Partir en cacahuète

Saint-Nicolas

6 décembre 2021. Hier, quand Adèle est entrée dans la salon, Happy était confortablement couché dans le canapé et avait ouvert nos paquets de lards en chocolat avec les dents. Il s’était allègrement servi dans notre Saint-Nicolas. On dit souvent que les chiens n’ont pas le droit de manger du chocolat, que c’est mauvais pour eux. Eh bien, je te le confirme, car, à peine une heure plus tard, il s’est mis à péter de façon répétitive. Des pets pestilentiels qui ont duré toute la journée, toute la nuit, et qui ont continué jusqu’au lendemain, jour du grand Saint. Comme on en pouvait plus, Adèle a eu l’idée d’allumer une bougie parfumée.

On était soulagées. Lui aussi.

A onze heures, comme tous les dimanches à onze heures, Caro est venue me chercher à la maison, et on est allées chez Père. Alors que l’on montait dans sa rue et que l’on arrivait presque à destination, on a entendu Hannah émettre un étrange bruit. Je me suis retournée. Un peu de vomi sortait de sa bouche. “Merde, ai-je dit à Caro. Elle est malade”. Je me sentais plus que jamais clairvoyante. Puis il y a eu une seconde rasade, un peu plus importante. Hannah s’est mise à pleurer, paniquée par ce qui lui arrivait. Et si Hannah panique, Grande Tata se met carrément à perdre les pédales. J’ai crié : “Il faut qu’on s’arrête !!!”, et Caro m’a répondu que ça ne servait à rien, qu’on était dans la rue, qu’on allait se garer puis s’occuper d’elle. Là, il y a eu une troisième vague (pandémie), puis une quatrième, gigantesque cette fois. Une immense gerbe. Un véritable tsunami de vomi. Il y en avait partout. Sur tous les sièges, même ceux de devant, sur Doudou, sur les manches de mon manteau, dans ses cheveux. Une vraie scène de l’Exorciste. Hannah hurlait. Je paniquais. J’ai ouvert la portière et je suis sortie en trombe de la voiture en marche sous le regard ahuri d’un voisin visiblement insensible à notre détresse. Caro m’a dit : “Essaye de rester calme, sinon tu vas l’inquiéter”. Je suis restée calme. Je l’ai extraite de son siège. Je lui ai expliqué ce qui lui arrivait : “Tu es malade, mon chat. Tu as fait une immense gerboulade”. J’ai descendu la rue avec elle dans les bras pendant que Caro garait son véhicule déclassé de gerbe.

On est entrées avec fracas. “Il y a eu une catastrophe. Du vomito. Partout partout. Ne la touche pas”, ai-je prévenu Père. Car Père est sensible à toutes ces choses. Il déteste les sécrétions, les flux. Dès qu’on se met à parler de pipi, de caca ou de vomi, il nous fait une blanchette et manque s’évanouir. Mais, étonnamment, il m’a répondu : “Ce n’est rien, passe-la moi” et il a rassuré sa petite-fille. La filiation vous fait faire de ces choses…J’ai dit : “Je suis étonnée par ton attitude positive, papa. Je pensais que tu allais tourner de l’œil. » “Oh non, a-t-il répondu. Car c’est d’origine humaine. Alors ça va”.Ensuite, il a fallu ramasser tout cela. “Je vais chercher un seau” a-t-il déclaré. Et quand il est revenu avec le seau, il était pâle comme la mort, il convulsait presque et tenait sa tête entre ses mains en geignant. “Mais qu’est-ce qui lui arrive?” a demandé Caro à Carine. “Euh… je crois que j’ai ramassé les crottes des chiens avec ce seau”. Et en effet, le seau était rempli de beaux étrons. D’origine non humaine, cette fois. On a utilisé un autre seau, et on a nettoyé tout ce qu’il fallait : l’enfant, la voiture, les housses, le doudou, pendant que Père essayait de reprendre ses esprits. Quand on s’est un peu remis de nos émotions, Carine a prévenu : “Les autres ne viennent pas, parce que Luna est malade aussi. J’ai fait de la bouffe pour quinze alors que l’on est que cinq. J’avais aussi commandé un énorme gâteau pour l’anniversaire de Matthias, mais il ne vient pas non plus. Je vous préviens : il faudra tout manger.” “D’accord” a-t-on dit, prêtes pour le round. On a mangé comme des Porcinets puis, après avoir fait une petite sieste digestive, on est retournées chez Mère, pour la Saint-Nicolas suivante.

