Gary

16 juillet 2022. Je suis arrachée à mes écrits par des cris venant du fond du jardin. « Viens nous aider, Natha !!! »

Ni une ni deux, j’accours.

C’est dingue, quand-même : je pars cinq jours à peine, et à mon retour, mes colocataires se sont transformées en véritables bergères faisant paître leurs troupeaux dans la lande.

Sauf que leur troupeau est récalcitrant. L’un d’entre eux (j’ignore lequel, je n’ai pas encore imprimé qui était qui) a commis une évasion à la « Prison break » et se dirige dangereusement vers les choux luxuriants d’Adèle.

Mère ouvre ses bras en croix et lui parle avec douceur et fermeté : « Retourne à la maison. Retourne à la maison »

Le mouton-chèvre la regarde d’un air étrange, de ses yeux jaunes fendus à l’horizontale et semble très clairement se foutre comme d’une guigne de ce que la bergère à semi-folle lui murmure à l’oreille. Il s’en bat totalement les steaks, lui, ce qu’il veut, c’est se faire un gueuleton à base de choux et éventuellement de branches de framboisiers qu’il commence d’ailleurs à arracher avec détermination et volupté.

« Non, pas les framboisiers » lui défend Adèle. Natha, va chercher leurs graines dans la cuisine, s’il-te-plait ».

J’ignorais que les ovidés mangeassent des graines, mais je dois bien reconnaître que ceux-ci échappent à tout signalement, alors je m’exécute.

Quand je reviens avec mon seau de graines, un second mouton s’est échappé de l’enclos. « Ce sont les Houdini des moutons !!! » s’exclame Adèle qui craint de plus en plus que ses crucifères ne s’évanouissent dans la nature. Elle secoue le seau. Ils aiment ce bruit. Ils relèvent la tête. J’imagine que pour nous, cela équivaut au tintement d’un paquet de M.M’s version familiale que l’on secouerait pour nous appâter. Ils la suivent.

– Mais tu ne les avais pas entendus ?! Cela fait un moment qu’ils étaient en train de bêler » dit maman.

– C’est à cause de son audition remarquable », répond Adèle.

Gary

Sainte Nathalie

27 juillet 2022. C’est la Sainte Nathalie. Et ce n’est pas moi, c’est l’adage qui le dit : « A la Sainte Nathalie, tu fais un peu c’que t’as envie ».

Et ce dont j’avais très envie, c’était de m’octroyer une parenthèse entre la journée à l’hôpital et la soirée à la maison. Une sorte de sas de décompression.

Quand je suis passée devant chez Fleur de lait, j’ai pillé sec, réalisant subitement que c’était exactement cela qu’il me fallait : lécher un cornet de glace assise sur un banc, en regardant passer les familles en bermuda devant la Meuse et ses rochers, au beau milieu des fientes de canards.

Je me suis garée à la nawak sur un rebord de trottoir et je suis entrée dans le bâtiment.

Il y avait des clients attablés à l’intérieur, à qui l’on servait de colossales coupes de glaces surmontées de nuages de chantilly et d’éventails biscuités et j’ai su que c’est à cet endroit précis que je m’accorderais ma pause glacée, à une petite table solitaire dressée dans un recoin, une sorte de bow-window donnant pile sur la jetée.

Il a fallu un temps fou à la serveuse ; une jeune étudiante chaussée de ces étranges lunettes vintage qui donnent un air d’inspecteur Derrick enfumé (je ne comprends plus la mode, peut-être est-ce le signe que je suis devenue has-been) avant de daigner prendre ma commande, mais elle a fini par m’apporter ma montagne de glace que j’ai commencé à déguster en pleine conscience, comme Madame Pirette venait de nous l’apprendre, quand j’ai été dérangée par un bourdonnement désagréable.

Une guêpe s’épuisait à se taper contre la vitre.

Je l’ai observée un temps, le coeur serré, car elle me faisait étrangement penser à moi, qui suis en train de me débattre en vain contre une surface imperméable et vitrée, laissant deviner par transparence un idéal inaccessible et ignorant peut-être que la sortie vers la liberté se trouve à deux encablures de là.

