Partir en cacahuète

Mathilde est revenue

03 octobre 2021. Mathilde est revenue. Ma plus jeune sœur. Celle qui vit à Val d’Isère.

Avec Caro et Hannah, on est allées la chercher à la gare. Comme Hannah a peur de sa tata qu’elle voit moins souvent que les deux autres et qu’elle a l’habitude de se mettre à hurler quand elle la voit, je l’ai prévenue : “N’oublie pas que Petite Tata a la peau très bronzée, qu’elle a des très longs cheveux de hippie et des looongs bras et des looongues mains et des looongues jambes”. Mon avertissement a eu l’air de porter ses fruits parce qu’Hannah a certes un peu crié en voyant débarquer sa beatnik de tante, mais elle était surtout trop impatiente de lui montrer qu’elle n’avait pas oublié leur cri de ralliement, à savoir l’imitation d’un lion qui crie et lacère l’air de ses pattes. 

On est arrivées à la maison. Mère a serré très fort sa fille chérie dans ses bras puis, dès qu’elle a eu jeté ses immenses sacs sur le sol, Mathilde a balayé la pièce du regard et s’est exclamée : “J’AI FAIM”. J’ai dit : “Le criquet ravageur est de retour. Planquez vos provisions” et Adèle a dit à sa sœur : “Si tu veux, je t’ai acheté des sandwichs mous”. “Oh trop cool !!!” a répondu Mathilde, ravie. Mais Mère, qui tente encore d’œuvrer à parfaire l’éducation de ses nombreuses filles malgré leur âge adulte parfois très avancé, a décrété : “Mais enfin, Mathilde. On va passer à table. Ne mange pas tes sandwichs maintenant, tu n’auras plus faim”, et Mathilde a dû ronger son frein. Nous, on a eu très peur qu’elle mute, la faim la rendant passablement agressive et invivable, alors on a détourné son attention en expliquant à Hannah : “Tu sais, ta Petite Tata adore les sandwichs mous. Et avant de les mettre en bouche, tu sais ce qu’elle fait ? Elle les raplatit avec sa graaande paume. Comme ça”. Et on a imité la manœuvre culinaire de Mathilde qui consiste à raplatir ses sandwichs. Je sais, Gary. C’est à se demander comment cette fille travaille dans de grands restaurants étoilés. Hannah a bien aimé notre démonstration, alors elle a aplati des sandwichs imaginaires pendant un petit moment en riant très fort.

Ensuite, Hannah a montré à sa Petite Tata les marrons qu’elle avait récolté chez son Papy et Petite Tata a eu l’idée géniale d’initier une partie de bowling-marrons dans le salon. Mais comme le lancer d’Hannah est encore approximatif, le bowling s’est assez rapidement transformé en machine lanceuse de balles de tennis, mais qui lancerait des balles magiques. Les marrons ont jonché le sol et j’ai essayé de faire très attention à où je posais les pieds car avec mon bol légendaire, j’allais encore parvenir à rouler sur l’un d’eux et me briser la colonne. 

Hannah a pris soin d’expliquer dans les moindres détails en quoi consiste son nouveau jeu. “Tu vois, Tata, je m’empare d’une petite casserole de dinette et je dépose un œuf en plastique dedans. Ensuite je ferme le couvercle de la casserole, je secoue très fort la casserole puis je l’ouvre. Là, il faut s’exclamer : “Miaaaaam !!!” et prendre l’œuf. Ensuite il faut faire semblant de manger l’œuf, puis il faut faire semblant de se brûler et déclarer : “Il est encore chaud”. Le mieux étant de répéter l’opération cinquante-deux fois”. Apparemment, Petite Tata n’a pas compris tout le règlement. Elle a imité une radio qui crachote et, avec son doigt-antenne, elle nous a fait comprendre qu’il faudrait rapidement l’initier au langage complexe de sa nièce parce qu’apparemment, elle a juste capté : “Ana a Mh. A oh. Ah Tata. Oh miaaaam. Oh ! Ako chau”.

Le ver est dans la pomme

Smog spirit

11 septembre 2021 – Je vais mieux, c’est indéniable. Je retrouve de ma superbe. Mais certains jours, ce que les médecins dénomment le “brouillard cérébral” reste épais. Une véritable purée de pois. Hier, par exemple, c’était carrément le smog londonien. 

