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Vieille carne

17 avril 2022. J’ai encore reçu un recommandé venant de la Ville. Je me suis rendue à la Poste. Le problème, avec la Poste, c’est qu’elle est située pile à côté d’une boutique de pralines et que c’est un sacré acte de bravoure de ne pas céder à la tentation d’y entrer. Peut-être devraient-ils unir leurs forces, tant qu’à faire : pour tout recommandé, un sachet de tuiles aux amandes offert, pour toute récupération d’un colis, un chocolat à la liqueur.

J’ai réussi à rayer cet endroit de ma carte mentale le jour où la vendeuse m’a demandé si je voulais des manons avec ou sans la noisette. Mais d’où vient cette mode de proposer des confiseries sans sa noisette initiale ?! Après les MM’s et le chocolat noir, voici venu le tour des manons. Je subodore que c’est à cause des forts allergènes contenus dans ce fruit à coque. Il paraît qu’il s’agit là d’une allergie très puissante, létale. D’abord, tu sens ta gorge racler, puis enfler comme une baudruche jusqu’à ce que l’air ne circule plus. Là tu te mets à convulser, à taper des poings sur la table en guise d’alerte, tu deviens d’abord rouge, puis bleu et , à moins que quelqu’un n’ait la présence d’esprit et le courage de te faire une trachéotomie express à l’aide d’une paille, tu étouffes aussi sûrement qu’un canard dans une cocotte minute. A ce sujet, j’ai une opinion politique, certes radicale : si tu sais que tu es allergique à la noisette, ne cherche plus à manger ni de manons, ni de MM’s. C’est aussi simple que cela ; je suis bien navrée pour toi.

Mais je sens que je m’éloigne du sujet. Que je digresse.

J’entre dans le bureau de poste et là, je vois ma voisine, qui crie pour toute la file d’attente : “Alors Natha, tu as retrouvé du travail ?” Cette femme est encore plus pressante que le pire des inspecteurs du Forem. Je lui balbutie un “Non” un peu coupable, puis j’ajoute : “Mais ça ne fait que quelques semaines que je suis sans emploi, hein”

Et puis, accessoirement, je suis malade. Je sens que cette méprise, cet oubli systématique de mon état de santé commence à me courir sur le haricot (“courir sur le fagiolo”, dirait Fabienne) et je me demande si je ne devrais pas me mettre à porter une pancarte autour du cou : “Je suis malade.”, mais j’ai peur que les gens ne se mettent à chanter Aznavour ou à changer prestement de trottoir en me croisant.

Je trouve que les maladies mentales manquent cruellement de la reconnaissance que l’on devrait leur accorder, et ce depuis la nuit des temps. Si tu as un cancer des trompes de fallope, tu as droit à de la compassion de la part de tes semblables, mais si tu souffres de troubles bipolaires, de schizophrénie ou de dépression, les gens sont prêts à sortir la fléchette hypodermique et à te la souffler en plein coeur en criant : “Fais dodo, Maïtika.”

Je tiens à rendre à la maladie mentale ses lettres de noblesse, c’est mon but, ma quête, mon inaccessible étoile. D’ailleurs, rien qu’en rédigeant ce texte, je sens que j’y contribue, on sent dans ce rythme effréné de verbiage les effets délétères des antidépresseurs administrés chacun à double dose ; et je précise pour couronner le tout qu’il est précisément 5h25 et que je n’ai que peu dormi.

Je récupère donc mon recommandé. Je sors sur le parking, ouvre grand la portière de ma voiture afin de faire un maximum d’air car je sens que j’ai le poumon droit qui se comprime perceptiblement, et je déchire l’enveloppe. Là, je crois que la moustache de Dédé se mettrait à frisotter sévèrement, car l’intitulé est cette fois “Invitation à un outplacement.” Si tu ne connais pas ce terme, moi je le connais fort bien, Mère ayant travaillé dans les ressources humaines. “Outplacement” signifie que tu es jugé trop vieux pour encore intéresser le moindre employeur et que tu dois suivre une formation pour t’aider à rester dans le moove. “Ils pensent que je suis une vieille carne prête pour l’abattoir”, dis-je à Mère en lui tendant l’enveloppe d’un air meurtri. “Allons allons, ma chérie… ne sois pas si mélodramatique, me répond-elle. C’est une obligation légale de l’employeur, et ça peut être intéressant pour toi car ils vont t’aider à faire ton CV et à redéfinir tes priorités professionnelles.” Dire à quelqu’un qui est en burn-out le terme “redéfinition des priorités professionnelles” est, à mon sens, le meilleur moyen de le voir sombrer dans la panique. J’ai senti mon cœur palpiter dans ma poitrine, mon souffle s’accélérer. “Du calme, me rassure-t-elle. Il est trop tôt. Ce n’est pas maintenant. Plus tard. Quand tu auras retrouvé du poil de la bête.”