J’ai observé les lieux et joué ma Brigitte Bardot. La fenêtre à ma gauche pouvait s’ouvrir en oscillo battant.

Je voulais me la jouer discrète, bien entendu. L’ouvrir et inviter la bestiole à se diriger vers la sortie.

Mais tu te doutes que les choses ne se sont pas déroulées aussi simplement.

J’ai ouvert la fenêtre, certes, mais cette abrutie de guêpe ne semblait pas comprendre ma proposition, alors je me suis emparée de la carte des desserts et je m’en suis servie pour rabattre mon insecte vers la sortie, ce qui était complexe depuis ma position assise, donc je me suis levée tout en restant devant ma chaise, dans un entre-deux inconfortable et j’ai éventé le bestiau jusqu’à l’embrasure de la fenêtre. Mais, à croire qu’elle dédaignait mon aide, elle restait littéralement sur le carreau, alors j’ai fait un geste plus ample avec mes bras, ce qui a fait pencher l’ouverture de la fenêtre d’encore un cran, ce qui a heurté une sorte de grande plante qui décorait ma table, ce qui a fait basculer un petit vase qui est venu s’encastrer dans ma coupe de glace, qui a penché dangereusement, du coup j’ai lâché le menu qui est tombé avec fracas sur le sol afin de rattraper ma coupe qui s’est redressée avec fierté malgré tous les objets tombés pêle-mêle autour d’elle.

J’ai jeté un coup d’oeil vers l’assemblée en déclarant : « Tout va bien, que personne ne bouge ».

A la table d’à côté, deux adolescentes au visage acnéen se riaient de moi, mais pas de manière amusante, plutôt de manière cynique, comme on le fait à quatorze ans, jugeant de très haut toute incartade à la bienséance, peut-être gênées pour moi qui me donnais en spectacle de la sorte.

J’ai fait comme si de rien n’était, leur envoyant en échange mon sourire contrit et me suis rassise sur ma chaise. J’ai redressé le vase, remis dedans la grande plume, ramassé le menu qui traînait par terre et me suis racheté une dignité en plongeant ma grande cuillère dans mon immense coupe de glace qui, finalement, n’était pas si bonne que cela, et en plus la garniture me collait aux dents, mais quelle idée aussi de demander une coupe miel-nougat, quand rien ne remplace une bonne brésilienne ou une classique dame-blanche.

« A la Sainte Nathalie, n’oublie jamais que tout peut partir en vrille ».

Gary

Aie confiance

18 juillet 2022. L’infirmière Systole et le Docteur Labeille entrent dans la pièce. On comprend vite, à la façon dont ils communiquent, qu’ils sont deux pôles indissociables.

Lui s’installe droit comme un I sur son tabouret, les jambes repliées sous lui, pieds chaussés de Croc’s bleues. Il ferme les yeux, joint les doigts de chaque main, se recueille, s’aligne sur le cosmos, pendant qu’elle nous explique le fonctionnement du séjour. Elle nous distribue le planning des deux semaines qui nous attendent. « Ce séjour peut être très éprouvant, nous prévient-elle, car le rythme est soutenu et les émotions intenses ». En effet, les colonnes montrent un enchaînement assez serré d’activités. « Il y aura des moments de travail ensemble, mais sans que cela soit de la thérapie de groupe pour autant, car vous n’y parlerez pas de votre vécu ; cela est réservé aux entretiens individuels. Vous parlerez de vous de manière métaphorique, afin de prendre de la distance par rapport à vous-même et ne pas vous mettre en insécurité vis-à-vis des autres. En plus de ce travail en groupe, il y aura des plages horaire pendant lesquelles vous serez vus en entretiens individuels avec un psychologue, un psychiatre, une assistante sociale, un généraliste, à raison de plusieurs séances avec chacun d’entre eux. Il y aura également des ateliers corporels, des tests de potentiels évoqués et des questionnaires à remplir. Deux semaines somme toute très chargées. Je serai avec vous chaque jour, mais pas toute la journée. Le matin, je distribuerai les rendez-vous individuels. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, je suis dans la bureau juste à côté ».