D’abord, après de nombreuses circonvolutions et de fameuses angoisses métaphysiques à propos de mon système immunitaire déficient, j’ai décidé de me faire vacciner contre la Covid 19. On dit bien la Covid, même si ça sonne vilain aux tympans. J’avais rendez-vous au matin et bien-sûr, alors que c’était ma seule obligation depuis des mois, j’ai oublié de m’y rendre. “Tu n’as pas reçu un rappel ?”, m’a demandé Mère. Si, mais j’ai oublié malgré tout. Ne me demande pas comment je fais, c’est hors catégorie. Smog londonien, te dis-je. J’ai donc supprimé mon rendez-vous et heureusement, il restait une plage horaire de deux minutes disponible le jour-même. Seulement, une suppression de rendez-vous pour la première dose supprime automatiquement la seconde et ça a été un sacré bordel de s’y retrouver dans mon mich-mach organisationnel. La femme dans l’aubette ne me retrouvait pas, elle confondait ma date d’anniversaire avec la date du jour et c’est à peine si elle ne m’a pas demandé si je m’appelais bien Jean-Claude de la Sarriette. “On ne retrouve plus votre identité”, a-t-elle dit en substance. Mais j’extrapole peut-être un peu

Pour y aller, je ne reconnaissais plus le chemin. Les routes se mélangeaient dans mon esprit. Comme si la nuit toutes les routes qui partent du rond-point s’intervertissaient parfois pour le seul plaisir de me jouer un vilain tour. Alors je me suis arrêtée sur le bas-côté, là où Hannah avait vomi il y a quelques jours à peine et j’ai appelé Mère pour qu’elle me confirme que je devais bien prendre le deuxième embranchement. Mère m’a répondu gentiment, sans me demander si j’étais devenue dingotte (c’est un rond-point proche de chez moi que j’emprunte régulièrement depuis ma plus tendre enfance), mais je pressens que c’est parce que, quand je vois venir la confusion mentale et que je deviens proactive (je m’arrête et je demande), c’est une attitude qu’elle encourage. C’est peut-être un peu maboule de perdre des repères qui sont proches de chez moi mais c’est mieux que de foncer tête baissée et d’arriver à Paris-Roissy en panique. 

Ensuite, comme tous les vendredis, Adèle et moi sommes allées chez Caro. Hannah a découvert les joies des dessins animés, ceux de Tchoupi en particulier et elle les réclame en chantonnant “Tap tap tap”. “Je croyais que les écrans étaient interdits avant trois ans”, ai-je dit à ma sœur. Elle m’a répondu : “Tu joueras ta Françoise Dolto le jour où tu te seras reproduite. En attendant, assieds-toi sur le canapé, ferme-la et regarde Tchoupi”. 

As-tu déjà regardé un épisode de Tchoupi, mon bon Gary ?

Quand je donnais mes formations “Lecture et petite enfance”, je n’arrêtais pas de répéter à qui voulait bien l’entendre que Tchoupi était le Mal incarné, un fléau contre lequel il faut se battre, ne pas fléchir et continuer la lutte, mais alors, en dessin animé… 
Eh bien, cela s’apparente à sept minutes de lobotomie. Un peu comme cette scène dans “Dragon rouge”, quand Hannibal Lecter fait bouffer à sa victime son propre cervelet et qu’il le fait revenir dans du beurre. Le graphisme est laid, il y a une petite métisse qui a des cheveux en une matière qui donne envie de rendre ton petit déjeuner, et ça raconte la vie de pingouins aux voix nasillardes qui font des choses intéressantes au possible. “Ce sont des enfants qui vont à l’école, quoi”, se défend ma soeur. Dans l’épisode que j’ai regardé, Madame Sibylle leur demande de coller une queue d’animal auprès de l’animal qui s’y rapporte. J’étais scandalisée pour eux. “Mais c’est hyper compliqué !!! ai-je dit. C’est quoi cette école de Tchoupi ?! C’est une école pour HP, ou quoi ?!!! Ils sont censés avoir trois ans, ces gosses ! On sait faire ça à trois ans, peut-être ? Même moi, je n’y parviendrais pas”, me suis-je écriée. “Oui, mais toi, tu es teubé”, m’a dit Adèle avec la placidité qui la caractérise. 

