot n’existe pas au féminin, ce qui tombe sous le sens). J’ai d’autant plus savouré mon effet qu’elle semblait très impressionnée. Puis, par souci d’honnêteté intellectuelle, j’ai rétabli la vérité. Quand elle m’a dit : « ça doit faire du bien, de courir » , je lui ai répondu  » Non, absolument pas, en fait. ça fait même beaucoup de mal ». Je marchais comme un canard boiteux et je toussais de plus en plus fort.

Ma jambe de bois s’appelle Smith

Le soir, alors que nous regardions une série, je me suis levée du canapé pour aller ouvrir à Petite-Beauté qui défonçait la baie vitrée pour entrer, et j’ai eu la même démarche qu’aurait eue Quasimodo un soir humide, ce qui a fait glousser Mère.

Me dirigeant douloureusement vers le canapé, je me suis rassise et, à ce moment-là, l’inspecteur de police a demandé à une vieille dame munie d’une cane de lui faire visiter l’étage et elle lui a répondu : « Je ne peux pas, j’ai la guibole qui ne suit plus » et Mère s’est exclamée : « C’est toi !!!! » et elle a ri de façon démoniaque.

Je suis allée me coucher. Trainant la patte, je me suis hissée en haut des escaliers dans une quinte de toux encore plus violente, lacérant mes poumons. J’avais l’impression d’avoir 90 ans.

Mère m’a souhaité bonne nuit. Elle a dit : « Récupère bien des forces, parce que demain, on va courir 50 minutes ».