Visiblement, l’infirmière Systole sera notre point d’ancrage dans la tempête. Il émane d’elle douceur et bienveillance.

Quand elle a terminé ses explications, le Docteur Labeille sort de son sommeil paradoxal pour s’adresser à nous.

Le docteur Valium m’avait un peu parlé de lui. Elle m’avait dit : « Vous verrez, quand le Docteur Labeille vous parle, sa voix est tellement posée que vous pourriez piquer du nez et entrer dans un sommeil profond». C’est vrai qu’il parle lentement, voire très lentement, à la manière d’un hypnotiseur de cabaret. Ses yeux ronds et fixes ressortent étrangement, coincés entre son masque et de grands sourcils broussailleux, lui faisant un regard allumé. « Vos paupières sont lourdes », me dis-je en mon for intérieur.
Il nous prévient qu’il va plonger ses yeux dans les nôtres, afin d’entrer en contact avec chacun d’entre nous. Je pense à Kaa le serpent, qui, de ses pupilles tournoyantes et psychédéliques tente de faire entrer en léthargie sa proie avant de la dévorer.
« Aie confiance », semble-t-il sous-entendre. Puis, quand il plonge son regard en moi, Gary, je fais moins la maligne, à ressortir à tour de bras mes références toutes pourries made in Walt Disney, et je rends un peu les armes, je le laisse entrer en contact avec mon âme ; après tout c’est lui qui détient l’une des dernières chances de me tirer de là. Il est l’une de mes planches de salut, alors je décide ici et maintenant de lui faire confiance. Des êtres au bout du rouleau, il en a vu d’autres, il en a aidés à la pelle, il en a croisé à qui mieux mieux.

Regarder l’autre et soutenir son regard : voilà une vraie rencontre, au-delà des prénoms, au-delà des mots, hors des banalités.

« Vous ne vous connaissez pas encore, tous les sept. Vous ignorez ce qui amène les autres ici. Votre point commun, ce qui vous relie, c’est la souffrance. L’expérience de la souffrance. Et cette souffrance est loin d’être anodine puisqu’elle vous a menés ici : à l’hôpital. Et ce n’est pas un lieu anodin, un hôpital. »

La femme assise à ma droite se met à pleurer à gros sanglots dans son masque. Je la suis. La troisième s’y met aussi. Je sens qu’on forme déjà une magnifique tryade.

Nous sommes trois femmes et quatre hommes. De quoi défier les statistiques, car la dépression touche plus facilement les femmes, à ce qu’il parait. A moins que tout le monde ici ne souffre pas de dépression ? A moins que d’autres problèmes puissent mener en ce service ? J’avoue que je suis un peu curieuse de savoir ce qui amène mes comparses en ces lieux. J’aurai certainement tout le loisir de le découvrir. Mais avant tout, si je m’occupais un peu de moi-même, pour changer ?

Gary

Mouton breton

  • Il faut commencer par débroussailler le terrain, m’explique maman.
  • Pourquoi ?
  • Tu as vu la hauteur des herbes ?! Si on jette des moutons nains là-dedans, sûre qu’on ne les retrouve plus avant la fin de l’hiver.

C’est vrai que les herbes sont hautes. Mère a semé un immense pré fleuri s’étendant jusqu’au ruisseau du fond. Elle se met à débroussailler. Je ratisse derrière elle, sous le soleil exactement, un fichu sur la tête.

  • Comment ça va, Gwenda la saxonne ? me crie Adèle, faisant référence à notre cher Ken Follett.
  • Mal, lui dis-je, le dos en compote, le visage ruisselant de sueur.
    Le soir, je dois faire des étirements tant mon corps est perclus de douleurs.

