« Les pêcheurs de perles de Bizet » expliqué par moi-même

Comme je vous le disais précédemment, avec les copines du cours de peinture, nous sommes allées à l’opéra voir « Les pêcheurs de perles » de Bizet. La consigne : s’imprégner du spectacle, observer le ravissement et/ou l’agacement qu’il provoque en nous et, une fois rentrées à l’atelier, pondre un petit chef d’œuvre néo-classique.

Les pêcheuses de perles – Nathalie Sacré – Huile sur toile

Puisque nous étions une cinquantaine d’élèves, Laurence avait en main un tas de billets et elle nous avait prévenus : nous devions piocher une place au hasard et surtout ne pas s’insurger si nous en avions une mauvaise.

Après avoir pioché sa place, une des élèves est venue trouver Laurence en lui disant : « Regarde, sur mon billet, il est noté « Place à visibilité réduite » » et je me suis écriée : « Nîîît. Error system. Mauvaise pioche », alors elle m’a regardée un peu de travers et je me suis dit que la soirée commençait bien, que j’allais certainement me faire des tas de nouveaux amis.

Tu me cherches, kaïra ?

Pour ma part, j’ai fait une bonne pioche car je me suis retrouvée avec Solange, Claire et Bernie, et on a mis un sacré dawa sur le troisième balcon.

La musique a démarré et j’ai dit : « C’est vraiment expérimental, comme opéra » et Bernie, qui est chanteuse lyrique et qui en connait donc un rayon a précisé : « Ils sont en train d’accorder leurs instruments. Le spectacle n’a pas encore commencé ». Solange a dit : « Tu veux dire qu’ils font les soundcheck ? ». Nous, on y peut rien, on a plutôt un passif rock and roll.

Pour faire passer le temps, on a un peu regardé notre brochure de présentation pendant que Bernie, qui travaille dans l’armement, passait des coups de fil en Irak en disant à des types d’appuyer sur le bouton.

La revue nous a révélé que de grandes personnalités avaient œuvré pour cet opéra. Tout d’abord, sachez qu’il s’agit d’un opéra d’Alain Chabat, et qu’il y a Nicolas Cage en guest star, ce qui nous a rendues toute chose.

Alain Bizet-Chabat
Nicolas Cage, chanteur d’opéra

A côté de moi, il y avait un jeune homme qui avait ouvert son carnet de croquis alors j’ai engagé la conversation, en mode « Vazy que j’te drague à l’opéra, c’est que je suis de la Haute, moi, Monsieur » et je lui ai dit : « C’est fou, moi aussi, je suis là pour un cours de peinture », et il nous a fallu au moins cinq minutes de conversation pour subodorer que peut-être, éventuellement, nous fussions tous les deux des élèves de Laurence. Là, pour le coup, je crois que j’ai atteint mon niveau maximal de percolation.

Des fois, je suis un Génie, mon p’tit

Comme l’attente était un peu longue, je me suis levée de mon siège et j’ai demandé : « Qui veut du pop corn ? Je vais en chercher », mais le rideau s’est levé alors je me suis rassise. C’est qu’on a même pas le temps de casser la dalle, dans cet endroit.

Les chanteurs sont entrés sur scène et là, un écran avec les paroles s’est allumé au-dessus de nos têtes et Solange a dit : « Oh, trop cool ! Je ne savais pas que c’était un karaoké et que l’on pouvait chanter en même temps ! », mais elle a vite déchanté (c’est le cas de le dire) quand elle a compris qu’il fallait du coffre pour pouvoir suivre.

Despacito

Des danseurs sont arrivés et je me suis écriée : « Ils dansent la mamouchka !!! ». La mamushka, pour ceux qui ne connaissent pas, c’est la danse préférée de la famille Addams.

Mais parlons de l’histoire pondue par Bizet, afin de faire votre culture générale.

Cela se passe dans un village de pêcheurs. Au vu du titre, je subodore qu’ils pêchent des perles, mais en réalité, aucun indice ne va dans ce sens. Je pense que, d’une certaine manière, « Les pêcheurs de perles », ça sonne mieux que « Les pêcheurs de morue ».

Yo, je vais pécho la morue

Et, allez savoir pourquoi, ils décident qu’une bonne femme qui passait en pirogue sur le fleuve allait devenir leur divinité. Donc ils lui disent, dans les grandes lignes, de garder le voile, de ne jamais montrer son visage, de prier devant l’abîme et de ne pas faire chier. (Cela vous fait penser à quelque chose ? Intégrisme islamiste, dis-moi ton nom).

Mon âme féministe s’est insurgée contre ce patriarcat misogyne et j’ai eu envie de crier : « Libère-toi de tes chaînes, brise le carcan, Leïla ! », mais je suis restée bien sagement calée dans mon siège.

Le problème, c’est que deux amis d’enfance sont amoureux de ladite divinité. Et un soir, l’un des deux va la rejoindre en secret et lui roule une pelle. Mais, comme de bien entendu, l’autre les aperçoit et, vu qu’il est le chef et que c’est lui qui décide du sort de chacun, il décide de les faire tuer.

Mec, tu es jaloux parce que ta dulcinée aime ton meilleur ami, mais est-ce une raison pour les poignarder sous les acclamations hystériques du village ? Va te faire psychanalyser, j’ai envie de dire.

Tout vient de la mère, je n’arrête pas de vous le répéter

Leïla, voyant sa fin approcher, prend les choses en main et décide d’intercéder auprès du chef. Elle lui demande de la tuer mais d’épargner son mec. Là, elle insiste sacrément en demandant « Tue-moi » pendant des minutes entières et avec moult trémolos dans la voix. Epuisée, j’ai manqué crier : « Mais butez-la, à la fin ! Vous voyez bien qu’elle demande ! ».

Si je dis ça, moi, c’est histoire d’épargner nos tympans.

Mais bouffez-la !

A la fin, le chef du village décide quand-même de déclarer sa flamme en criant très fort : « Cela fait des années que je t’aiiimeeeuh » et Leila pousse un immense cri aigu qui m’a fait reculer sur mon siège et éclater de rire de surprise, faisant se retourner sur moi un vieux couple habillé en tweed.

Non mais meuf, fais pas genre « J’avais rien catché depuis toutes ces années ». On ne nous la fait pas, à nous.

Et, en parlant de flammes, un incendie éclate à ce moment-là pour détourner l’attention de la foule lapidaire car le chef décide de changer d’avis et de les laisser s’enfuir. En fait, il aperçoit qu’elle porte un collier de perles (il était grand temps que l’on parle de perles) et c’est cet indice qui prouve qu’elle lui a sauvé la vie auparavant, donc, en analyse avec son psy, il a décidé de faire amende honorable, grand bien lui fasse, c’est toujours ça de pris pour son karma de mec colérique et jaloux.

Là j’te pêche de la perle

A ce moment-là, Poupette a crié : « Trop bien ! » parce qu’elle adore peindre des incendies, elle en a même fait une spécialité.

« Incendie » – Poupette Pêcheur – Huile sur toile

Enfin, on a pu libérer les fauves et, dans l’escalier, on s’est tous retrouvés. La femme qui avait fait une mauvaise pioche m’a expliqué qu’elle avait ouvert porte après porte jusqu’à trouver une place qui lui convienne en déclarant qu’elle s’était perdue et j’ai crié « Trop bien » et on s’est clapé dans la main comme si notre équipe de rugby féminine en avait massacré une autre.

Solange m’a montré la vue qu’elle avait depuis la loge qu’elle avait squatté après l’entracte et je me suis écriée : « Oh ! Regarde ! Il y avait même un orchestre ! « , ce qui a fait tiquer une Béatrice de Montmirail qui nous écoutait.

Sont-elles sérieuses, Pierre-Henry ?

Puis j’ai croisé Margo, qui est une future chanteuse lyrique professionnelle et elle m’a dit : « J’ai tellement hâte que des grands types me hurlent « Il faut te tuer » dans les oreilles. Après, on vient dire que les chanteurs parlent fort. Mais c’est qu’ils sont sourds ! ».