La bougie parfumée continuait de brûler, et Happy de péter comme une cornemuse. Les portes vitrées étaient entrouvertes, mais malgré cela, l’odeur était étrange, un sacré mélange de pets de chien et de senteurs de grenade. Mère était désolée. Elle a dit : “Je suis si triste que le chien ait mangé vos assiettes de Saint-Nicolas”. On a répondu : “Oh, ce n’est rien, on a bien mangé chez papa”.

Je t’avais bien dit que cette Saint-Nicolas puait du cul.

Et de tous les autres orifices, d’ailleurs.

Psychanalyse

Le ver est dans la pomme

L’écriture de mon livre « Le ver est dans la pomme » prend peu à peu forme. Je m’attaque maintenant aux illustrations. Et il commencera certainement comme ceci :

Tu ne seras pas étonné si je te dis qu’il pleuvait à verse et que le ciel était d’un gris plombé. Que je n’ai pas osé faire un créneau sur la chaussée et que je suis allée me garer dans le parc situé plus loin alors que j’avais déjà trois minutes de retard à cause d’un accident de moto survenu sur la route. Barrage policier, mec plié par terre et tout et tout. Tu ne seras pas étonné si je te dis que j’ai foutu mon pied sur une dalle piège du trottoir et que l’eau glacée m’est remontée jusqu’à la cheville droite. Tu ne seras pas étonné de constater que tout était orchestré pour donner à mon rendez-vous une certaine saveur d’apocalypse. Tu ne seras pas étonné parce que, de manière générale, plus rien ne te surprend.

J’ai juré pour l’eau froide dans la chaussure. Poussé la porte d’un building lépreux à la façade noircie par les traînées de pots d’échappement. Me suis présentée au secrétariat. La femme dans son bocal a vérifié mon rendez-vous, puis m’a invitée à m’installer dans la salle d’attente. La pièce était sans âme, petite, juste deux chaises qui se faisaient face.
Je me suis assise sur la première d’entre elles, celle jouxtant la porte d’entrée. J’ai serré mon sac à mains sur mes genoux comme s’il pouvait me protéger de quelque chose de funeste. J’ai scanné les lieux du regard. La pièce était éclairée avec des néons, sans aucune fenêtre. Aux murs, un panneau interdisant de se trouver à plusieurs dans la pièce pour des raisons sanitaires, ainsi qu’un certificat prouvant que l’établissement est reconnu pour son excellente prise en charge de la santé mentale. Et surtout une grande affiche représentant un ponton donnant sur l’eau.
J’ose espérer que cette image est censée produire un effet positif sur les patients. Un effet relaxant, à la manière d’un bassin rempli de nymphéas ou d’un lever de soleil. Mais les flots sont gris, tout comme le ciel, et un léger brouillard enveloppe le tout, rendant le paysage sinistre. J’ignore si c’est en moi que quelque chose cloche. Mais si j’avais été sur ce ponton, sûr que j’aurais pris le décor pour une invitation à me jeter dans les flots lestée d’une grosse pierre plutôt qu’à organiser un pique-nique. Cette affiche, loin de me détendre du bulbe, m’a fait penser à ce qui survient inéluctablement lorsque l’on remonte un peu trop le fleuve : une barque vient lentement nous chercher sur des flots boueux, guidée par une silhouette de noir drapée, et nous emmène dans la brume jusqu’à notre destination finale, loin de la vie terrestre telle que nous la connaissions.

Je me suis aussitôt dit que si cette image faisait pareil effet à tous les dépressifs, c’était un miracle qu’ils puissent arborer le fameux certificat de guérison psychiatrique. Sait-on jamais. Il s’agit peut-être d’un stratagème pour fidéliser les patients. Tu passes une heure avec ton psy, tu réfléchis à la vicissitude de l’existence, au cours de la semaine tu parviens à relativiser grâce à ses conseils, puis tu reviens dans la salle d’attente et tu te retrouves à nouveau plombé comme pas permis, prêt à débourser cinquante balles pour exprimer à quel point ce ponton te file des angoisses.

Peintures

Les fables de la Fontaine

3 décembre 2021 – Je suis allée rechercher Etoile chez Jean-Marie-le-garagiste. Il m’a dit : “Regarde, je t’ai fait une Etoile étincelante ». Et c’est vrai qu’elle était comme neuve (ou presque, on ne va pas chicaner). Jean-Marie-le-garagiste m’a dit : “Tu as l’air en forme, tu as le regard pétillant”. Je n’ai pas osé lui dire qu’il se trompait, qu’en fait mon regard est vitreux, conséquence de journées successives d’intense douleur morale : c’est que j’ai une réputation à entretenir. Je lui ai expliqué : “Je suis contente parce que, là présentement, je me rends à un vernissage. Sache que je suis exposée au Musée de mon vivant”. “Ah bon ? me dit-il, je ne connais pas ce musée de Mon Vivant”. Là, je me dis que le mec est teubé, je le regarde avec un brin de condescendance et il se met à rire. “Ah ! C’était une blague ?! Je croyais que t’étais con !”, lui dis-je. Alors il se marre encore plus. 