On cherche des renforts pour nous prêter main forte samedi. Alain, Loren et Dorian répondent présents. Il faut enfoncer les pieux à coups de massue. Je me charge d’arroser les piquets afin qu’ils entrent plus facilement dans une terre meuble. Alain se fout de ma balle. « Ils ne pousseront plus, tes piquets, Natha ».
Il faut déplacer tout un tas de bûches de bois qui se trouve pile à l’endroit où viendra la clôture. Dorian et Loren s’en chargent. Ils sont si méticuleux qu’on dirait qu’ils ont travaillé au fil à plomb. Leur méthode plait à Mère qui leur promet de les réengager dès qu’elle en aura besoin.

A midi, on se pose. Je ne redémarrerai plus ; j’essaye de respecter mes limites qui sont déjà bien entamées. On parle des noms que l’on aimerait donner à nos moutons.

  • J’ai pensé à Helmut, dis-je fièrement.
    Loren apprécie mon idée. Helmut comme El’mouton, Helmut le moutmout’, bref un trait de génie.
  • On cherche plutôt dans les noms bretons, explique Adèle. Parce que c’est une espèce bretonne.
  • Nolwenn ? Dis-je, car c’est le premier prénom qui me vient.
  • Euh… tu permets, me tempère Alain. C’est ma fille.
  • Ah ouais, pas sûre qu’elle sera d’accord qu’un de nos moutons porte le même nom qu’elle…
  • Manau ?
  • Matthieu ?
  • Enora ?
  • Gaëlle ?

Rien ne sonne bien à nos oreilles. Et puis, autre difficulté, on aimerait que les prénoms aillent par trois.

  • Comme Riri, Fifi et Loulou, dis-je.
  • Oui, mais en mieux.
  • J’ai une idée ! s’exclame Loren.
  • Vas-y, balance, lui ordonne Adèle.
  • Gigot, Méchoui et Ragoût.
Gary

Compter les moutons

5 juillet 2022. Mère a remis sur la table le sujet des moutons. Elle trouve que ce serait bien d’en mettre dans le fond du jardin afin qu’ils mangent les herbes hautes et qu’elle ne doive plus faucher. Mais cette fois, Adèle, devenue une véritable métayère, la prend au mot et lui annonce : « Je vais me renseigner ».

Quand Adèle se renseigne, il faut craindre le pire. Disons qu’elle est plutôt du genre efficace ; tout l’inverse de moi. Ce qui fait que Mère a à peine eu le temps de passer la journée à son stage de poterie qu’à son retour, les moutons broutaient dans la prairie.

J’exagère, Gary.

En vérité, elle avait pris tous les renseignements nécessaires et avait noté sur un papier les races intéressantes et sociables, calculé le nombre qu’il fallait compter au cheptel proportionnellement à l’étendue de nos terres, (trois moutons nains) ainsi que le nombre de piquets à planter et le kilométrage de clôtures à acheter, laissant Mère la bouche close devant le fait accompli.

Si je te raconte tout ça, tu te doutes bien que c’est parce qu’il y a un hic.

Adèle s’est renseignée auprès d’une société nommée « La petite biquette dans la prairie », parce que le nom lui inspirait confiance. Le type lui a dit :

– J’avais 120 moutons et j’en ai vendu 110, ce qui signifie qu’il ne m’en reste plus que 10. En d’autres mots, vous devez vous dépêcher.

Adèle se demande comment venir les chercher.

– Est-ce que vous faites des livraisons ?

Je me marre. On dirait qu’elle téléphone à Déliveroo pour se faire porter un plat de sushis. Je vois déjà le Uber sur son vélo, sonnant à la porte, deux moutons accrochés au porte-bagages, le troisième accroché à son dos.

Elle précise :

– Je n’ai pas de camionnette. Juste une voiture.

– En effet, répond-il, les transporter dans votre voiture n’est pas recommandé.

Je me demande si c’est parce qu’ils ont le mal des transports et qu’en plus de chier sur les sièges, ils se permettent de choisir la station de radio et exigent des pauses au Flunch sur l’autoroute.

– Voulez-vous que je vous les dépose aujourd’hui ? demande l’homme, pressé de nous jeter ses bestiaux.