Oh sole mioooo

Lessivées par autant d’émotions et de décibels, nous avions hâte de rejoindre la voiture et de se casser fissa. Mais nous n’étions pas au bout de nos peines, car c’est là que nous avons compris qu’il y avait comme qui dirait comme une couille dans le potage car l’escalier du parking était rempli d’une file de personnes faisant plusieurs étages. Des centaines de personnes devaient quitter le même endroit et il n’y avait qu’une seule machine pour payer et une seule barrière pour se barrer.

Venez, on se casse

On a un peu patienté en chantant « Tuez-moi » en mettant des trémolos, puis j’ai déclaré : « Je vous préviens, ce soir, je paye avec des pièces de un centime » et il y a eu un mouvement de foule de mécontentement dans les vestes en jacquard.

Elle est sérieuse, la gueuse ?

Laurence nous a dit : « Allez-y, allez chercher votre voiture sans passer par l’automate  » et elle a ajouté tout bas « On peut payer à la barrière avec sa carte Visa ». Les autres l’ont crue sur parole (confiance aveugle en notre Maître), donc on a dépassé tout le monde dans la file, ce qui a hérissé le poil de pas mal de monde.

On est rentrées dans la voiture et j’ai dit : « Vous vous rendez compte que si Laurence a tort et qu’on se retrouve coincées devant la barrière en bloquant tout le monde, ce ne sont pas des tomates, qu’on va nous jeter, mais des parpaings ».

Lapidons-les

Une fois arrivées devant le guichet, Maria s’est extirpée de la voiture sans que l’on doive appeler le service de désincarcération (cinq personnes dans une petite voiture) et a montré sa carte Visa au type qui l’a regardée avec des yeux ronds et qui lui a dit : « Vous savez, Madame, vous pouviez rester dans la voiture et tendre votre carte sans devoir sortir ». Puis, quand la barrière s’est levée, Cécile a démarré en trombe, faisant mine de laisser Maria sur le parking, ce qui nous a beaucoup amusées.

Ensuite on a repris la route, sous les instructions de Morgan, mon gps.

Quand je suis rentrée, j’étais excitée comme une puce sous acide et je ne parvenais pas à fermer l’oeil. J’ai pensé  » C’est à croire que je suis folle d’opéra », jusqu’à ce que je réalise que j’avais tout simplement oublié de prendre mon médicament pour la tension.

Que voulez-vous, c’est exaltant, ce genre de soirée.

La semaine des concerts chelous

Aujourd’hui, c’était une journée difficile : Je reprenais le boulot après deux semaines de congé.

J’ai passé une semaine en Grèce à peindre au soleil, à me baigner dans les eaux turquoises, à bouffer de la feta à tire-larigot et à me biturer au retsina .

Puis je suis rentrée au pays et j’ai passé une semaine à regarder d’un œil morose la pluie tomber sur le carreau en lisant un bon Fred Vargas (je fais une obsession pour Fred Vargas).

Comprenez que la reprise ait été abrupte.

Quand je suis arrivée, Sophie était à son bureau. Droite comme un i, elle pianotait nerveusement sur les touches de son clavier d’ordinateur en m’expliquant : « J’essaye de répondre à un mail sans être méchante. Mais plus j’essaye d’être gentille, plus je suis agressive ».

Pour détendre un peu l’atmosphère et recommencer en douceur, je me suis dit que j’allais relater à mes collègues chéries les soirées culturelles qui m’attendent ces jours-ci.

C’est fou ce qu’on bosse dans ce bureau

En effet, Mel-Bichon et moi-même passons une semaine – comment dirais-je ? – assez éclectique point de vue musical.

Pour ma part, je vais voir :

  • Les pêcheurs de perles, opéra de Bizet. (C’est pour le cours de peinture, on doit en faire une peinture après)
  • Bjork et sa tournée Vulnicura (je vais pleurer).

Mélanie, quant à elle, vient voir Bjork, mais aussi :

  • Heilung
  • Et Supreme NTM (ne la jugez pas, elle est carolo)

Constatant cela, nous avons appelé notre semaine « La semaine des concerts chelous ».

Du coup, au bureau, avec Sophie et Dominique, nous avons parlé musique. Et parler musique nous a donné immédiatement envie d’écouter Kate Bush (CQFD).

Dominique est retournée dans son bureau et Sophie et moi avons passé l’une ou l’autre chanson de Kate. Chansons qui nous ont donné envie de pousser la chansonnette.

Mais voilà, on peut dire que Kate excelle dans les aigus, ce qui est loin d’être notre cas. Et même si j’adore chanter, mon entourage n’est pas toujours encourageant à ce propos.

Sophie, qui a l’oreille fine, a déclaré : « On dirait des écureuils qu’on égorge », ce qui n’était pas loin d’être vrai même si un tantinet exagéré.

A cet instant là, Dominique est ressortie de son bureau, elle a longé le couloir, a passé la tête par l’embrasure de notre porte et a déclaré : « On dirait un peu un lâcher de chats de gouttière en rut », puis elle est repartie franc battant.

Sophie a dit : « Peut-être qu’il va falloir qu’on se calme, avant de voir débarquer des types avec des fléchettes hypodermiques »

C’est dingue, quand-même, que l’on ait plus le droit d’exprimer librement son art.

Les joies corporelles de la maternité

L’autre soir, harassée par une journée de dur labeur, le visage encore maquillé en Maléfique mais qui a un peu tourné en Joker à cause de la transpiration, les cornes sur la tête (voir épisode précédent), je rentre à la maison, prête à poser mes doigts de pieds en éventail sur la table basse quand je trouve Mère portant Hannah dans les bras, en train de faire la danse de la pluie dans le salon.

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Je sais qu’étant donné que je rentre du boulot déguisée en Maléfique, je suis mal placée pour taxer qui que ce soit d' »original », mais tout de même, je reconnais que cela m’a plutôt surprise.

Les sourcils positionnés en oblique, preuves de son intense concentration, elle effectuait des petits mouvements avec raideur, pliant le genou gauche, se relevant, pliant le genou droit, reculant et pivotant et ainsi de suite, avec systématisme et détermination, apparemment prête à ce que la pluie s’abatte sur les moissons.

Hannah, déjà habituée à la folie familiale, semblait imperturbable, et Caro les observait, imperturbable elle aussi.

« Qu’est-ce que tu fiches ? », osai-je enfin demander en ôtant mes cornes.

« Je fais la danse de l’alcoolique ».

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« Ah ».

Je sais que Mère a une légère addiction au Pastis, mais pas de là à virer alcolo dansant sur le tapis plain, sa petite fille sous le bras. Donc je demande plus de précisions. « Et c’est quoi, la danse de l’alcoolique ? ». « La danse de la colique, patate », me répond-elle, comme si cela tombait sous le sens. « C’est une danse qui fait passer les coliques. La sage-femme nous l’a apprise ce matin alors je répète un peu. Mais ce n’est pas évident ».

J’aimerais bien que l’on m’explique d’où provient l’étymologie du mot « Sage-femme », car à ce moment précis, je lui aurais bien octroyé nombre d’adjectifs, mais certainement pas la sagesse. Soit.

C’est à ce moment-là que ma sœur a extrait une feuille de chou de son soutien-gorge en disant : « C’est vrai que ça fait du bien. pour soulager les montées de lait ».

Là je me dis : ça y est, je me suis gourée de maison, je suis à l’hôpital psychiatrique. Je me dis aussi que le manque de sommeil fait faire bien des choses aux êtres humains.

Et avec une pastèque, je fais un beau chapeau

« Montée de lait », voilà typiquement, parmi tant d’autre, un terme qui me fait grimacer.

Pour tout vous dire, j’ai toujours eu en horreur absolument tout ce qui se rapporte au corps. Parlez-moi de fluides corporels et je deviens blême, dites-moi le mot utérus et je défaille, décrivez-moi une intervention chirurgicale et je tourne de l’œil.

Évidemment, cela a toujours beaucoup amusé mes sœurs qui prennent souvent un plaisir sadique à me parler de douleurs menstruelles, d’estomacs en vrac et d’intestins qui se font la malle.