On part avec Mère, direction le Musée de Huy. Il y a là le tout le gratin de l’art contemporain belge, à savoir : les Copines de l’Académie. “Ce sera un vernissage façon Covid, nous dit-on. C’est-à-dire sans boissons et avec des sandwichs qu’il faut essayer de ne pas toucher avec ses sales pattes”. 

Une magnifique expo, conséquente, avec une scénographie audacieuse composée de nos chefs-d’œuvre, la crème de la crème. 

Après, on s’est rendues au vernissage de Marc Renier, bédéiste. Lolo-les-pinceaux a souffert sa race pour arpenter les ruelles pavées de Huy avec ses talons, puis on est arrivées dans un lieu très chaleureux fait pour me plaire, un atelier ouvert dans lequel on pouvait trouver des planches de BD, des peintures à l’huile, des personnes très sympas, du mousseux et des bretzels. J’étais conquise. J’ai dit : « Ça fait tellement de bien de sortir de chez soi ! Il y avait tellement longtemps que je n’avais pas croisé d’êtres humains !”. Voyant que l’on me regardait étrangement, je me suis justifiée : “Je suis en liberté conditionnelle” et tout le monde a hoché de la tête, genre “Ah oui, je comprends mieux, maintenant”.

Making off :

Une esquisse au brou de noix.

Un vilain fond qui va disparaître.

L’artiste au travail qui pointe je ne sais pas quoi du doigt.

Solange qui se fait passer pour moi car l’année passée, notre classe était divisée en deux et nous communiquons de manière hautement originale.

Le vilain fond sera finalement traité en sérigraphie. La petite vidéo montre le moment magique de la découverte du résultat qui suit le moment ingrat de l’isolation du sujet.

Putain que ça donne bien. On se referait bien un second passage orangé.

Le travail à l’huile peut enfin commencer.

Ensuite, on prend un chat.

Sérigraphie mon amie …

Puis un bouc (que mamy Tine n’aime pas (« Il n’est pas très beau, ton tableau »)).

Et des poules qui fument des clopes, picolent et draguent dans les bars. Je sais, on s’éloigne des fables, mais disons que le Covid nous fait faire des choses étranges par procuration.

Cette semaine on ressort tout ça des placards (c’était le travail de l’année académique passée), on remet une dernière couche pour peaufiner le tout, on fabrique le système d’accroche en essayant de ne pas perdre des doigts, on joint à cela quelques gravures… Et l’affaire est dans le sac.

Deuil

Ginko biloba

Je me sentais grise, le lendemain de ton départ.

Un nuage de tristesse planait au-dessus de ma tête et peinait à descendre.

J’avais rendez-vous chez Synapse. On peut dire qu’il tombait à point nommé.

Puis, sortant de la voiture, j’ai vu cet arbre, comme en feu.

A ses pieds, de magnifiques feuilles jaunes de ginko biloba, éclatantes parmi cette grisaille.

Je me suis penchée pour en ramasser.

Je les ai suivies. Elles jonchaient mon chemin. La dernière d’entre elle, comme endormie sur le paillasson du Docteur Synapse, semblait me dire : Il y aura autour de toi toujours assez de ressources pour ne pas perdre racine. Pleure s’il faut pleurer. Mais n’oublie pas, je serai à présent sur ta route sous des formes diverses et variées, de belles formes colorées.

En rentrant, je n’ai toujours pas pleuré.

Mais je les ai dessinées.