Bon. Il se fait que la clôture n’est pas mise et que si on nous décharge une brouettée de moutons cet après-midi, ils risquent de mettre le dawa dans le jardin que Mère a passé tant d’heures à rendre parfait.

J’imagine déjà les moutons allongés sur les transats, installés dans le flamand rose gonflable, un verre de porto à la patte ou encore s’en prenant aux rosiers Charles Aznavour.

– Hors de question, crie Mère. Tu ne peux pas lui demander de nous les laisser de côté ?

– Maman, ce n’est pas comme si un lecteur me demandait de lui laisser un Barbara Cartland sur l’étagère, lui dis-je pour la raisonner.

– Ben quoi… on peut peut-être faire une réservation ?

Après négociations, le vendeur nous annonce qu’il les livrera lundi matin, très tôt. Il ne nous reste que quelques jours pour installer la clôture.

Je me réjouis intérieurement.

J’ai vraiment hâte de m’occuper de ce genre de chantier.

Gary

La soupe aux choux

L’ hôpital, c’est inévitable, brasse son lot de « drôles », comme dirait Bouboule (prononcez « drols », à la wallonne).

Je passe ma pause sur un banc à l’ombre. Un homme bedonnant, bide à l’air sous son marcel, s’approche dangereusement de moi en s’appuyant sur sa canne. Il porte de grands bas de contention dans ses claquettes en guise de chaussettes.

Il continue à s’approcher. « C’est pour ma gueule », me dis-je intérieurement. Aimant à cas soc’.

De fait, il s’arrête pile devant moi. Et quand je dis pile, c’est pile, alors qu’il y a devant nous l’étendue d’un parc.

Il tape à un rythme régulier sur le sol poussiéreux avec sa canne et brandit son téléphone en l’air, tentant vainement d’entrer en contact avec sa planète.

Initierait-il une danse de la pluie ?

Il me gêne un peu dans ma tentative de me créer un petit temps pour moi.

Sa chorégraphie reste vaine : il fait un soleil de plomb, irrespirable, une véritable fournaise.

Gary

Ils étaient sept

18 juillet 2022. Une infirmière m’installe dans un petit local sans charme bénéficiant malgré tout d’une belle vue sur toute la vallée et plus encore. Quelques fauteuils en skaï aux couleurs pastel sont placés en rond au centre de la pièce. Certains sont en mauvais état, on croirait qu’un jaguar agressif y a fait ses griffes. Je m’y enfonce. C’est confortable, il y a même un appuie-tête. Le lieu est impersonnel ; à quoi est-ce que je m’attendais, on est dans un hôpital.


Les autres entrent un par un, d’abord interrogés par l’infirmière, et prennent place dans la ronde. On se regarde un peu en chiens de faïence, muets, calmes, sur la défensive. Je pense au fameux roman d’Agatha Christie, les dix petits nègres. Dix personnes qui ne se connaissent à priori pas sont amenées à se côtoyer pendant un certain laps de temps dans une villa ultra moderne construite sur l’île du Nègre. Ils ne savent pas exactement ce qu’ils font là, ils ont été appâtés par un millionnaire. Sur la table de la salle à manger sont placées dix statuettes de « nègres ». La première nuit, quelqu’un meurt assassiné. L’une des statuettes est retrouvée brisée sur le sol. La seconde nuit, une deuxième personne meurt, une seconde statuette a disparu, etcetera etcetera.
Si je veux être honnête, voilà à quoi je pense quand les autres participants entrent les uns à la suite des autres dans la pièce. Je pense : « Ils étaient sept » et vont passer ensemble deux semaines très intenses qui les rendront plus que probablement copains comme cochons, ou du moins, compagnons de déroute, mais en attendant, ces individus sont encore des inconnus pour moi, et je respire mal, en sachant très bien que si je suis là c’est que pas mal de choses dans mon existence sont sacrément parties en couilles.

Sur la table, pas la moindre statuette, seulement un distributeur de gel hydroalcoolique et un pack de mouchoirs version familiale, nous rappelant bien que ça va chialer à fond dans les chaumières.