Or, la maternité n’est à mes yeux qu’une immense succession de sujets corporels, contrairement à la majorité des êtres humains qui semblent y trouver une source de joie et de ravissement, ce qui explique que l’Humanité continue à se reproduire.

Du coup J’ai toujours mis un point d’honneur à me tenir à distance respectable de tout ce qui concerne l’univers des bébés.

Etant dotée d’un instinct de reproduction proche de l’amibe, cette distance me vient naturellement et j’ai toujours été épargnée, même par mes amies qui sont devenues mères et qui savent que si elles me parlent biberon ou couches culottes je hurle à la mort ou m’endors la tête dans mes macaronis.

Mais avec la naissance de ma nièce, me voilà propulsée précisément dans ce monde que j’ai toujours pris soin d’éviter, découvrant peu à peu ses arcanes.

Parlons tout d’abord de la césarienne, joie parmi les joies.

Puisque l’accouchement n’a pu se faire par voie basse (vous voyez bien que je tiens malgré tout à utiliser les termes adéquats, afin que l’on ne s’y méprenne pas : ma sœur n’a point accouché par la bouche), les médecins ont eu recours à la césarienne.

Je sais ce que cela sous-entend : il faut sortir les scalpels et tout le tintouin, et trancher dans le bide pour aller en extraire le petit être. Je ne suis pas naïve. Mais j’aurais bien aimé, une fois de plus, que l’on m’épargne. Que l’on en reste là dans la description des évènements. Un simple : « Elle est née par césarienne ». Mais non. Il a fallu que Steph, qui accompagnait Caro à son accouchement, revienne de l’hôpital en me relatant les détails avec grande joie : « Ils ont trifouillé dans le ventre de Caro. Comme j’étais curieuse, j’ai regardé derrière le champ stérile. Tu aurais vu ça ! C’était une véritable boucherie ! Ils jetaient des choses sur le sol. Des outils, je crois. Et même des organes. Après, ils l’ont recousue en de nombreuses couches, un peu comme une lasagne ».

Merci, mais la lasagne était mon plat préféré, et je ne pourrai désormais plus jamais en manger avec la même innocence.

Il y a aussi les gerbes de lait.

Je donnais pour la première fois son biberon à Hannah et elle semblait se délecter en me regardant avec ses petits yeux en tête d’épingle, quand soudain une fontaine de lait est sortie de sa bouche. Une gerbe de lait plus grande qu’elle. Un tsunami de lait. Je l’ai soulevée en hurlant « Elle a fait une gerbe de lait ! » et ma sœur, qui nous observait, gloussait en disant « C’est normal, ne t’inquiète pas ».

Son bébé fait une gerbe de lait digne d’une scène de l’exorciste sur mon épaule et elle voudrait que je reste calme ?

Et bien entendu , je vous passe le chapitre sur le contenu de ses couches culottes car je vous ai déjà relaté dans l’épisode précédent qu’Hannah, dans sa grande mansuétude, m’avait carrément chié sur les mains, en guise d’amitié, apparemment.

Là encore, Caro m’a dit que je pouvais m’estimer heureuse parce que certaines personnes pratiquent l’hygiène infantile naturelle.

Jamais avare de connaissances, je lui ai demandé de quoi il s’agissait, ce que je n’aurais jamais dû faire car, à mon grand désarroi, elle m’a expliqué que certains parents, afin d’éviter d’utiliser trop de couches culottes et d’être en grande connexion cosmique avec leur progéniture, laissent leur bébé cul nu et essayent de deviner quand il doit chier et récoltent le devin nectar dans leurs mains. Apparemment, elle a exagéré et ils le mettent plutôt au-dessus des toilettes en essayant de ne pas le lâcher, mais le résultat est le même, à peu de choses près.

Non mais on en parle, du bébé susceptible de déféquer sur la moquette du salon ?

Dans la même veine de bobos-bio, il y a apparemment aussi celles qui ingèrent leur placenta, sous prétexte que les animaux le font (mon chien se lèche le cul est-ce pour autant que je fais pareil ?) et que c’est bourré d’omégas trois, choses que me procurent aussi facilement les noix et les sardines.

Cette histoire de bouffer son placenta me fait gravement penser au personnage d’Eugène Tooms dans X files, qui bouffait le foie de ses victimes et devenait tout jaune, mais je sais bien que mon obsession pour cette série a tendance à altérer ma vision du monde, et j’imagine que chacun fait ce qu’il veut en ce vaste monde, mais perso, le jour où vous me verrez me préparer un steak saignant de placenta servi avec sa petite sauce crémeuse aux girolles n’est pas venu.

Un placenta au p’tit déj et c’est parti pour une belle journée

Et je terminerai la liste non exhaustive des joies corporelles liées à la petite-enfance en vous disant que Caro s’est levée en disant : « Bon, je vais moucher le nez d’Hannah » et qu’elle est revenue avec un engin de torture qui apparemment s’appelle le mouche bébé et qui fonctionne très simplement comme un petit siphon qu’il faut enclencher en aspirant avec la bouche.

Là je suis restée un instant interdite, puis j’ai dit : « Tu dois beaucoup aimer ta fille pour lui avaler ses crottes de nez ». Et elle a répondu « Tu es bête, Natha ».

« Apprendre à aimer »

Une bien maléfique matinée

Ce matin, comme chaque matin, les mains dans les poches et des valises sous les yeux, j’ai traversé les ruelles sombres de Namur-city en quête de mon traditionnel pistolet au fromage.

Arrivée devant la devanture de la boulangerie, le volet était fermé, sans même une explication alors que les meubles de la terrasse étaient tout de même déployés. Mystère et boule de gomme.

Vous ne le savez peut-être pas, mais je suis un peu Sheldon Cooper sur les bords et la boulangerie du matin fait partie de mon rituel immuable, alors vous comprendrez que j’ai été fortement perturbée de devoir en changer.

Quoi ? Ma boulangerie est fermée ?

En effet, chaque matin, je vais y quérir un pistolet avec du beurre, du fromage et des œufs.

Et, chaque matin, la nouvelle petite vendeuse se trompe dans ma commande.

Alors, chaque matin, j’arrive au bureau fortement courroucée par cette petite vendeuse et je raconte à mes collègues du bureau rock and roll un épisode de la saga boulangerie. « Et alors ? Aujourd’hui, la petite vendeuse ? Qu’est-ce qu’elle a fait ? » demandent-ils en chœur.

Par exemple, le premier jour, je lui ai dit : « J’aimerais un pistolet à l’ancienne avec du beurre, du fromage et des œufs, s’il-vous-plait ». Elle est partie vers le comptoir à sandwich et elle a demandé : « Vous m’avez dit jambon ? » « Non, juste du fromage » « Et de la mayonnaise ? » « Non, du beurre ». « Avec des crudités ? » « Non, seulement des œufs »

Puis elle est revenue vers sa caisse et elle m’a dit : « ça fera trois euros cinquante » « Combien ? » ai-je dit d’un air outré. « Ah non, pardon, j’avais 3 euros 50 en tête, et quand j’ai une somme en tête, j’ai tendance à la réclamer toute la journée ».

Le lendemain : « Bonjour, je voudrais un pistolet à l’ancienne avec du beurre, du fromage et des œufs, s’il-vous-plait » « Je vous mets du jambon ? » « Non, du fromage » « Et des crudités ? » « Juste des œufs. Oh, et puis, mettez-moi un croissant en plus » « Ok. ça fera 6€20 » « Six euros vingt pour un pistolet et un croissant ?! » « Oh non, pardon, mais aujourd’hui, j’ai six euros 20 en tête ».

Puis je sors dans la rue, j’ouvre mon pistolet : diablerie, elle n’a pas mis les œufs donc je rentre et je lui fait remarquer et elle me dit : « Ah non, on n’a pas d’œufs aujourd’hui » « Vous auriez pu me le dire, non ? » Et ainsi de suite chaque matin, et cette embrouille matinale m’est nécessaire pour bien démarrer ma journée de râlerie sur les chapeaux de roue.