Deuil

Papy Menu

29 novembre 2021. Il faisait un tel froid ce matin… Un froid de canard. “A se peler le cul”, aurais-tu peut-être dit dans ton langage direct et poétique. Les premiers flocons sont arrivés en cortège depuis la Gaume pour te rendre hommage. On s’était tous mal habillés, alors on sautillait sur place, mais nos pieds se sont transformés en glaçons dans nos petites chaussures. Tant mieux, qui sait, ça anesthésiera peut-être la tristesse de te perdre, toi le patriarche qui a régné en maître sur ta famille, la défendant bec et ongles, la soudant, l’inspirant au quotidien.
On a suivi le cortège, englobées dans cette tribu qui nous a adoptées, à force d’années et de conneries racontées autour de repas copieux. Tu te tracassais d’abord pour ma ligne. “Mais tu as maigri !”, me disais-tu alors que je venais de me prendre 13 kilos dans le cul. “Attention, il faut manger, tu n’as plus que la peau sur les os!”. Pour toi, la santé et la bonne chère, c’est sacré. Un Sacré-Menu, je dirais même. C’est une boutade que personne n’aime dans cette famille, tant pis, je la fais quand-même.
Ensuite, tu nous racontais des anecdotes, chaque fois différentes. “Le 29 juillet 1984…” “1985”, te corrigeait Mamy “Joe la frite est parti en camionnette sur les routes de Martué…”. Histoires rocambolesques peuplées de personnages de terroir, toujours certifiées véridiques, avec ragots de village et secrets dévoilés au final. Un vrai conteur. Nous buvions tes paroles et, toujours, à la fin, le rire ou la surprise incroyable : “Nooon ? Ce n’est pas possible”. Une vie parsemée de récits, car tu observais les gens autour de toi avec un intérêt réel.
La chasse, la pêche, les rallyes automobile. Autant dire que nous n’avions aucun centre d’intérêt en commun, et pourtant, on pouvait discuter à bâtons rompus car en fait, tu t’intéressais à tout ce qui faisait la vie des gens autour de toi.
Solide, dur en affaire, au regard si doux… Tu vas nous manquer.

Mais promis, Papy, nous veillerons les uns sur les autres et nous nous raconterons tes exploits le sourire aux lèvres.

Transports

La guigne

27 novembre 2021. En 2017, je ne sais pas ce qu’il s’est passé au juste, mais c’est un peu comme si la Grande Faucheuse avait fait un strike. Sûre qu’elle s’est saisie à trois doigts d’une énorme boule appelée Mort et qu’elle l’a balancée un peu au hasard, pulvérisant tout le monde. Ensuite elle a déplié les genoux et observé le carnage. Je me suis rendue à tellement d’enterrements que j’avais l’impression de vivre dans un funérarium, entourée de fleurs au parfum oppressant et de me nourrir essentiellement de sandwichs mous à la salade de crabe.

Cette année, j’ai décidé de battre mon record et je suis sur la bonne voie avec une visite par semaine.

Tout ça pour te dire que, le jour où j’ai dû faire passer Etoile au contrôle technique, j’avais les nerfs à fleur de peau. Le type s’est approché de moi avec un air soupçonneux. Il faut reconnaître que ma voiture est sacrément déglinguée. Ces derniers mois, il m’a fallu plusieurs accrochages successifs avant de constater que je n’étais plus apte à conduire. D’abord, je suis sortie de chez Mélanie en arrachant mon rétroviseur dans un panneau de signalisation quand un lampadaire m’a foncé dessus alors que je faisais ma marche-arrière, réduisant en bouillie tout mon pare-choc. Surprise par le bruit de tôle froissée, je me suis mise à pleurer sur le bas-côté de la route. J’ai roulé comme ça quelque jours, mais comme mon pare-chocs faisait flap flap dans le vent, j’ai fini par le fixer avec un morceau de corde, un beau travail tout en finesse. Quelques semaines plus tard, j’ai foncé dans un muret. J’allais acheter un pot de compote de pommes à la pompe essence et je m’étais garée un peu de travers parce que je n’en n’avais pas pour longtemps, sans voir que j’empêchais l’accès à la machine à regonfler les pneus. Un homme est arrivé et, comme de bien entendu, il voulait regonfler ses pneus pile à ce moment-là. J’ai regagné ma voiture et, la manoeuvre pour me sortir de là n’étant pas simple, le type me regardant d’un air appuyé et légèrement courroucé, j’ai fait du grand n’importe quoi, jusqu’à ce que j’entende un nouveau bruissement de tôle, cette fois à l’avant. L’homme qui regonflait ses pneus m’a dévisagée comme si j’étais demeurée, chose que je ne suis nullement, et j’ai filé à toute berzingue loin de la station Q8, à nouveau en pleurs.

Au contrôle technique, donc, le type observe ma voiture en miettes et il me crie : “Regardez-moi ça : encore une marche arrière mal engagée, à ce que je vois… Alors, ma petite dame ?! On vient ici sans même prendre la peine de faire réparer sa carrosserie ?! Qu’est-ce que vous croyez ? Vous vous dites que le Monsieur va être sympa et vous la faire passer ? Vous pensez que je vais vous faire une fleur, c’est ça ?!” Moi, penaude, je ne sais pas quoi lui répondre et, s’il y a bien un truc qui m’ennuie, Gary, c’est que l’on me prête des intentions que je n’ai pas. Comme je te l’expliquais, j’étais déjà patraque, au bord des larmes, avec tous ces morts autour de moi, alors, me sentant agressée, je me suis mise à pleurer. L’homme était super emmerdé. Il m’a dit : “Mais alors Madame, qu’est-ce qu’il y a ? C’est la guigne, en ce moment ? Ca, quand c’est la guigne, c’est la guigne. Mais ne vous tracassez pas trop. Regardez, elle n’a rien, votre voiture. Juste un phare à changer. Ce n’est pas grand chose, ça, hein ? En dessous, tout est impeccable. Rien à dire. C’est bien, ça, non ? Et vous n’allez quand-même pas aller au garage pour ça, ce serait trop bête : ça vous coûterait plus cher que le prix de votre voiture. Je vois que vous l’avez attachée vous-même ? C’est pas mal fait, vous êtes une bonne bricoleuse, à ce que je vois”.