J’ai donc demandé au Docteur Valium si elle pouvait me faire un certificat médical attestant que je suis inapte à suivre des ateliers à obédience professionnelle ; ce qu’elle a fait, et je l’ai envoyé à la Ville, par recommandé, accompagné d’une manon sans noisette.

Donc, si je résume bien la situation, je viens d’envoyer un certificat médical alors que je n’ai plus d’employeur.

Je sens que je vais aller me recoucher, tiens. Il est 5h48 et j’entends les cloches de Pâques tintinnabuler.

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Bibliothécaire : un bien étrange métier

Tout comme les peintres et les poètes, les bibliothécaires sont de grands incompris. C’est tout de même incroyable que je doive tout le temps le dire, le redire et le répéter, mais oui, bibliothécaire est un métier. Au même titre que boucher, dentiste ou chiropracteur. Si je te le dis, c’est que, pas plus tard que ce matin, à l’administration, la petite jeune femme qui était cachée en contrebas de son immense bureau en a douté. Quand elle m’a demandé quel métier j’exerçais, la question suivante n’a pas tardé. “Et quelles études faut-il faire pour devenir bibliothécaire?”. Je sais, je devrais être habituée, à force. Cela fait vingt ans que je dois répondre à cette question. “Pour devenir bibliothécaire, j’ai fait un graduat en bibliothéconomie et documentation”, lui ai-je précisé en me penchant un peu vers elle, tirant avantage de l’étrange configuration du bureau. Je la regarde remplir sa fiche. Et je vois qu’elle écrit, dans la case “études” : “Bibliothèque, économie et documentation”. J’ai eu envie de pouffer, Gary. Car tu sais à quel point les notions d’économie m’échappent. Je suis une littéraire, moi. Une artiste. Certainement pas quelqu’un qui remplit des carnets de comptes ou ébauche des plans d’investissement. Moi, je coule des jours heureux dans de sombres recoins poussiéreux en parcourant Danièle Style dans un silence quasi religieux. 

Je sais que ma profession inspire nombre de stéréotypes. Souvent, dans l’inconscient collectif, les bibliothécaires portent des pulls en angora ornés de têtes de chevaux tricotés main, ainsi que des lunettes et un chignon. Souvent, elles aiment les chats. D’ailleurs, il leur arrive de poser des cadres avec des photos de leurs protégés sur leur bureau, qu’elles ont par ailleurs toujours en foutoir. Car, contrairement à ce que l’on pourrait croire, la profession n’attire que des gens désordonnés, voire bordéliques et il est amusant de constater que ces mêmes personnes se permettent de faire la morale aux lecteurs qui laissent traîner le moindre bouquin en les pourchassant à travers les rayonnages, criant un menaçant : “Attention, Monsieur ! Un livre mal rangé est un livre perdu!”. Si on inspecte leur bureau, on a tout juste envie de crier : “Hypocrisie que tout cela!”. Les pires étant les responsables. A croire qu’on parachute les responsables de bibliothèque uniquement en fonction de la pagaille qu’ils sèment dans leur sillage… 

Les bibliothécaires aiment lire, bien évidemment. C’est d’ailleurs ce qui les a amenés à cette profession, en général. Quand je faisais mes études, les professeurs prenaient un sadique plaisir à nous demander ce qui nous amenait là, et il nous était interdit de répondre : “Parce que j’aime lire”. Que voulais-tu répondre alors ? Parce que j’ai toujours rêvé de plastifier des bouquins, parce que je suis férue de classement, d’ordre et de méthode ? Parce que ça me ferait trop poiler de conduire un chariot de livres à travers les rayonnages ? Que nenni, pardi ! La réponse est : parce que je cherche un boulot bien planqué où je serais payée à lire Petit Ours brun et où je me ruinerais les rétines à rechercher Charlie. 