Gary

Rentrée des classes

18 juillet 2022. Cette fois c’est officiel : les vacances sont terminées. C’est la rentrée. C’est l’impression que cela me fait, quand j’entre matinalement dans ma voiture et que je dépose mon sac à mains et ma gourde sur le siège passager.

– Ne t’inquiète pas, me rassure Adèle. Je suis sûre que tu vas te faire des copains. Tu te fais toujours des copains.

Au détour de la route en lacets apparaît l’hôpital, immense navire échoué dans un écrin de verdure, au sommet des falaises. Je gare Etoile, qui n’a pas l’air plus en forme que moi, balafrée par divers accrochages, dégonflée du pneu.

J’ai en main l’enveloppe sur laquelle j’ai pris soin d’indiquer la procédure d’admission à suivre ainsi que les différentes routes à emprunter. Je retrouve l’homme de l’accueil ORL, celui qui murmure dans son masque et à qui je dois faire tout répéter, et ce malgré ma remarquable audition. Il me dit de suivre la route 52 alors que sur mon papier il est indiqué route 102. Il est interpellé. « Non, dit-il, c’est la 52 ». J’entre dans l’ascenseur en compagnie d’une femme qui ; je l’ai entendu ; se rend au même endroit que moi : une de mes futures copines de séjour. Quand on sort de l’ascenseur, les portes des couloirs autour de nous sont bloquées à cause de travaux. « Ah, dis-je. Voilà qui commence bien ». Heureusement pour nous, la providence s’incarne en une infirmière poussant une malade dans une chaise roulante qui nous guide à travers l’hôpital jusqu’à destination. Redescendre jusqu’au zéro, longer le couloir, remonter jusqu’au sixième, prendre la troisième sortie Nord-est-sud-sud-ouest dans le rond-point et je ne sais quoi d’autre : j’ai déjà perdu la carte, et même la boussole.

Nous arrivons à destination. « Hôpital de jour, service de psychosomatique », est-il inscrit sur une photocopie. Encore des médecins qui n’ont pas droit à une plaque en bonne et due forme.

La secrétaire, bien sympathique, me reçoit puis m’invite à patienter dans le couloir. Je m’installe sur une chaise en plastique et observe les lieux. Un long couloir débouchant sur une grande fenêtre donnant sur la cime des arbres : pas trop mal. En face de moi, le bureau du Docteur Lentonnoir. Celui-là, il était clairement prédestiné : aptonyme de la mort qui tue.

En-dessous de chaque plaque de médecin est collée une photocopie un peu délavée représentant un tableau. Pour quelle raison ? J’imagine que c’est parce que la peinture calme les nerfs, en particulier l’impressionnisme. En face de moi, un Seurat, selon mon expertise. Représentant de grands peupliers ployant sous le souffle du vent.

Ils ont laissé la décoration de Noël. Des boules blanc nacré sont suspendues au-dessus des plaques de médecin et des guirlandes lumineuses traversent les plafonds. (Hashtag Noel pointilliste en plein été).

J’ai les yeux encore gonflés de la veille, la vue trouble. J’ai pleuré toute la soirée. Grosse crise mentale. Je suis allée me réfugier dans le lit de Mère, qui m’a caressé longtemps l’avant-bras pour me calmer. Quelque chose se fond sur moi, s’étend, me paralyse. Quelque chose en moi ne va pas, ne va plus, prend la place, toute la place, ne tourne pas rond. Un dérèglement total.

Les infirmières arrivent une à une et se saluent avec tant de chaleur : « Oh t’es enfin revenue de vacances, Géraldine ! Qu’est-ce que tu nous a manqué ! » Je les entends rire. Le Docteur Lentonnoir les rejoint et raconte une histoire de Ken et Barbie qui les fait toutes marrer. Leurs rires, leur entente, me font pleurer à nouveau. Je pense à nous. Moi et mes collègues. A l’ambiance de feu que l’on mettait parfois ; pour ne pas dire quotidiennement. Des délires à n’en plus finir, je ne pourrais pas te les énumérer ici ; penses-tu, en dix années… Parfois Ninie nous téléphonait depuis son étage pour nous demander d’arrêter de chanter Marcia Baïla, ou du moins de chanter moins fort, parce que cela aurait éventuellement pu déranger les lecteurs.