Hier, d’ailleurs, voyant que la petite vendeuse n’était plus là et qu’il y avait une nouvelle vendeuse à la place, j’ai manqué donner mon avis à la patronne en lui disant : « Votre vendeuse n’est plus là ? Vous auriez peut-être dû la garder, parce que je pense qu’elle enrichissait vos caisses », mais je me suis abstenue, et j’ai bien fait car j’ai appris par Chrisitine B., qui était aussi désœuvrée que moi ce matin devant la boulangerie vide qu’ils ont fait faillite et du coup, ma remarque aurait été perçue comme étant largement malaisante.

Du coup, on a dû se rendre dans une nouvelle boulangerie.

 Là, sans doute sous le coup de l’émotion, Christine B. a fait choir tout le présentoir à sucettes, mettant le dawa dans notre nouvelle villégiature.

Ensuite, elle a voulu payer en mettant sa carte d’identité dans le lecteur de cartes de banque et elle a dit : « Je crois que je vais aller me recoucher, moi ».

Mais il est strictement interdit de faire ce genre de choses alors nous sommes allées travailler.

Alors que nous nous apprêtions à raconter à nos collègues leur épisode matinal de la saga boulangerie, la Nouvelle-Sophie est arrivée, un étrange colis au bout du bras. « C’est pour toi » m’a-t-elle annoncé d’un ton officiel. J’ai ouvert un grand sac dans lequel était replié un mirifique costume de Maléfique. « C’est pour votre animation Halloween », a-t-elle spécifié, craignant peut-être que je ne le porte comme habit de jour.

Vu que l’on m’a souvent dit que je ressemblais à Angelina Jolie, j’ai trouvé le choix de ce costume totalement judicieux et je l’ai enfilé immédiatement, excitée comme un coucou.

Cela a fait forte impression sur mes collègues qui arrivaient au compte-goutte et quand Marie-Christine est arrivée, elle m’a demandé : « Tu as une animation aujourd’hui ? » et j’ai répondu « Non, pourquoi ? ».

En bref, je m’amusais follement et, grisée par mon succès, Bouchon m’a ouvert la porte d’entrée afin que j’effraye quelques enfants qui se rendaient vers l’école dans la ruelle sombre. Un homme à vélo a manqué se prendre un muret, et j’ai vu quelques yeux sortir de leurs orbites alors j’ai continué mon tour dans les différents étages de la bibliothèque, jusqu’à semer, l’espace d’une seconde, le doute dans le yeux de Fabienne S. qui a senti son sang se glacer.

En résumé, je crois que demain, on va bien s’amuser.

Une tarte dans ta gueule, sale mioche

Apprendre à aimer

Ce 9 octobre, voyant les heures passer interminablement depuis l’entrée de Caro à l’hôpital 30 heures plus tôt, Mère, Adèle et moi-même avons fait mine d’aller nous coucher, même si nous étions trop excitées pour sombrer dans le sommeil du juste, sachant que d’un instant à l’autre, nous allions être propulsées respectivement mamy, moyenne tata et grande tata.

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Puis un Ding de messagerie a retenti : Hannah venait de pousser son premier cri, marquant son arrivée dans ce vaste monde. Il y avait même une photo qui accompagnait le message, faisant fondre mon cœur de pierre et faisant pleurer Mère à chaudes larmes, qui a déclaré : « Elle est tellement belle ». Ce qui est vrai, en toute objectivité bien-sûr.

Le lendemain, il a fallu ronger son frein jusqu’à 14 heures, heure des visites, en allant travailler comme si c’était un jour normal, tapant sur le système nerveux des collègues, basculant du côté obscur de la force en devenant la relou de service qui montre à tous ceux qui n’osent pas dire non la photo de sa nièce, vantant sa beauté subjuguante, alors qu’elle ressemble vraisemblablement à un petit Alien fraîchement débarqué sur Terre.

A 14 heures moins deux, je suis rentrée dans la chambre 116 où Père, fendu d’un sourire radieux doublé d’un air ébahi portait sa petite fille dans les bras.

Deux jours plus tard, c’était l’anniversaire de Caro, alors Mère est allée lui acheter des petits présents, ce qui est chose rare dans notre famille de radasses où l’on ne se fait jamais de cadeaux. Du coup, elle a ouvert des yeux grands comme des soucoupes en demandant pourquoi on lui offrait des cadeaux. « C’est ton anniversaire, ma chérie », a-t’on dû lui expliquer. La chose lui avait échappé. On a fait une mini fête, debout autour de son lit (les chaises étaient inexistantes), coincées comme des sardines dans cette demi chambre exigue, transpirant comme des sagouins car apparemment les bébés aiment les ambiances tropicales.

Caro s’était mise sur son 31, avec teint blafard, cernes sous les yeux, cheveux gras et des bas de contention qui, d’après Adèle, lui confèrent un air de Louis 14.

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Puis, quelques jours plus tard, il était enfin temps de quitter l’hôpital. Quand Adèle et moi sommes allées les chercher , une infirmière a demandé à Caro : « Alors ? Vous êtes satisfaite de votre séjour ? », ce qui nous a donné l’idée de créer une page « Maternité » sur Tripadvisor. Nourriture : dégueu, soins : TB, déco de la chambre : à chier, température trop élevée.

Histoire de prendre leurs marques et de se faire aider et choyer par la famille, la nouvelle maman et son bébé se sont installées à la maison.

Comprenez tout ce que cela a de perturbant pour moi, qui suis un être dont la vie entière est rythmée par l’Ordre et l’Habitude, tout l’inverse de ce qu’amènent ces petites créatures complexes créant Désordre et Chaos dans leur sillage.

La première nuit, en allant me coucher, j’ai écouté un CD d’hypnose pour maigrir avec sa tête, ce qui change un peu de maigrir avec son cul. Le Grand Gourou compte de 10 à zéro avant d’entamer une séance d’une vingtaine de minutes de suggestions positives vous chuchotant que vous avez un corps de déesse égyptienne. Mais je n’ai entendu que « 10, vos orteils sont lourds, 9, vos mollets sont lourds » avant de sombrer dans un sommeil profond.

Pendant ce temps, apparemment, Hannah a pleuré. Puis Caro a pleuré parce qu’Hannah pleurait. Puis Petite-Beauté a sauté par le vélux et elle a atterri dans le lit de Mère, une souris vivante entre les crocs. Mère a hurlé et a essayé d’attraper le rongeur qui a trouvé refuge derrière une étagère de l’atelier, l’obligeant a déplacer toutes les boites placées dessus.

Caro s’est levée, interpellée par le vacarme et a trouvé Mère à quatre pattes en train de vider ses caisses de peinture. Caro a proposé de piéger la souris dans une boite en carton et de la rejeter dans le jardin, ce qui a réveillé le chien qui dormait allongé en plein milieu de l’escalier.

Au matin, je me suis éveillée avec des écouteurs dans les oreilles, et je me suis demandé pourquoi il n’y avait plus rien après le chiffre 9. Peut-être parce que je m’étais endormie ? En tous cas, moi, j’avais « fait ma nuit ».

Je suis allée saluer ma nièce avant de partir travailler. Elle était lovée dans les bras de Caro, qui avait la figure déconfite. Mère était étendue dans la même pièce, endormie, la bouche entrouverte, respirant fortement. « Avez-vous passé une bonne première nuit ? » ai-je demandé, car je m’inquiète pour mon prochain. « On peut dire ça comme ça » m’a dit Caro. C’est dingue, ces gens qui ont le sommeil léger et qui se réveillent au moindre cri de bébé ou de souris.

Je suis allée travailler, et j’ai bien annoncé à tout le monde que malgré ma bonne nuit réparatrice, j’étais assez fatiguée en ce moment, et que du coup il fallait me ménager. Ce n’est pas simple d’être tantine, c’est un boulot à plein temps.

Et puis, ce soir, en rentrant du boulot, Caro m’a expliqué qu’Hannah faisait un « pic de croissance ». Avide de Savoir, je lui ai demandé ce que cela signifiait et elle a répondu : « Ce sont des jours où les bébés sont plus éveillés, ils mangent plus et chient plus ». J’ai dit que je pensais que moi aussi je faisais un pic de croissance, malgré les injonctions de mon Grand Gourou d’hypnose à manger moins, mais nous avons été interrompues car Hannah, fière de démontrer à ma sœur qu’elle avait raison, a commencé à lui chier sur les mains alors qu’elle ouvrait son lange. J’ai pris un air très dégouté et Caro m’a dit : « Tiens-lui les jambes pendant que je vais chercher des essuies » Et, dans la panique, je lui ai obéi. C’est alors qu’elle a donné un second coup d’envoi en me lançant un grand jet de diarrhée.