On murmure aussi que les bibliothécaires n’ont pas de vie sexuelle. Ce sont des êtres étranges, vivant en marge de la société. Des inadaptés. On compte parmi eux nombre de vieilles filles qui n’ont pas trouvé de mari et vivent chez leurs parents, ainsi que des autistes, des aspergés, des individus étranges qui se déclarent comme étant des artistes, sans oublier les poètes maudits, ceux qui remplissent des carnets recueillant leurs sonnets pendant qu’ils sont au comptoir de prêt, disant aux lecteurs : “Votre bouquin est sur la troisième étagère à droite”, car s’ils se levaient, leur précieuse inspiration s’évaporerait comme neige au soleil. 

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Sache que je ne suis rien de tout cela. Ou alors, un savant mélange de tout cela. Je ne préfère pas m’avancer. Je ne voudrais en aucun cas que ma profession déteigne sur moi. C’est que je suis un électron libre, parfois. 

Lyme

Je déloge

Cher Gary,

J’ai été réveillée nuitamment par un cauchemar. Pas un cauchemar dans le sens visuel du terme, non. Plutôt dans le sens psychiatrique.

Je me rendais à la Baie des Tecks pour y emprunter quelques livres.

Sans vouloir dénigrer publiquement ce lieu ni rentrer dans les détails, mes collègues comprendront la portée cauchemardesque que cela a pour moi. Je pense même qu’ils confirmeront que j’aurais préféré rêver que je me découpais moi-même un bras à l’Opinel.

D’abord, un lecteur me reconnaissait et s’exclamait : « Oh, vous revenez travailler ! Cela faisait longtemps qu’on ne vous avait plus vue ! » et je lui répondais d’un air apeuré « Non, non, je viens seulement emprunter quelques bandes dessinées pour ma convalescence ».

Ensuite, il y avait un monde fou dans ce lieu, quelque chose comme 32 lecteurs ( je sais, je fais des rêves précis en statistiques) qui faisaient la file au comptoir et choisissaient des livres et il régnait là un chaos incroyable. Je disais à Caro, qui m’accompagnait : « D’habitude ici il n’y a pas grand monde, c’est calme. On peut papoter et boire sa tisane tranquillement » et Isabelle, qui tenait à présent la boutique me répondait : « Oui mais pendant ton absence, la BDT a pris de l’ampleur et c’est aujourd’hui un succès retentissant ». En plus, même les lieux avaient changé et je ne reconnaissais rien.

Ensuite je suis allée choisir mes livres et il y avait là une bande dessinée qui trainait et je m’apprêtais à la ranger dans son bac dans un geste tout professionnel quand je me suis aperçue que je rangeais un « M » dans les « W ».

Non, Gary, ne juge pas les cauchemars professionnels quand tu ne sais pas de quoi tu parles. Mal ranger un livre, pour un bibliothécaire, c’est comme rater une greffe du coeur pour un chirurgien et que le patient lui claque entre les doigts. Car comme le répétaient inlassablement nos professeurs : « Un livre mal rangé est un livre perdu » et ça, mon bon Gary, ça vaut bien toutes les greffes ratées du monde

Je t’avoue que, de mon Moi-Eveillé, je n’avais jamais remarqué que ces deux lettres sont inversées visuellement, ou alors pas de manière aussi nette et flagrante et qui s’imprime sur ta rétine : le M qui se retourne et devient un W. Mais What the fuck ! Quel truc de ouf, comme disent les jeunes.

Je crois que mon cerveau est un être à part, un être de génie qui travaille à son propre compte et m’envoie ses observations, des observations souvent à couper le souffle tant elles sont pertinentes et d’utilité publique.

Ensuite, dans mon rêve, je me suis mise à pleurer à chaudes larmes au milieu des bacs de bandes dessinées et Caro se demandait pourquoi et je lui répondais « J’ai confondu un M et un W ».

Devant sa perplexité évidente, je lui ai précisé que je ne me sentais pas capable de revenir travailler et elle m’a répondu que ça tombait bien parce que j’étais sous certificat médical. Tu constateras comme moi que même au plus profond de la nuit, même dans le labyrinthe étonnant de ma Psyché, ma soeur est d’un pragmatisme à toute épreuve.

Quand je suis rentrée chez moi, j’ai constaté que, pour couronner le tout, j’avais oublié ma pile de livres en chemin et je me suis de nouveau mise à pleurer quand quelqu’un a téléphoné pour dire qu’il avait trouvé mes BD sous un arbre et qu’il envoyait sa horde de chiens me les porter depuis Chaumont-Gistoux.