Et Etoile est passée les doigts dans le nez. Moi, je suis allée me moucher sur le parking puis j’ai redémarré.

Voyages

Week-end dans les Ardennes

23 novembre 2021. Je ne sais pas très bien comment l’expliquer rationnellement, mais parfois, je me demande si cela n’arrive pas qu’à nous…

Nous, c’est le club des cinq. On avait organisé ce week-end il y a bien longtemps déjà, pour célébrer les quarante ans de Mélanie et nos vingt ans d’amitié. Entre-temps, Covid oblige, elle en a bientôt 42, mais après moult reports il avait enfin lieu, et on était au taquet.

Mélanie a dit : “Partir en weekend avec vous, c’est un peu comme partir sur l’île des dix petits nègres, sauf qu’on ne dit plus nègre, qu’on est que cinq et qu’on sait déjà qui est le tueur. Nel a dit : “Partir en week-end avec vous, c’est un peu comme s’enfermer dans une immense escape room, sauf qu’on ne pourra peut-être jamais s’en échapper”. Et je tiens à te préciser qu’elles ne se sont pas concertées, c’est te dire l’ambiance que ça promettait. 

Pour l’occasion, on avait réservé ce qui se fait de mieux : un gîte magnifique avec de grandes baies vitrées donnant sur la forêt, un bain norvégien sur la terrasse, de belles chambres avec des salles de bains attenantes pour pouvoir prendre des bains moussant au calme, coupe de champagne à la main.

Quand j’ai expliqué à ma famille que je devais retirer mille euros en liquide pour la caution, elles ont commencé à bien se payer ma tronche, disant que j’étais tombée sur des trafiquants de drogue. Je les ai fait taire et je suis allée retirer mes billets, en deux fois parce que je dépassais le montant maximal autorisé. 

Je suis partie avec Mélanie et, dix minutes avant l’heure, on a téléphoné à Martini Mazout pour le prévenir de notre arrivée imminente. Il nous a dit qu’il avait beaucoup de travail, mais que nous pouvions prendre les clés sous un pot de fleurs et nous installer au chaud en attendant qu’il vienne nous accueillir. 

On est arrivées dans la rue en question. Noir de la nuit et maisons vides d’un village de vacances tout aussi vide. On a cherché le numéro neuf, mais il semblait s’être volatilisé. Heureusement pour nous, il y avait là deux autochtones sur le trottoir, alors Nel, qui était dans la voiture juste devant nous, s’est arrêtée pour leur demander de l’aide. Très vite, on remarque que la femme lève les bras au ciel et semble très agitée, pour ne pas dire sérieusement énervée. On sort de la voiture pour voir ce qui se passe et on comprend qu’il y a comme qui dirait une couille dans le potage : ce couple cherche lui aussi le numéro neuf. On vérifie nos papiers, et il s’agit bien du numéro neuf de telle adresse, à telle date. 

Cela s’appelle une double réservation, Gary. Et quand ça t’arrive dans un train, ma foi, tu t’assieds sur ta valise dans un sas, mais quand ça t’arrive pour un gîte dans les Ardennes, c’est un peu plus problématique. 

On a appelé Martini Mazout qui nous a demandé d’arrêter de l’appeler tout le temps. Bah oui, vu qu’on était deux groupes, on arrêtait pas de le prévenir qu’on arrivait. Et il nous a redit qu’il ne pouvait pas arriver tout de suite, qu’il avait beaucoup de travail, et qu’il fallait arrêter de le faire flipper, parce qu’avec des coups de fil comme les nôtres, il avait peur qu’il s’agisse d’une double réservation. Là, la petite nerveuse de l’autre groupe a commencé à monter dans les tours, l’attitude je m’en foutiste de Martini commençant à lui taper sur les nerfs. 