J’ai chanté « Apprendre à aimer » de Florent Pagny, ce qui est une chanson que chante Mélanie quand Hugo et Félix font des pics de créativité.

Puis, sur le lange, j’ai vu qu’il était écrit  » Love is the message », ce qui nous a fait très fortement rire, jusqu’à en avoir mal au ventre, et d’ailleurs, Caro s’est écriée :  » Je ris tellement que je crois que ma cicatrice s’est ouverte ».

Comme quoi, faut pas croire que la vie est de tout repos.

La dernière y restera

Ce week-end, sous la houlette de ma tante qui a mis la pièce en scène, j’ai fait du théâtre avec les copines. La pièce s’intitulait « La dernière y restera » de Jean-Claude Sussfeld et, comme dirait Florence Foresti pour paraphraser Isabelle Adjani : « Nous avons fait un triomphe, merci ».

Comme vous pouvez le constater, nous étions très en beauté.

Et Marianne, comme a son habitude, a remis en question mes impressions de grande sportive.

 

La ruine de mon être

La semaine dernière, lassée que Bébédoux en ressorte couvert de nounous de poussière, et pleine d’un allant plutôt rare, je me suis mise à aspirer sous mon lit.

Femme passant l'aspirateur

Preuve que cette activité n’est pas faite pour moi, un vilain bruit d’élastique en caoutchouc qui claque a explosé dans le bas de ma colonne vertébrale, immédiatement suivi d’une douleur telle que j’en ai lâché l’aspirateur et me suis retrouvée à quatre pattes au milieu de ma chambre.

Une petite larme s’est formée au coin de mon œil pendant que l’aspirateur continuait à tourner dans le vide. Réflexe de survie, j’ai voulu appeler Adèle, qui se trouvait un étage plus bas, mais j’en étais incapable, la douleur me coupant le souffle et les cordes vocales.

Plus tard, ma soeur me racontera qu’elle s’enthousiasmait de mon zèle en se disant : « Dis donc, Natha aspire longtemps ! Elle est certainement en train de faire tout l’étage », ce qui eût été d’une grande mansuétude de ma part, mais il n’en était rien.

Elle ignorait que, pendant ce temps, dans l’indifférence générale, figée comme une statue de sel, j’essayais, millimètre par millimètre, de basculer vers le sol, pour finir par me retrouver sur le dos, les quatre fers en l’air telle une tortue renversée paralytique.

Quelques jours plus tôt, c’est Adèle qui s’était retrouvée en grand péril sans que cela ne m’émeuve d’un iota. Elle prenait sa douche dans la salle de bains qui jouxte ma chambre quand un immense fracas a retenti. Me réveillant en sursaut, j’ai tendu l’oreille pour deviner ce qui se passait, mais comme un silence total a suivi, je ne me suis pas inquiétée et je me suis rendormie directement, ignorant que c’est justement ce silence qui aurait dû me mettre la puce à l’oreille. Et de fait, Adèle, se penchant pour prendre son savon, s’est évanouie dans sa douche, est tombée en arrière, ce qui a fait basculer la porte de douche qui est sortie de son axe pour aller s’encastrer dans le mur, emportant ma sœur dans sa chute. Pendant que je me rendormais, elle gisait au milieu de la salle de bain, sur la porte de douche qui avait troué un morceau du mur, mais qui, par miracle était restée entière.

Si je m’étais inquiétée et si la porte avait éclaté, j’aurais retrouvé ma sœur morte ensanglantée dans des tessons de verre. Quand j’y pense, au fond, je trouve que j’ai bien fait de ne pas bouger parce que ce spectacle traumatisant m’aurait poursuivie jusqu’à la fin de mes jours.

En attendant, c’était à mon tour de souffrir d’un grand accident domestique sans que cela émeuve quiconque.

William Frederick Yeames (1835-1918), Amy Robsart - 1877

Après un temps qui m’a semblé infini, je suis parvenue à me relever et j’ai entamé la descente de l’escalier, parvenant enfin à alerter Adèle qui est sortie de sa chambre en me regardant me mouvoir comme une momie arthritique.

« Je me suis coincé le dos », ai-je résumé. « En aspirant », ai-je aussitôt précisé pour couper court à ses questions, sachant pertinemment qu’elle allait se moquer. Et c’est ce qu’elle fit immédiatement.

Le soir, nous allions manger chez Mamy Tine. Quand je suis arrivée, je lui ai expliqué mes déboires. Elle s’est levée avec un peu de peine de sa chaise longue et elle m’a dit : « Assieds-toi ici, tu seras mieux ». Je me suis installée sans demander mon reste, aussi lentement qu’un film au ralenti et Adèle m’a dit : « J’espère que tu as honte de prendre la place d’une vieille dame de 89 ans ». Je lui ai dit oui, mais je n’en pensais rien, car la chaise longue était inclinée, et elle avait un grand dossier confortable avec un coussin très moelleux.

C’est le lendemain de mon dernier vendredi de vacances que j’ai eu mon accident d’aspirateur. C’était un jour de grande canicule et je me suis occupée du chien en immergeant sa couverture Mickey dans l’eau fraîche, mais il l’a regardée d’un air méfiant et il est allé s’allonger sur la terrasse, en plein cagnard, comme pour mépriser mes petites attentions. « Ce chien est un trou de balle » a commenté Caro, autre créature faible de ma famille car enceinte jusqu’aux dents.

Avec elle et Axelle, nous avions mis au point un système de rafraichissement à rotation qui consistait à faire quelques brasses dans la piscine, y plonger le crâne, aller se sécher sous l’arbre en lisant un livre, boire de l’eau avec des glaçons, et ainsi de suite jusqu’à la tombée de la nuit.

Mais nous n’avions plus rien à lire, alors nous nous sommes rendues à la bibliothèque. J’étais en vacances depuis trois semaines, j’avais la peau bronzée et je suis arrivée sur mon lieu de travail en short et en clapettes devant Catherine qui suffoquait devant les baies vitrées, entourée de ventilateurs.

Je lui ai raconté que moi je n’avais pas trop chaud parce que je passais mes journées dans la piscine, et, d’après Caro, cela a peut-être pesé lourd dans la balance du destin qui se retourne sur vous en vous croquant le dos si vous narguez vos collègues.

Catherine, qui n’est pas du genre à se laisser faire, m’a déclaré, avec l’air de ne pas y toucher : « C’est ton dernier vendredi de congé. Ca veut dire qu’on se revoit lundi, ça », ce qui est un running gag qui circule autour de ma personne depuis que je travaille à temps-plein et que je dois venir travailler le lundi (suivez un peu, ceci est une saga).

A ce propos, je fais une légère digression pour vous dire que j’étais en train de manger des frites en terrasse avec mes amies quand ma marraine est passée dans la rue et qu’elle m’a dit : « Dis, Natha, tu racontes partout que tu travailles à temps-plein, mais tu sais que c’est la vie normale des gens ?! ». Je referme la parenthèse.

Nous sommes rentrées dans la voiture avec notre pile de livres et, alors que Caro conduisait, je lui ai dit : « Oh, mais on est le dernier vendredi du mois ! Peut-être ai-je été payée ? Je vais aller voir sur mon application ». Quelques jours plus tôt, j’avais dit à ma sœur : « Je me demande combien je vais gagner à temps-plein. Je le saurai au mois d’août », puis j’avais rectifié  » Ah mais non, puisque je n’ai pas travaillé un mois complet » « Ah bon ? Pourtant tu as commencé le premier juillet »  « Oui mais j’ai eu trois semaines de congés ».

Il y a eu un immense silence et Caro a précisé « Tu sais que tu es payée même quand tu es en congé ? En fait, c’est même pour ça que ça s’appelle les congés payés ».