Enfin, on a mis le Bébé au lit et, comme tous les vendredis, on a mangé thaï en regardant une affliction sur Netflix. C’était une daube. Une jeune fille mourait subitement en s’éclatant la tête contre des latrines (pire encore que de périr à cause d’un américain avarié) et elle avait le droit d’entrer au paradis seulement si elle parvenait à régler les problèmes de ses proches qui figuraient sur une petite liste. Je n’ai pas arrêté de pleurer, c’était trop métaphysique pour moi, dès qu’il est question de la mort je me mets à braire comme un veau. 
A la fin du film, sans vouloir te spoiler, elle a pu se rendre au paradis, et ça m’a sacrément estomaquée. J’ai dit : “Mais elle ne va plus pouvoir voir sa famille, alors???!” et Caro m’a dit brutalement : “Tu sais, c’est le principe même de la mort”, alors j’ai pleuré de plus belle. 
Et au bout d’une heure et demie de film j’ai demandé à mes soeurs : “C’est quoi, cette histoire de liste, au juste?”, et elles m’ont regardé avec des yeux de merlan frit, elles ont dit “Tu sais que c’est le fil rouge de l’histoire et que c’est un film de pipiches ? C’est pas non plus un David Lynch, hein”. Quand le film a été terminé, Adèle a dit à Caro : “On y va. Je ramène Natha à la maison. Elle doit aller se coucher, elle a eu une rude journée. Une journée de smog londonien. T’inquiète, c’est moi qui conduis”.

Baby-sitting

27 août 2021 – Je crois qu’Hannah fait une obsession pour son nouveau casque de vélo. A moins qu’elle ne préfère le confort d’une vie où elle ne se prend pas chaque jour les coins de la table en pleine tête, je ne sais pas. Mais elle a décrété que moi aussi je devais me protéger le crâne. ça ne me plait pas forcément. Disons qu’il fait chaud, là-dessous, et que ce n’est pas fort seyant. En plus, on ne peut pas avoir les cheveux attachés, alors je dois me défaire le chignon et ça me donne un air négligé. Enfin, je dis ça, mais vu que ça fait neuf mois que je traîne en pyjama à la maison, je ne devrais pas être inquiétée par la brigade de la mode. Ensuite, je ne sais pas ce qui s’est passé exactement. Tout est allé très vite. En deux temps trois mouvements je me suis retrouvée à quatre pattes dans le salon, le cul coincé entre deux canapés, essayant de m’en extraire en rampant. “Tata ! Dodo!”, criait une petite tête blonde, m’enjoignant à “construire la cabane à dodo”. Hissée debout sur le canapé, ayant auparavant pris soin de s’extirper de tous ses vêtements, hormis le fameux casque, elle bondissait en l’air, risquant de chavirer en contrebas, dans le chantier que je lui créais. Puis Adèle est entrée dans le salon pour se servir une tasse de café et elle m’a regardée. J’étais là, allongée sur des coussins, coincée entre les deux canapés, en pyjama, casque de vélo sur la tête et elle a dit, en touillant dans sa tasse : “Tu sais, Natha. Tu n’es pas obligée de faire tout ce qu’elle te dit”.

Carnets d'atelier

Fleurs sauvages et belles plantes

Grosse insomnie qui me fait quitter mon lit à six heures du matin. Je décide de descendre à l’atelier, l’oeil hagard et le cheveu rebiqué.

Visiblement, Stanislas trouve que ce n’est pas une heure pour s’y mettre et tente d’empêcher mon génie de s’exprimer en faisant un sitting sur ma tablette d’aquarelles.

Une fois le chat éjecté, je peux me concentrer sur un moment vécu la veille, la petite Hannah qui se promène le long de l’eau et des fleurs.

Un croquis à l’encre … Une légère esquisse à l’eau.

Je rajoute plein de crayon par ci et un soupçon d’acrylique par là.

J’aime bien photographier les petits tests couleurs dans les marges. C’est poétique et ça indique bien la palette qui nous a inspirée.

Toutes ces belles fleurs m’ont donné envie de m’attaquer à un sujet délicat de par leur légèreté et leur transparence : les coquelicots, photographiés autrefois quand il m’arrivait encore de crapahuter dans les champs.