On a essayé de la calmer et de rester optimistes. On s’est dit que si on parvenait à trouver ce fichu numéro neuf, on verrait que la maison est séparée en deux espaces distincts et tout retournerait dans l’ordre. Mais on ne trouvait pas la maison. On a cherché, dans le froid, dans le noir, munis de petites baskets et allumant nos lampes de poche sur nos téléphones. Que dalle. 

A ce moment-là, un gros SUV est apparu, est passé devant nous, et est monté dans un sentier dans les bois pour en ressortir quelques minutes plus tard. Mélanie l’a stoppé pour demander à la femme qui le conduisait si elle connaissait le numéro neuf, mais elle a dit que non, elle ne pouvait pas nous aider, et elle a redémarré en trombe. 

Là-dessus, d’autres amis de l’autre groupe sont arrivés et ils nous ont décapsulé des bières. On s’est bien entendus, et on a tellement ri qu’on s’est dit qu’on réserverait nos vacances d’été tous ensemble, même pas besoin de double réservation. 

On a appelé Ardennes-Etapes. On a laissé un message. “Nous vous écouterons peut-être lundi après la pause café de onze heures”, semblait dire le répondeur. Il faisait froid, et ça commençait à faire des plombes qu’on était là à se peler le cul et à harceler Martini Mazout qui ne semblait pas daigner rappliquer son boule. Mieux encore, il a commencé à ne plus nous répondre du tout, nous laissant en plan avec son répondeur.

Un type est arrivé dans une camionnette et il nous a demandé si on avait un problème et, comme par hasard, il avait justement un logement à nous proposer. Je ne suis pas un lapin de six semaines, Gary. Se retrouver en pleine nuit au beau milieu d’une forêt avec mille euros en poche, une maison qui n’existe pas, un type qui a un nom d’emprunt et un autre qui sort de nulle part avec une solution toute trouvée, je ne sais pas toi, mais moi je trouve ça louche et ça me met la puce à l’oreille. J’ai commencé à paniquer. J’ai dit : “C’est probablement une arnaque. Un coup monté. On est tombés sur le dépeceur des Ardennes, ou sur un violeur en série”. Tout le monde était d’accord avec moi.

Puis, tout à coup, comme un espoir dans la nuit noire, on a trouvé la maison. On a fait le tour, soulevé tout ce qui se soulevait sans trouver la clé. Martini Mazout est arrivé. “Il y a un problème”, a-t-il dit. Tu m’étonnes, Martini. Je dirais même qu’il y a un sacré binze. Il nous a fait rentrer dans la maison et là, nous a appris que c’était l’autre groupe qui était prioritaire, parce qu’ils avaient réservé en premier. Mélanie est partie en sucette. Elle a passé ses nerfs sur Martini et, finaude, elle lui a dit : “En plus je parie que vous avez envoyé votre femme chercher les clés”. En effet, elle était venue les rechercher pour nous empêcher d’entrer et de prendre possession de la maison, nous laissant tous dans le froid et le noir, et c’est elle qui était passée en SUV. 

Il nous a promis de nous trouver une solution, il connaissait des gens qui avaient des gîtes, et il nous a proposé le gîte “Le Larpin”. Nel, malentendante, a compris “le lapin” et elle a envoyé un message à Sébastien et Jean-Noël disant : “changement de plan, on se retrouve au gîte des lapins”.

On est parties au gîte des lapins. Le propriétaire est arrivé assez rapidement. Il est resté pendant des plombes devant la porte de la maison, alors qu’on commençait sérieusement à se geler les miches. Il voulait que l’on mette nos masques, mais, au lieu de nous le demander franchement, il nous a fait lambiner. Il a annoncé, en nous regardant d’un air méfiant : “Je mets mon masque”. On ne réagissait pas. On était frigorifiées, on voulait juste qu’il nous ouvre. Alors il a ajouté, pour nous culpabiliser : “Comme il se doit”, puis il nous a de nouveau observées de manière circulaire, vérifiant l’ effet de ses paroles sur nous. Rien. Tu vas ouvrir, bordel à queue ? Il est monté en puissance, ajoutant : “Parce que je suppose que tout le monde ici est vacciné ?”. Franchement, Etienne Larpin, je t’en pose, des questions, moi ? Si tu as reçu une dose dans le bras, ou deux ? C’est la nouvelle question indiscrète made in 2021 ? On a élevé les cochons ensemble ? Tu vas nous l’ouvrir, ta putain de porte ? Renonçant à nous faire obéir, il a fini par ouvrir la porte du gîte. Il a annoncé : “La température ambiante doit rester sur 15 degrés. Si vous voulez plus, vous devez faire du feu”. Apparemment, c’est ça la vie à l’ardennaise, on se pèle le cul même à l’intérieur des maisons. Dès qu’Etienne Larpin avait le dos tourné, Nel tournait les vannes de tous les thermostats, histoire qu’on se réchauffe un peu. 