Mais je ne voudrais pas m’attarder trop longtemps sur ce moment qui peut sembler un peu gênant pour moi alors je reviens dans la voiture, au moment même où un chiffre astronomique est apparu comme par magie sur mon compte en banque. « Je suis riche !!! » ai-je hurlé, manquant faire faire une embardée à la pilote. « Ca va, c’est pas la peine de me narguer » a répondu ma pauvre sœur qui travaille à mi-temps et qui a bientôt une bouche de plus à nourrir. « Non mais je veux dire que je suis vraiment riche ! Scandaleusement riche ! » « Combien? » a-t-elle demandé sans craindre la souffrance morale. Et je lui ai donné le chiffre en question, à la virgule près. La voiture a stoppé net. « Descends », m’a-t-elle ordonné. « Tu es un vrai chien de l’enfer ».

D’habitude, je ne suis pas du genre à croire en la théorie de Jean-Noël sur le triple choc en retour. Sa théorie qui dit que si tu provoques le malheur d’autrui, ce malheur te reviendra en triple choc en pleine poire. Et pourtant, ce jour-là, immobilisée sur le dos, scrutant le plafond de ma chambre et essayant d’atteindre le bouton off de mon aspirateur, j’ai comme qui dirait eu le temps de faire pénitence en réfléchissant à la misère que j’avais répandue sur le monde quelques jours auparavant. Triple choc. Trois raisons de souffrir, donc. Ne pas avoir porté secours à Adèle, avoir nargué Catherine avec ma piscine et Caro avec ma fortune, autant de raisons qui ont fait que je me suis retrouvée à souffrir ma race pendant quelques jours, comme une vieille femme approchant redoutablement de la quarantaine.

Pour m’aider à retrouver forme humaine, j’ai décidé de prendre rendez-vous chez l’ostéopathe de la famille, qu’Adèle a surnommé « Kevin le perspicace » parce que Mère, qui tombait tout le temps par terre, est un jour allée le voir et qu’il lui a dit : « Vous avez des problèmes d’équilibre, Madame ».

J’en reviens à l’instant, et c’était une expérience un peu bizarre, parce que j’ai dû me coucher sur une table et que, ainsi allongée sur le dos, je fixais les grandes lampes rondes du plafonnier pendant qu’il appuyait sur mon ventre en disant : « Intéressant », et ça m’a fait penser à l’épisode de X-files où Scully se fait kidnapper par des extra-terrestres et se fait engrosser par eux, mais je sais pertinemment que mon obsession pour cette série a parfois tendance à affecter ma perception de la réalité.

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Ma vie de gentleman farmer

J’étais tranquille, j’étais peinard, allongée sur mon lit, les pieds en l’air, en train de commencer l’écriture d’un roman fleuve quand mon téléphone a sonné. « Anne », indiquait-il. J’ai décroché.

  • « Dis, Natha, qu’est-ce que tu es en train de faire, là ? ». « Je suis en train de rédiger mes mémoires, pourquoi ? ». « Est-ce que par hasard tu aurais une demie heure à me consacrer ? ». « Là présentement ? ». « Oui, là présentement ».

Un léger doute a effleuré mon être. Cela s’appelle la méfiance, et c’est un sentiment bien naturel pour peu que l’on ait une famille comme la mienne.

  • « Que se passe-t-il donc de si urgent ? » ai-je demandé, intriguée. « Mes moutons se sont échappés de leur enclos et se dirigent dangereusement vers les laitues du voisin. J’aurais besoin d’un coup de main pour les ramener dans leur prairie ».

Silence derrière la ligne. Silence de surprise et de stupéfaction. Non mais à quel moment ma tante a-t-elle cru que j’avais fait un post-doctorat en bergerie, je vous le demande ?

Il est vrai que j’aurais pu m’initier à ce métier l’été passé, lors de notre voyage en Islande, car nous avions croisé un mouton égaré sur le bord de la route. Mère s’était alors improvisée bergère en ramenant la pauvre créature vers les siens, usant d’un langage inconnu qu’elle a déclaré être « le mouton ».

Mais je ne suis pas certaine que « le mouton » se transmette de mère en fille, car, la seule fois où je me suis approchée de l’une de ces bestioles, j’étais enfant et mon chien avait fait si peur à l’animal qu’il s’était retourné sur le dos. Il gisait là, les quatre fers en l’air, comme une tortue sur sa carapace et, avec Caro, Odile et Martin, on essayait vainement de le remettre sur ses pattes, en proie à la panique.

Donc, je dirais, comme ça de but en blanc, que la femme qui murmure à l’oreille des moutons, ce n’est pas forcément moi.

Petit

Mais je suis ainsi faite qu’il m’est tout bonnement impossible de laisser une âme pure dans l’embarras, alors j’ai sauté dans mes baskets blanches à paillettes et je suis passée devant Mère qui était en train de biner la terre du talus et quand je lui ai expliqué pour quelle raison je filais ainsi, elle a émis un léger sarcasme et, pleine de son expérience islandaise, elle m’a dit, d’un ton assuré : « Tu veux que je vienne ? ». « Non merci, ça va aller ».

Si j’y suis allée, c’était seulement et uniquement pour avoir quelque chose à raconter sur mon blog : Cette fois c’est officiel, mes vacances sont si rasoir que j’en suis réduite à aller chasser le mouton pour avoir quelque chose à vous mettre sous la dent.

Faites-moi un truc de fou

En moins de cinq minutes, j’étais sur place. Anne était sur le pied de guerre. Elle avait déployé sur sa table de jardin foultitude d’outils saugrenus dont l’utilité m’échappait et elle scrutait la prairie d’un air mauvais. Moi qui m’attendais à courser deux dangereux échappés d’Alcatraz, il n’y avait là que deux gentils moutons en train de brouter paisiblement dans leur prairie, nous observant d’un œil torve.

« Tu as vu la cruauté dans leur regard ? » me dit-elle, s’emparant brusquement d’une pince coupante aussi grande qu’elle.

« Mais… Ils sont dans leur prairie… Ils ne se sont pas échappés du tout », ai-je tenté. « C’est parce que je viens de réussir à les faire rentrer, mais regarde : Ils ont défoncé la clôture ». Et de fait, Ginko et Biloba avaient confondu le filet de la clôture avec quelque chose qui se mange. « Il faut renforcer la clôture pour qu’ils ne s’échappent plus », m’a-t-elle dit.

De nouveau, je me suis demandée à quel moment elle avait cru que je pourrais lui être d’une quelconque utilité, mes aptitudes manuelles étant de notoriété publique.

J’ai lancé un bref regard sur la table, perturbée par les outils qu’elle avait rassemblé. Il y avait là : des pinces coupantes, des colsons, mais aussi un masque de Venise, un casque de soldat en plastique, et un grand sachet de nourriture pour chien.

  • « C’est quoi ça ? » lui ai-je demandé en pointant le sac du doigt. « Ça ? Mais ça se voit, regarde la photo : c’est un chien de berger. Je me suis dit que ça pourrait nous être utile ». « Tu veux dire qu’il y a un chien de berger enfermé dans ce sac ? ». « Oui ». J’ai ouvert le sac, qui contenait des petites croquettes. »Il est lyophilisé, alors, ton chien de berger ». »Oui, mais je n’ai pas encore eu le temps de le réhydrater ». »Ce n’est rien. Laisse tomber. On fera sans lui », ai-je dit avec l’aplomb des femmes émancipées.

« Tu sais, ai-je tenté afin de me sortir d’embarras, si tu as des problèmes avec eux, c’est à Pierre le chevrier de venir t’aider ». « Pierre le chevrier est dans un camp de nudistes en Ardèche », me répondit-elle.

Là j’ai imaginé un type en train de courir cul nu dans les montagnes, la floche à l’air, chaussé de bottines de randonnée, suivi par 36 moutons et j’ai dit : « Donne-moi ça. On devrait s’en sortir sans lui. « 

Nous nous sommes dirigées vers la clôture éventrée et avons commencé à la remettre sur pieds.

Je sais que parfois, mon imagination a tendance à me jouer des tours, ou alors c’est Mélanie qui est parvenue à corrompre mon esprit en m’obligeant à regarder Jurassic park sans relâche, mais j’ai pensé à cette scène où ils doivent réparer la clôture et l’escalader sans savoir à quel moment le courant reviendra.

