Deuil

Saint Pèlerinage

Cher Jean Chri,

Aujourd’hui, tu aurais eu 60 ans.

Et avec mes 40 qui approchent, on aurait fêté notre centenaire. On aurait passé un été séculaire.

Alors tu comprendras qu’hier, les doigts couverts de sauce, léchant notre plat de mouton jusqu’à la dernière goutte, j’aie parlé à Laurence de cet événement spécial. Elle a confirmé qu’il fallait marquer le coup et a proposé que l’on fasse un pèlerinage en ton honneur.

Je te vois te marrer d’ici. Un pèlerinage ? Pour un mécréant comme toi ? Aurais tu perdu la tête, Natha ?!

Rassure toi. Laurence n’ayant jamais que de bonnes idées, on a fait un pèlerinage d’un genre qui te ravirait. Un pèlerinage féministe.

Quelques haltes importantes : un monastère, un asclépion, une rivière, des côtes d’agneau, pour terminer par une chapelle. Oui, tu entends bien. Une chapelle. Miraculeuse. Sur le toit de laquelle poussent des arbres. Érigée en l’honneur de Sainte Theodora qui n’est pas la moitié d’une aventurière car elle a joué sa Mulan grecque en se travestisant en homme pour aller combattre à la guerre. Tu le vois venir, le trip féministe ? J’ai liké. Même si la pauvresse a terminé avec la tête tranchée. Mais que veux tu… On ne fait pas d’omelette sans casser d’œufs.

Tu seras ravi de savoir que, comme il se doit, on a mis notre réveil. Pour profiter à fond de notre journée. Parce que nous avions UN PROGRAMME.

Nous avons roulé jusqu’à un monastère haut perché qui s’est dévoilé au détour d’un chemin, bien à l’abri dans la montagne.

Ensuite, nous sommes allées nous baigner dans une rivière glacée, telles des nymphes qui n’ont pas froid aux yeux (ni froid nulle part, d’ailleurs).

Ensuite, on s’est régalées de côtes d’agneaux jusqu’à en avoir la panse qui éclate, puis on a repris la route.

Paumée, la route.

Sur laquelle nous étions seules pendant des kilomètres, et sur laquelle poussaient moult arbrisseaux de lauriers roses.

Puisqu’il n’y a pas de hasard, seulement des rendez-vous, nous avons trouvé sur le chemin un tas de chardons géants, fleur que tu aimais tant.

Puis l’ambiance a comme qui dirait changé parce que nous avons traversé une zone industrielle à l’abandon, wagons de charbon pendant des kilomètres, turbines par ci par là et terres en friche à perte de vue, sous un ciel plombé, de préférence.

Puis la chapelle est apparue. Parée de sa miraculeuse coiffe.

Laurence a acheté un petit parfum à l’encens que l’on a baptisé « Odeur de sainteté », puis on a bu un café frappé qui nous a été servi avec un toast à l’ail. Autant te dire qu’il fallait avoir l’estomac bien accroché.

On est revenues par l’autoroute, fatiguées de tous ces virages, non sans une halte sur une aire pour s’acheter du chewing-gum au goût « Rain forest » pour couvrir nos haleines de fennecs aux abois.

Voilà comment nous avons fêté tes 60 ans.

La prochaine fois, je te raconterai le reste du séjour, à rebours, car dans deux jours je retrouve la famille.

Je t’embrasse, je pense à toi.

Deuil

En ces jours étranges

Ce sont des jours étranges, ceux qui entourent la date anniversaire d’un décès.

Déjà, le terme anniversaire semble légèrement inapproprié. Quand on dit anniversaire, on imagine un gâteau, des bougies que l’on souffle, des boissons pétillantes, des chapeaux pointus, des amis réunis autour de la table, des rires et de la joie.

Anniversaire de décès. Cela sonne plus morbide. Une date qui, malgré nous, est ancrée au plus profond de nous. Ce serait un tort de le nier ou de le contourner alors que tout, dans cette ambiance estivale de départ de vacances, dans le frisson qui parcourt notre échine, dans le chagrin qui fait se tordre nos boyaux, dans l’ADN même de notre corps, semble nous le rappeler : Cela fait deux ans qu’il est mort. Qu’ils sont morts.