Il nous a montré la baie vitrée noire et a dit : “A cette heure-ci on ne voit rien, mais la vue est magnifique. Vous venez d’où?”. Décidément, le type, il adore les questions indiscrètes, mais je lui ai répondu quand-même. J’ai dit : “On vient de Namur, Bruxelles”. Il m’a regardé avec des yeux ronds de surprise et a précisé : “Namur ET Bruxelles ?”. J’ai eu envie de dire : “Non, Namur-Bruxelles, une nouvelle ville”, mais je me suis tue. 

Jean-Noël et Sébastien sont arrivés comme les carabiniers d’Offenbach, avec une guerre de retard. Une concierge est arrivée aussi. Elle nous a donné des draps. Elle voulait savoir de combien de lits doubles et de combien de lits simples on avait besoin, mais vu la complexité de notre réponse, je crois qu’elle a cru qu’on organisait une immense partouze. On lui a demandé à quelle heure on devait quitter les lieux le dimanche, et elle a répondu : “Alors. Ça va être très simple. Vous repartez quand vous voulez. 21 heures, 22 heures, j’en ai rien à caler”. “Vous n’en avez rien à caler ?!” s’est offusqué Jean-Noël, qui aime le langage châtié. “Oui, a-t-elle rectifié, j’en ai rien à secouer. Vous déposez les clés dans la boîte aux lettres, et vous pouvez partir.” Elle nous a tous regardés et, nous trouvant certainement trop saltimbanques à son goût, a ajouté : “Dans la boîte aux lettres de Monsieur Larpin”. Au cas où on les déposerait ailleurs. 

On s’est enfin retrouvés seuls dans notre gîte et Jean-Noël a déclaré : “Allez, les amis. Avec un peu de bonne humeur et beaucoup d’alcool, notre week-end devrait bien se passer”. 

Deuil

Carlotta

On est arrivées le même jour. On nous avait envoyées à une journée de formation des nouveaux agents communaux. Tu prenais consciencieusement note, pendant que je baillais aux corneilles en mimant de la pâte à gâteau qui s’écoule de sa chaise. Tu me regardais d’un oeil amusé, un peu comme si tu n’avais jamais entraperçu une créature aussi étrange que moi.

Tu voulais tout savoir sur moi. Tout. Aucun détail ne devait échapper à ton analyse impitoyable. Et à la fin, tu as déclaré : “Tu seras mon amie”. un peu comme on le faisait dans la cour de récré. Un peu comme dans l’enfance. Quand c’était facile. Quand il suffisait d’énoncer une réalité pour qu’elle existe. “Tu seras mon amie”.

J’ai essayé de t’échapper, au début. Non pas que je ne veuille pas te rendre cette amitié, bien au contraire, mais ça me semblait être une entreprise risquée. On était trop différentes. Mais tu disais : “Peu importe, c’est ça l’amitié”. Tu rajoutais : “Au contraire”.

Puis il y a Sophie. Et on a nous trois, on a reformé le trio des trois Grâces. Non, Bichette. Pas les trois grasses. Peu importe le volume des popotins tant qu’à l’intérieur nous soyons grâce et volupté. Et des femmes de poigne avant tout.

Sophie et moi, on arrêtait pas de te mettre en garde : Nous sommes désordre et chaos là où tu es ordre et méthode. Nous sommes indiscipline là où tu es maîtrise. Nous sommes renoncement là où tu persévères sans relâche. On avait peut-être peur de te décevoir, je pense. Tu étais tellement intransigeante. Mais nous avons formé ce trio étrange, déconcertant parfois. Et tu as eu raison d’avoir foi en nous trois.

D’ailleurs, ça me fait mal à la gueule de le reconnaître, mais tu as toujours raison.

On a travaillé, un peu. Mais avouons que ce n’était pas notre principale préoccupation. On a parlé, beaucoup. Pour ne pas dire sans relâche. De tout. De la pluie, du beau temps, des maris, de l’enfant. Et de ce que l’on ressent. Peines, joies. Plénitude, irritations, il fallait tout te dire, tout te confier sans rien omettre et ton oreille était absolue. Ai-je déjà rencontré une oreille aussi absolue que la tienne ? Je ne pense pas, non.

On a mangé des sushis tous les vendredis midis. 1 B2, 2 B3, 2 coca light, 1 coca. A ce rythme-là pendant huit ans. Ton règlement d’ordre intérieur ne tolérait aucune dérobade. Seules excuses valables : des vacances à l’étranger, et la mort. Mais Bichette, on vient ici pour t’annoncer qu’on a modifié cette clause. Nous perpétuerons nos traditions, et tu seras avec nous. On t’emmènera. Parce qu’on a besoin que la vie continue à avoir cette saveur que tu lui as insufflée. Une saveur de vendredi midi, un petit arrière-goût de sushi.