Quand je me suis réveillée en sursaut suite à ce mauvais pas, je nageais dans une mare de sueur, je frissonnais comme en plein mois de janvier et l’enfer psychiatrique de mon cauchemar ne me quittait pas, malgré mes propres injonctions à rester cool. Un peu comme si, à 4h30 du matin, un samedi, alors que tu te fais un bad trip à la doxycycline et que tu as une fièvre de cheval, tu te voyais tout de même dans l’obligation de te rendre sur ton lieu de travail.

« Relativise, relativise, Germaine » me répétais-je pour me calmer, le crâne détrempé et le frisson me parcourant l’échine.

Pour couronner le tout, une saloperie de moustique bourdonnait à mes oreilles et, pour te parler de mes oreilles, j’entendais battre mon coeur à l’intérieur de mes tympans.

Tous ces symptômes m’arrivent fréquemment, Gary, mais ils ne viennent jamais d’un seul coup. Ils circulent, vont et viennent, me baladant de surprises en surprises, me déstabilisant parfois, histoire de me maintenir vigilante. Là, c’est un peu comme si je faisais LE combo gagnant de la fièvre récurrente, un petit retour 20 ans en arrière, délirante, allongée sur ma natte dans ma case et écoutant le bruit des larves tomber du plafond en cherchant sur le sol la seconde moitié de mon corps.

Cette pulsation du coeur dans les oreilles, on appelle cela des « acouphènes pulsatiles », si tu veux savoir. Je le sais parce que ces derniers mois, j’ai passé plus de temps sur Doctissimo que certains devant Games of thrones. Je ne veux pas me vanter, mais, grâce à cela, j’ai pu diagnostiquer une maladie rare à mon ami JP qui est souffreteux lui aussi et qui me doit une fière chandelle.

Puis à un moment donné ça a cessé comme par magie, fin du groove.

Pour tout te dire, ce genre de bruit ne me rassure jamais. Il me donne la sensation que je ne suis pas toute seule (Mélanie vous dirait « Mais tu n’es PAS toute seule, mon Bichon ! »),

Dans ces moments-là, je sens littéralement que je suis colonisée, j’entends le sabot des bactéries racler le sol, je les entends souffler, se diviser, se dédoubler par génération spontanée pour finir par donner l’assaut final de mon corps dans un grand cri de guerre et je flippe ma race sévère.

J’ai dû allumer, changer de vêtements, poser une serviette sous moi parce que mes draps étaient trempés et j’ai attendu que les frissons passent en rédigeant ces lignes.

Cher Gary, il est 4H48 et je crois qu’il est grand temps que je te parle de ce que les médecins appellent la réaction de Jarisch-Herxheimer.

Parfois, je me demande si les scientifiques ne sont pas des gens qui s’ennuient. Alors ils décident de se faire des soupers spaghettis durant lesquels, avinés, ils se demandent comment ils pourraient appeler tel ou tel terme médical. Juste histoire de pourrir la vie de leurs patients ou de se donner l’air pompeux de « ceux qui savent« . Alors que, tout bien réfléchi, rares sont ceux qui savent ce que c’est que de se réveiller dans une mare de sueur en proie à la panique, le corps frissonnant, se rassurant comme ils peuvent en se disant que tout ira bien, des chiens viendront leur rapporter leurs livres depuis Chaumont-Gistoux.

Visiblement, les personnes atteintes de crypto-infections (j’aime bien dire crypto-infection, c’est un peu la crypto-monnaie de l’infection parasitaire) que je suis dans divers forums appellent cela « Faire un herx », genre « Je me suis fait un herx de fou cette nuit » et cela équivaut au bad trip du lymé.

La réaction de Jarisch-Herxheimer, c’est une réaction du corps face au traitement. Lorsque les bactéries meurent, elles libèrent des toxines qui amplifient les symptômes de la maladie.

En bref, c’est la preuve que l’on est en train de déloger ces saloperies.

Certains médecins qui décrient cette maladie (ils sont hélas pléthore) diraient qu’on est plutôt en train de subir notre vie à cause de la dose massive d’antibiotiques qu’on nous envoie dans le coco, mais je préfère à croire que je déloge.

Dans ma famille, souvent, quand on dit une phrase d’apparence anodine, on aime la remettre dans le contexte de la folie. Par exemple : « Mère nettoie les luminaires » « J’ai trop de yaourts dans le frigidaire », ou encore « Je crois qu’elle a les dents qui poussent ».

J’ai trouvé que notre petit jeu avait cette nuit toute sa place. « Qu’est-ce qui lui arrive, Natha ? Elle déloge ou quoi ? »

Eh bien oui, Gary. Cette nuit j’ai bien délogé, crois-moi.