Je n’essaye même plus de retenir mes larmes, au son de leurs rires. Ici, on ne les craint pas, contrairement à moi. Ici, on y est coutumier. Ici, je décide de faire tomber le masque. Si je ne le fais pas ici et maintenant, quand le ferai-je ?

Gary

Séjour en Asie

22 juin 2022. Je suis assise sur une chaise de bar chez Mélanie. Elle me sert un grand coca-light avec des glaçons et m’accompagne avec du vin blanc tout en débitant les courgettes du futur repas en petits dés.

Les enfants sont nerveux, excités, plein d’emphase. Elle leur crie de se calmer, vainement. Alors elle dit : « Si ça continue, je vous fous devant la tablette ! » Puis elle me regarde et, réalisant ce qu’elle vient de dire, s’exclame : « Je rêve ou je viens de les menacer avec des jeux vidéos ?! Je ne dois pas être toute juste, moi ».

N’empêche, ça fonctionne. On ne les entend plus. On peut enfin mener notre conversation de la plus haute importance.

Elle me dit :

– Je trouve que c’est positif, cette histoire d’hôpital, mon Bichon.

Comme je ne vois pas très bien où se situe le positif dans le fait de séjourner dans l’aile psychiatrique d’un hôpital, je lui demande de développer. Elle donne des arguments somme toute évidents : cela peut m’aider à trouver des pistes de guérison, accélérer le processus. Puis elle ajoute :

– Et, sait-on jamais, tu vas peut-être rencontrer l’homme de ta vie !

– Tu veux dire parmi les malades ?

– Oui. Ou parmi le personnel soignant, c’est comme tu préfères.

– Tu me vois sortir avec mon psychiatre ?

Elle réfléchit un instant. Semble trouver que non.

– Mais tu pourrais rencontrer un dépressif dans un atelier de vannerie-pleine-conscience !

– Ce serait top. Deux dépressifs en couple.

– Oui, vous vous comprendriez.

– On se tirerait mutuellement vers le bas.

(Je réfléchis)

– Ce serait plutôt inhabituel. Original.

– Digne de toi.

– Mais qu’est-ce qu’on répondrait à l’habituelle question : « Comment vous êtes-vous rencontrés ? » A l’asile ?

– Je ne sais pas. Cela dépendra de l’ambiance que vous voudrez créer. Parce que c’est indéniable que ça produirait son petit effet dans une soirée. « On s’est rencontrés en psychiatrie et entre nous, ça a été le coup de foudre ».

– L’électrochoc.

– Oui, du haut voltage. Et si jamais cela vous mettait mal à l’aise, vous pouvez toujours utiliser un nom de code. Par exemple : « On s’est rencontré en Asie »

– En Asie ?

– Non. En Asile.

On se marre. On glousse. Elle se ressert une rasade de vin blanc pendant que je fais tinter mes glaçons dans le fond de mon verre. J’ajoute :

– Le Docteur Valium m’a dit qu’on y mangeait très bien.

– En Asie ? Oui, on mange beaucoup de riz.

– Non, je voulais dire en asile.

– C’est possible. Par contre les douches sont très froides. J’ai lu ça sur « Tripadvisor » Pour tout te dire, elles sont même glacées.

– Par contre le jet est très puissant.

– Et après tu peux te sécher dans des peignoirs. Mais ils sont bizarres, les peignoirs en Asie : ils n’ont pas de manches.

– Et l’architecture est très étrange. Il parait que les murs sont mous.

– Ah bon ? Tu m’apprends quelque chose.

Elle lève son verre.

– Trinquons, déclare-t-elle solennellement.

– A quoi ?

– A ton futur séjour en Asie.

– A l’Asie, lui dis-je en claquant mon verre de Coca sur son verre à vin.