Ce sont des jours étranges, car on pense que la peine devrait être là, et l’on se retrouve surprise de ne pas la voir se profiler. Cela provoque un rien de culpabilité, une once de soulagement, un brin de sagesse. Serait-ce cela que veut signifier cette étrange expression « faire son deuil »?

Et puis, soudain, sans crier gare, un raz-de-marée de tristesse venu d’on ne sait où, provoqué par on ne sait quel mot, quelle odeur, quel souvenir s’abat sur nous avec une violence rare.

Dans ce moment-là, la douleur est telle qu’on pense qu’elle sera éternelle, que le chagrin nous a pris dans un ressac duquel on ne pourra plus s’échapper. L’immensité de l’absence laissant en nous une béance cruelle, le flot de nos larmes nous surprenant nous-mêmes. Alors donc son absence peut encore provoquer, deux années plus tard, un chagrin tel qu’il fût le premier jour : celui de la surprise, de la douleur animale, de la cruauté.

Ce sont des jours étranges, car le chagrin passe.

On aime se retrouver parmi les vivants, vivre les jours comme ils viennent, même s’il manque quelqu’un. Même s’ils manqueront toujours. Oui, on est parmi les vivants. Au creux de notre famille. Auprès de ceux qui nous ont soutenu sans relâche. Avec ceux qui, comme nous, pensent toujours à eux. Il y a celles qui sont nées depuis, aussi. Celles qui vont naître bientôt. Celles et ceux qui viendront encore plus tard.

Les joies se mélangent aux tristesses et donnent à ces jours une teinte particulière. C’est comme avoir un pied dans le passé et un pied dans le présent, un pied dans le chagrin et l’autre dans la joie.

Deuil

Tentons d’être sereines

Même si les cimes ont accueilli deux des nôtres, tentons d’être sereines.

Avec les montagnes pour seul domaine, terrain de jeu rêvé pour leur éternité, ils se délectent certainement. S’asseyent au rebord et, nous contemplant, sortent un canif et se coupent une belle part de saucisson. (A manger obligatoirement avec un morceau de pain, hein, car ce n’est pas l’absence corporelle qui justifierait pareil sacrilège que de manger du fromage ou du saucisson sans le pain obligatoire).

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Oui, ils se délectent certainement.

A droite, une montagne à gravir. A gauche, une magnifique arrête qui les titille et, droit devant, s’étendant jusqu’aux confins de tous nos horizons, un sommet recouvert de neiges éternelles.

sommet des dieux

Nous, en bas.

Tellement en bas que cela fait mal. Tellement en bas que cela meurtrit la chair, éclate le cœur et bousille le cerveau. Tellement en bas qu’on en a hurlé parfois et qu’on en hurlera encore.

MAIS.

Tentons d’être sereines.

Car leur joie de vivre nous a irradiées pendant tant et tant d’années que cela ne pourrait s’arrêter. Ce serait trop impensable.

Car leur philosophie de vie nous a tellement éclairées que cela ne pourrait disparaître.

Allant jusqu’à les transmettre à leurs filles.

Cette joie de vivre, cette philosophie, cet optimisme, on peut à présent les détecter dans leur sang – c’est génétique (l’un d’eux dirait « C’est scientifique ») – elles portent en elles la part d’eux qu’ils ont léguée.

Tentons d’être sereines.

Parce que nous avons eu l’immense privilège d’être de leur Clan. Le clan des hommes bons. Des êtres à part. Des hommes d’exception.

Des hommes d’exception qui ont su, jour après jour, prendre soin de leurs femmes d’exception.

Tentons d’être sereines.

Car avoir vécu dans leur sillage a fait de nous des femmes de lumière. Une lumière scintillante qui ne nous quittera jamais plus, même dans la tourmente, même dans ces torrents de tristesse qui, comme en montagne, se heurtent à des pierres sans jamais perdre de leur puissance.

Tentons d’être sereines.

Car c’est ce qu’ils auraient voulu, tout simplement.

drapeaux de prières