Animaux

La Colette du pauvre

23 octobre 2021. Mes colocataires sont parties en vacances. Direction le Queyras. Je vais rester une semaine seule à la maison. Cela ne m’était plus arrivé depuis la nuit des temps. Je ne te cache pas mon ambivalence à ce propos. J’appréhende un peu, tout comme j’exécuterais bien une petite danse de la joie.

J’essaye de profiter de ma semaine seule à la maison pour avancer dans l’écriture de mon journal, mais c’est sans compter que c’est l’anarchie avec les animaux. C’est dans leur nature. Ils ont un instinct. Ils sentent que je suis une créature plus faible que mes deux colocataires. Ils hument mon laxisme légendaire et s’en repaissent. En profitent pour imposer leurs lois, me faire chanter, me faire devenir barge. C’est bien simple, ils me suivent partout, dans mes moindres déplacements. J’ai un peu l’impression d’être Blanche-Neige quand elle est suivie par sa horde de bestiaux, à part qu’elle, elle est ravie, elle est suivie par des créatures trop mignonnes, alors elle leur chantonne des chansons mièvres (“Quelle cucuche, cette Blanche-Neige”, dirait Axelle) pendant que moi, je suis prise en filature par un vieux chien mal poilu qui sent les égouts et un chat qui passe sans arrêt devant mes jambes dans le but à peine dissimulé de me faire trébucher dans les escaliers. Quant aux deux autres, l’un me souffle dessus avec les oreilles rabattues quand je lui intime de descendre du canapé où il a élu domicile, et le second me regarde avec une telle frayeur dans les yeux que j’ai l’impression d’être un cuisinier chinois en quête d’un gueuleton.

Quand ils ne me suivent pas, ils exigent que je leur ouvre la porte. Puis que je la referme. Puis que je l’ouvre à nouveau. Pire, ils me font me lever du canapé pour leur ouvrir une porte que finalement ils ne daignent pas franchir. Happy se poste au pied de Jocelyne, la machine à laver sur laquelle est posé le distributeur de croquettes des chats et il se met à aboyer très bruyamment afin de me faire comprendre qu’il en exige, attitude inédite qu’il ne se permettrait jamais avec Mère. Stanislas est la pire d’entre eux, comme d’habitude. Hier, alors que je prenais ma douche, je vois sa petite tête apparaître par-dessus la paroi. Elle l’avait escaladée, mais la vitre étant lisse, elle s’y cramponnait pour ne pas glisser. Puis elle s’est mise à marcher sur le faîte de la douche, tanguant dangereusement, manquant tomber en contrebas, c’est-à-dire sur moi, et il est bien connu que les chats adorent l’eau, nul doute qu’en cas de chute elle m’aurait lacérée de ses griffes. Quoi d’autre ? La nuit elle dort tranquillement sur moi, m’empêchant d’être libre de mes mouvements, puis, de temps à autre, elle se lève pour renverser soit mon verre d’eau, soit mon pot à crayons qui sont posés sur ma table de nuit, me réveillant en sursaut et m’obligeant à me lever pour aller esponger. Dès la deuxième nuit, je l’ai prévenue. Si tu me fais le même coup qu’à Mathilde, me ramener une souris vivante en pleine nuit, je te réserve le même sort qu’à la souris. Elle m’a fixé avec un air de défi.

Question. Comment Colette est-elle parvenue à écrire autant de livres, qui plus est de qualité, sachant qu’elle était envahie par les chats ? Je subodore qu’elle possédait une chatière. Ou qu’elle avait employé un groom afin d’ouvrir et fermer les portes à ses protégés.

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Pornokratès

Je recommence un peu à marcher. Comme ça, de temps en temps. Une demi-heure par ci par là. C’est tellement agréable de pouvoir marcher à nouveau. Sans souffrir. Sans avoir la sensation que mes jambes vont se dérober sous moi. Sans traîner la patte. Sans avoir envie de m’asseoir pour toujours dans le bois, déclarant cérémonieusement : “Laissez-moi ici”. Sans devoir prendre un Dafalgan, une douche froide, du Traumeel et de l’Arnica juste pour avoir fait pisser le chien.

J’aime bien dire à Happy qu’on va à nouveau aller se promener. Il connaît le mot, “promenade”, il connaît les signaux magiques. Le pantalon de rando qu’on enfile, les chaussures que l’on lace. Il fait aller sa petite tête de gauche à droite de façon trop mignonne, alors je fais toujours durer le plaisir. “On va se promener?”. Tête à gauche, tête à droite. “On va faire une promenade?” Tête à droite, tête à gauche. “Un petit tour?”. Mignon comme tout.

“Arrête un peu de torturer ce chien”, me dit alors Mère. Puis ensuite, je lui enfile sa laisse et là il n’est plus mignon du tout, il se transforme en un animal sauvage qui tire comme un dératé, il me traîne dans le gravier jusqu’en haut de l’escalier, jusque sur la route, il me tire ventre à terre jusqu’à la haie des voisins dans laquelle il lève invariablement la patte et je le laisse faire parce que la femme ne dit jamais bonjour. Mon chien pisse sur ses buissons, c’est ma vengeance à moi. Il tire tellement qu’il a du mal à respirer, un peu comme si on ne le sortait jamais, un prisonnier qui a sa permission. Il tire tellement qu’il fait un bruit assourdissant, un bruit de cochon. Avec maman on plaisante toujours en l’appelant “Gourouni”, ce qui signifie cochon en grec, pour ta gouverne. On dit qu’on a un peu l’impression d’être la femme dans le tableau de Félicien Rops, celle qui promène son gourouni, sauf que nous on a enfilé des vêtements, histoire de ne pas faire jaser le voisinage.

L’autre jour, je suis donc entraînée dans la traction folle de Gourouni qui, deux maisons plus loin, se met à fouiller un buisson avec force grognements, quand je vois que Norman est dans son jardin en train d’arracher les mauvaises herbes. Norman a quarante ans et vit toujours chez sa mère, ce qui est louche. Je cause toujours un peu avec lui, et ce jour-là, je lui lance un grand “Salut!” très enjoué auquel il me répond un : « Ça va, toi ?” visiblement inquiet. “Oui oui, merci, pourquoi ? “Je demande ça parce que je trouve que tu respires fort”, me dit-il. Et là je réalise que mon abruti de chien se trouve caché dans son buisson, en train de renifler comme un sanglier d’Ardenne. “C’est Happy!” lui dis-je en tirant sur la laisse pour extraire le coupable et lui prouver que non, je ne suis pas si foutue que je suis déjà hors d’haleine entre le numéro 40 et le 44, à cracher mes poumons comme une vieille carne prête pour l’abattoir.