Je me suis dit qu’Anne avait peut-être raison, ces bêtes avaient le regard cruel, et qu’il valait mieux les enfermer à triple tour pour éviter qu’ils ne s’échappent et ne sèment la panique dans tout Malonne-city.

Des sauveuses, voilà ce que nous étions. Ni plus ni moins. Qui risquaient de se prendre un million de volts dans le cul.

Une fois le travail accompli, nous nous sommes dirigées vers les salades du voisin pour vérifier qu’elles étaient toujours en place et là, un type est sorti de sa maison, armé d’un arc à flèches. Mais pas un joli arc en bois du genre Robin des bois, non.

Un truc de combat, futuriste, un outil fabriqué pour terrasser un Velociraptor, justement.

J’avoue que j’ai pensé que le délire allait trop loin, mais Anne avait l’air rassuré. Elle a d’ailleurs précisé : « C’est mon voisin, il tire à l’arc ». « Ah oui, je vois ça ». « Et parfois, Duchesse-le-chat se met en travers de lui et la cible ».

Et puis, il me semble que le gentil voisin a déclaré : « Si tes moutons viennent bouffer mes salades, ils finiront en méchoui ». Mais ça, qui sait, peut-être que je l’ai inventé, juste pour vous amuser…

En ces jours étranges

Ce sont des jours étranges, ceux qui entourent la date anniversaire d’un décès.

Déjà, le terme anniversaire semble légèrement inapproprié. Quand on dit anniversaire, on imagine un gâteau, des bougies que l’on souffle, des boissons pétillantes, des chapeaux pointus, des amis réunis autour de la table, des rires et de la joie.

Anniversaire de décès. Cela sonne plus morbide. Une date qui, malgré nous, est ancrée au plus profond de nous. Ce serait un tort de le nier ou de le contourner alors que tout, dans cette ambiance estivale de départ de vacances, dans le frisson qui parcourt notre échine, dans le chagrin qui fait se tordre nos boyaux, dans l’ADN même de notre corps, semble nous le rappeler : Cela fait deux ans qu’il est mort. Qu’ils sont morts.

Ce sont des jours étranges, car on pense que la peine devrait être là, et l’on se retrouve surprise de ne pas la voir se profiler. Cela provoque un rien de culpabilité, une once de soulagement, un brin de sagesse. Serait-ce cela que veut signifier cette étrange expression « faire son deuil »?

Et puis, soudain, sans crier gare, un raz-de-marée de tristesse venu d’on ne sait où, provoqué par on ne sait quel mot, quelle odeur, quel souvenir s’abat sur nous avec une violence rare.

Dans ce moment-là, la douleur est telle qu’on pense qu’elle sera éternelle, que le chagrin nous a pris dans un ressac duquel on ne pourra plus s’échapper. L’immensité de l’absence laissant en nous une béance cruelle, le flot de nos larmes nous surprenant nous-mêmes. Alors donc son absence peut encore provoquer, deux années plus tard, un chagrin tel qu’il fût le premier jour : celui de la surprise, de la douleur animale, de la cruauté.

Ce sont des jours étranges, car le chagrin passe.

On aime se retrouver parmi les vivants, vivre les jours comme ils viennent, même s’il manque quelqu’un. Même s’ils manqueront toujours. Oui, on est parmi les vivants. Au creux de notre famille. Auprès de ceux qui nous ont soutenu sans relâche. Avec ceux qui, comme nous, pensent toujours à eux. Il y a celles qui sont nées depuis, aussi. Celles qui vont naître bientôt. Celles et ceux qui viendront encore plus tard.

Les joies se mélangent aux tristesses et donnent à ces jours une teinte particulière. C’est comme avoir un pied dans le passé et un pied dans le présent, un pied dans le chagrin et l’autre dans la joie.

Infiniment saine

Vendredi. Nous sommes vendredi.

Qu’est-ce que je faisais, avant, le vendredi ?

Je ne parviens pas à m’en souvenir nettement, un peu comme s’il s’agissait d’un souvenir déjà ancien.

Je suppose que je me réveillais tard et que je trainassais dans mon lit en lisant un bon Fred Vargas.

Qu’il m’arrivait parfois de peindre ou de dessiner un tantinet.

Que j’allais faire des courses.

Ou une petite promenade avec le chien.

Puis j’allais à mon cours de yoga pour prendre la posture du crocodile qui se repose.

Et ensuite je me rendais chez Père pour notre traditionnel souper vendredien.

Mais tout a changé, à présent. Le monde a basculé sur son axe.

Ce matin, je me suis réveillée bien avant Hugues, mon réveil-matin, à cause de la Petite-Beauté qui voulait un peu d’attention.

J’ai profité de ce réveil matinal pour aller à la piscine de Salzinnes faire quelques longueurs.

Oui, vous me lisez bien : Je suis allée faire du sport.

De bon matin.

Avant d’aller travailler.

A jeun.

Après mes longueurs, je suis allée m’acheter des fruits.

Oui, vous me lisez bien : J’ai ingéré des vitamines.

Et de l’eau.

Ensuite, je suis allée travailler.

Oui, vous me lisez bien : Je suis allée à la bibliothèque et je me suis installée à mon ordinateur pour clôturer quelques évaluations.

J’ai expliqué mon début de matinée à Al, qui donne un stage de bande dessinée dans le bâtiment. Il était visiblement très impressionné. D’ailleurs, il s’est écrié : « Mais tu es infiniment saine, ma parole ! ». Et c’est vrai.

Ensuite, alors que j’étais extrêmement concentrée dans mes évaluations, Sebichou m’a envoyé une photo de lui.

Pieds nus sur son catamaran, il plongeait le gros orteil dans les eaux turquoises de la mer Egée en diant : « Coucou Natha ! Il y a même des tortues ! ».

C’est très mal, de narguer les gens.

Alors, pour le faire culpabiliser, je lui ai renvoyé une image de la réalité qui est mienne.

Voyez comme ma vie est dure : Nous sommes vendredi, et cela fait cinq jours que je travaille.

Le syndrome du dimanche soir

Déjà, l’été a super mal commencé.

Un matin, alors que je m’apprêtais à mordre dans mon pistolet au gouda en m’éventant avec une revue « Mon jardin ma maison », ma cheffe (Appelons-la Eugénie)  m’a appelée dans son bureau. Je m’y suis rendue avec diligence, légèrement inquiète, me remémorant un âge ingrat heureusement révolu durant lequel planait cette menace : être appelé dans le bureau du Directeur.

J’ai enjambé les quelques (piles de) bouquins qui envahissent son bureau et je me suis assise en face d’elle.

« C’est à quel sujet ? » lui ai-je demandé, faussement décontractée, terminant de mâchouiller mon pistolet. « Nous t’avons trouvé un temps plein » a-t-elle annoncé sans ménagement. « Un temps plein ?! Mais… ça veut dire que je vais devoir venir travailler tous les jours ?! » « Précisément, Nathaliochka. C’est bien de cela qu’il s’agit ».

Comprenez mon désarroi : C’est une révolution copernicienne pour moi qui ai passé les 15 premières années de carrière à mi-temps, justifiant cela à grands coups de nobles idéaux tels que : J’ai besoin de temps pour mon Art, j’ai l’intention de publier mes mémoires dans la collection de la Pléiade, je vais peindre de grandes fresques qui seront exposées au MoMa. Idéaux qui n’ont pas vu le jour, si ce n’est des petits Mickey gribouillés dans des carnets de brouillon.

Tout de suite, elle a abattu ses cartes en déclarant : « Tu devras peut-être venir travailler tous les jours, oui, mais tu seras riche ».

A cet instant, je me suis vue à Saint-Tropez, en train de piloter un yacht, avec sur le nez des lunettes de soleil Gucci et j’ai dit « Ok. Même s’il y a quand-même une ombre au tableau » « Laquelle ? » a-t-elle demandé. « Je vais devoir vous supporter tous les jours ». Et là, Eugénie ne s’est pas laissée démonter car elle m’a répondu du tac au tac : « Oh, tu sais, Nathaliochka : C’est réciproque. Nous aussi on va devoir te supporter tous les jours ». (Comme quoi, parfois, dans cette bibliothèque, il faut bien reconnaître que l’ambiance est un peu « joutes verbales » sur les bords).