On a joué aux apprenties sorcières, aussi. Mais ce chapitre-là, on le garde pour nous. Les murs de nos appartements n’en reviennent toujours pas, mais il faut bien secouer la rationalité, parfois, pour faire entrer la magie.La magie, parlons-en. La spiritualité. Tu ne pensais pas qu’il y avait une vie après la vie : tu le SAVAIS. Et à nouveau, il aurait été vain de t’en dissuader. C’était un savoir qu’il n’était pas envisageable de remettre en question. Honnêtement, Bichette, j’en suis fort heureuse et soulagée. Parce que ça signifie que tu seras toujours là pour nous, et que nous serons toujours là pour toi, ma harceleuse préférée. On ne sait pas encore la forme que ça prendra : pardonne notre ignorance, mais c’est nouveau pour nous. Enfin… pour toi aussi, à vrai dire.

Mais compte sur nous pour continuer : à faire semblant de travailler, à glousser comme des dindes, à discuter à bâtons rompus, à manger des frites, à boire du thé, et à ne jamais nous accorder sur nos chanteurs préférés. Parce que c’est ça, la vie, parce que c’est ça qui nous fait et c’est ça qui nous lie.

Et dis bien à Charlie qu’il pourra toujours venir nous trouver pour qu’on lui parle de sa maman qui l’aimait tant. Promis Bichette, on lui fera un portrait élogieux de toi, car tu es une grande femme comme la terre en porte trop peu.

On t’a aimée, on t’aime, et on t’aimera toujours.

Tes deux amies pétées du casque.

Animaux

Miracle morning

4 novembre 2021. Depuis les vacances de mes colocataires, Stanislas s’est prise d’amour pour moi et dort à mes côtés. Ce matin, elle a quitté mon lit vers six heures pour aller gratter à la porte de l’atelier où dormait Adèle. D’abord, ma sœur a tenté de l’ignorer. Mais elle connaît l’apôtre. Elle sait que si elle ne lui ouvre pas, Stan fera la danse de l’essuie-glaces jusqu’à ce que mort s’en suive (la mort cérébrale d’Adèle, j’entends).

Alors elle s’est extirpée de son lit et est allée lui ouvrir. Le chat n’a pas voulu entrer. Apparemment, elle exigeait juste que la porte de l’atelier soit ouverte, question sécuritaire, sans doute.

Adèle est allée se recoucher.

Elle a entendu du bruit dans la chambre d’en bas, où dormait mamy Tine. Happy profitait du fait que la porte soit restée entrouverte pour aller dégommer les croquettes de Kodak qui se trouvent là. Adèle s’est levée. A interpellé le chien par-dessus la rambarde. Le chien l’ignorant royalement, elle a dévalé les escaliers pour lui intimer d’arrêter. Il a continué son gueuleton, sourd à l’autorité de ma sœur. Énervée d’être ainsi snobée, elle est entrée discrètement dans la chambre de mamy, a tiré le chien par les pattes arrière. Le chien a glissé sur le plancher tel un gros sac de patates, non sans essayer d’attrapper une ultime croquette.

Adèle est montée se recoucher.

Stanislas est revenue inspecter l’atelier. Elle a refait quelques éléments de la déco. A décrété que le bic qui se trouvait sur le bureau serait mieux par terre. A sauté de tout son poids dudit bureau jusque sur Adèle avant de regagner une étagère, telle une gymnaste sur un trampoline.

Adèle s’est à nouveau levée.

A ouvert le velux pour envoyer le chat à travers le cosmos.

Le chat, toutes griffes dehors, a mis au point la tactique Spiderman et a déployé toutes ses pattes qu’elle a ventousé sur les rebords de la fenêtre, empêchant la manœuvre d’expulsion. “Ce fut comme essayer de faire entrer une araignée récalcitrante dans un sac”, a-t-elle témoigné plus tard dans la journée.

Autrement dit, ce fut peine perdue.

Adèle, renonçant à tout jamais à se recoucher, a enfilé ses chaussures de marche et est partie randonner un peu, loin de cette arche de Noé psychiatrique.

Lorsqu’elle est rentrée à la maison, essoufflée et calmée et qu’on lui a demandé : “Oh, tu étais déjà levée ?”, elle nous a répondu : “Oui. J’ai fait mon » miracle morning”” en filant une tape à l’arrière de la tête du chat.