Après quelques jours de réflexion, je suis allée signer mon contrat, qui prend acte le premier juillet. Au moment où tout le monde file se la couler douce sur les plages d’Honolulu, quoi. J’ai trouvé cette disparité très injuste alors j’ai décrété que je ferais une semaine test (première semaine à temps complet), suivie de trois semaines de repos, histoire de me remettre de mes émotions.

Vendredi, Mère m’a un peu taclée en disant : « Est-ce que tu te rends compte que c’est le dernier vendredi de ta vie où tu peux glander ? ».

On peut dire que la pression commençait à monter.

Dimanche, j’ai commencé à ressentir des bouffées de stress, un peu comme si c’était le dernier jour des vacances avant la rentrée scolaire. Le syndrome du dimanche, on appelle ça.

J’étais déboussolée, et ce n’est rien de le dire, vous allez voir.

A midi, j’étais invitée à l’anniversaire de Sacha.

Le matin, je l’ai appelé pour qu’il me donne son adresse. Il m’a dit : « Mais enfin, Natha, tu es déjà venue plein de fois chez moi ! ». Je crois que la plupart des mortels ignore que pour moi, cela ne change strictement rien. Un peu comme si tout était toujours à refaire, comme s’il fallait repartir de zéro. Il m’a dit : « C’est à Braine-l’Alleud » « Oh, j’allais aller à Braine-le-Comte, moi ».

Pour vous dire que ce dimanche commençait mal. 

Je suis montée dans Etoile, ma voiture, et j’ai enclenché Morgan, mon GPS.

Mais je crois qu’il y a des gros problèmes de communication entre Morgan et moi car quand il me disait de rester à droite, je suis restée à droite. Or, il faut savoir que la vie n’est jamais aussi simple qu’une consigne verbalisée par un GPS. En réalité, je crois que Morgan voulait que je m’interroge plus profondément sur le sens de rester à droite sur une autoroute et j’ai compris, mais hélas trop tard, que peut-être, quand il me disait de rester à droite, en réalité, il voulait que je tourne à droite, ce qui n’est pas pareil du tout, vous en conviendrez.

Le trajet devenait si long que cela m’a mis la puce à l’oreille et j’ai commencé à m’inquiéter. Une inquiétude d’abord vague qui est devenue peu à peu plus sourde quand j’ai aperçu le panneau Pairi Daïza orné d’une tête de raton laveur.

Je m’y connais en animaux. C’est pour voir si vous suivez.

Puis j’ai vu un panneau Mons et, même si je suis une bite en géographie, cela m’a paru très étrange. Quand je suis arrivée à Dour, j’ai définitivement perdu les pédales et je suis sortie de l’autoroute en beuglant sur Morgan qui m’a annoncé cette chose horrible : « Il te reste 80 km entre ici et ta destination », ce qui est une chose tout à fait étrange puisqu’il y a une cinquantaine de kilomètres entre chez moi et chez Sacha et que je roulais maintenant depuis plus d’une heure et demie.

Bien-sûr, j’ai eu envie de m’arrêter là et de pleurer sur le bas-côté de la route.

Mais j’avais conscience que cela ne m’aiderait en rien, et qu’il fallait que je fasse demi-tour. Je suis donc repartie dans l’autre sens, bien décidée à faire de cette expérience une mise en pratique de la méthode essai-erreur et, noble comme une guerrière qui se déteste de toutes ses forces, j’ai tourné à droite chaque fois que Morgan me disait de rester à droite.

A un moment, j’ai vu un panneau indiquant Namur et j’ai eu très envie de le suivre et de rentrer chez moi et d’expliquer à Sacha que j’avais attrapé une méningite, ce qui n’était pas loin d’être vrai.

Mais j’ai tenu bon et, à force de tourner à droite, je suis arrivée à bon port.

J’avais les jambes qui flageolaient et une furieuse envie de vider d’un seul coup la bouteille de rouge que je lui amenais quand Marion est arrivée vers moi et qu’en guise de salut elle s’est exclamée : « Mais alors ! C’est à cette heure-ci que tu arrives ?! Ton réveil est tombé en panne ou quoi ?! ». Là, pour le coup, j’ai été obligée de raconter à tout le monde que je m’étais égarée du côté de Dour. Bien-sûr, il y a eu des blagues disant que le festival n’avait pas encore commencé, et un type me regardait comme si un extra-terrestre s’était matérialisé devant lui. Je voyais sortir de son crâne de longs points d’interrogation et de la stupeur à l’état pur « Comment est-ce diantre possible ?», mais je pense que ses questions sont restées sans réponse.

Une fois rentrée chez moi, je me suis effondrée de fatigue dans un petit fauteuil en osier et j’ai raconté ma mésaventure à Mère qui, malgré le fait qu’elle m’ait mise au monde, ne semblait pas comprendre comment cela était ne fût-ce qu’envisageable et, douce comme le miel, elle m’a un peu rudoyée au lieu de me réconforter dans mon immense tristesse d’être moi-même.

Mais ce n’est pas tout.

Mon syndrome du dimanche s’est encore amplifié quand, une légère boule au ventre, vérifiant mentalement que je n’avais rien oublié (cartable, perforatrice, stylo bille), je suis allée me coucher – tôt pour être en forme pour mon premier lundi de travail.

L’anxiété de cette journée de perdition, sur laquelle s’est greffée mon angoisse d’oublier quelque chose de fondamental, sur quoi s’est ajoutée une invasion de moustiques sanguinaires ont fait en sorte que j’ai eu beaucoup de difficulté à fermer l’œil.

Vers quatre heures du matin, alors que je commençais enfin à doucement voguer vers l’oubli, un bruit suspect a éveillé mon attention vacillante : quelqu’un remuait dans le buisson en face de ma fenêtre. Je dis quelqu’un parce que le bruit et les mouvements de branches étaient tels que cela ne pouvait provenir que d’une taille humaine. Cela semblait se débattre dans les feuillages. Ma première hypothèse a été qu’il s’agissait d’un membre de la famille O’Connor, une famille de chevreuils coutumiers du jardin, et qu’il était coincé dans le buisson. Il semblait se débattre dans les branches sans pouvoir s’extraire du buisson.

Je suis restée postée à ma fenêtre pendant une bonne demi-heure, entre angoisse de voir sortir un ours sanguinaire, crainte qu’un O’Connor ne soit empêtré dans un filet, et impatience liée à la curiosité de voir de quoi il s’agissait.

A un moment, j’ai pensé réveiller Mère afin que nous allions prêter main forte à notre ami O’Connor, mais quand je suis passée devant sa porte, je l’ai entendue ronfler comme une bienheureuse et j’ai pensé que si je la réveillais pour lui dire que nous allions passer le reste de la nuit à manquer recevoir des coups de sabot dans le visage, il y avait un risque que je me fasse marabouter, donc je suis retournée dans ma chambre.

Et c’est là que j’ai vu un kangourou sortir du buisson.

Oui, je sais, ce n’est pas possible. C’est exactement ce que je me suis dit en rectifiant le tir et en concluant qu’il s’agissait vraisemblablement d’un renard.

Puis le buisson a continué à bouger et j’ai vu un mouvement se faire sur le toit de la cabane de jardin. Une fouine me regardait droit dans les yeux, immobile.

J’ai pensé : « Il y a une bagarre de fouines sous ma fenêtre ». Des gangs de fouines ennemies qui se promènent nuitamment dans Wépion en agitant des grands lacets de cuir, faisant fuir les kangourous et réveillant les gentils êtres humains.

Une fois tous les animaux partis (moustiques, kangourou, fouine), j’ai enfin pu sombrer dans le sommeil et j’ai commencé à faire des cauchemars dans lesquels Bébédoux se faisait égorger par une fouine en furie.

Tu m’étonnes que le lendemain, je suis arrivée hagarde à la bibliothèque pour mon premier jour de temps plein.