Baby-sitting

A la plaine de jeux

Adèle et moi étions peinardes, installées dans le canapé quand Caro nous a appelées. « Comment ça va, les soeurs ? ». Cette question somme toute banale n’a l’air de rien – simple formalité simple politesse – mais quand elle survient, il faut s’en méfier comme de la peste et de préférence y répondre par un gros mensonge. On n’est pas des lapins de six semaines, on sait qu’il est cruel de répondre à une mère célibataire qu’ici tout va bien, qu’on boit de la tisane et qu’on s’envoie un marbré au chocolat en regardant les oiseaux s’ébrouer. Alors on brode un peu. Pour éviter toute jalousie. « Oh ça va. Adèle a beaucoup de travail et là je suis en train de faire la vaisselle. Et toi ? ». « J’essaye de nettoyer mon appartement mais ce n’est pas facile parce qu’Hannah est dans mes pattes, qu’elle est en mode vermisseau sous amphétamine et qu’elle demande avec insistance pour aller dehors. »

Il faut dire que ma nièce, de par sa nature à moitié danoise, possède les gênes du grand air et du froid et qu’elle fait comme qui dirait une légère obsession pour l’extérieur, montrant du doigt avec insistance la baie vitrée en disant « Han. Han » ce qui, dans son langage, signifie « Si tu ne m’emmènes pas dehors dans la minute, je ferai de ta vie un enfer ». Parfois même, elle s’empare de son bonnet, son écharpe et son manteau et tente de les enfiler elle-même, histoire que l’on comprenne bien le message. Et souvent, de par cette menace, elle fait de nos vies … un paradis. Un paradis où il est question de mettre un manteau, de filer dans le froid et de la suivre dans le jardin, à faire invariablement et des heures durant les choses qui suivent : transvaser du sable dans un seau, tremper la main dans la vasque aux oiseaux pour en extraire les graines et les donner à manger au chien, faire signe au bonhomme vert et déposer un caillou dans sa brouette. Multitude d’activités passionnantes et ô combien enrichissantes.

Adèle et moi, on s’est dit que c’était tout de même incroyable, ces mères célibataires qui ne supportent pas la moindre contrariété, mais vu qu’il s’agit de la famille, on peut rendre service. Adèle, se levant comme une seule femme a dit à Caro « On va emmener le Pimousse à la plaine de jeux pendant que tu fais ton ménage. Tu vas voir : On va te la fatiguer un peu et comme ça, ce soir tu seras tranquille ». J’ai supposé que le « on » voulait dire qu’elle m’impliquait dans son grand projet et que je n’avais pas le choix.

C’est comme cela que nous avons brisé la monotonie de notre vie monacale afin de nous dépêcher sur une mission improbable.

Je n’en ai pas l’air comme ça, mais j’ai déjà une petite expérience en la matière. Pas plus tard que le semaine précédente, je m’y étais rendue avec Caro afin qu’elle fasse mon écolage. Il faisait beau. Il y avait des adultes qui, deux par deux, accompagnaient leurs enfants. Tous des couples de trentenaires blancs hétérogenrés et une femme enceinte avec sa mère. Première info qui a son importance : il faut être deux à la plaine de jeux. Soutien mutuel ? Personne n’est assez fou pour vivre seul pareil calvaire ? A priori pas forcément rassurant.

La femme enceinte et sa mère m’ont semblé sympathiques. Nous avons échangé quelques mots. Hannah s’est immédiatement prise d’amour pour son fils. Elle l’a serré dans ses bras. Mais très vite, il a vu une petite fille de son âge qu’il a jugée plus intéressante et il s’est rendu près d’elle en lui demandant comment elle s’appelait et si elle voulait jouer avec lui. La petite fille lui a sorti un « Non » cruel et catégorique sur lequel il n’y avait pas matière à débattre. Marius semblait extrêmement interpellé par ce verdict sans appel et il a demandé à sa mère, un sanglot dans la voix : « Pourquoi elle ne veut pas jouer avec moi, la petite fille ? ». Sa mère lui a dit qu’elle n’en savait rien, mais qu’il pouvait peut-être demander directement à la principale intéressée, conseil qu’il s’est empressé de suivre en demandant : « Pourquoi tu ne veux pas jouer avec moi ? » et elle a dit : « Je n’ai pas envie ». Là, on a vu toute l’incompréhension du monde passer dans son regard et il a dit à sa maman : « Peut-être qu’elle dit non mais qu’elle pense oui ? » et là, je me suis lancée dans une grande conversation avec la maman sur le consentement, sur le fait qu’il fallait inculquer très tôt cette notion aux petits garçons et on allait en arriver à parler en mode « Achtagmitou » et balancer des porcs quand Caro m’a renvoyé sa fille, qui voulait aller sur le toboggan, en lui disant « Demande à Tata ».

J’ai emmené l’enfant vers le toboggan et soudain, en observant tous ces couples autour de moi, il m’est venu une idée à laquelle je n’avais encore jamais pensé parce que c’était la première sortie de notre trio hors de la maison. J’en ai immédiatement fait part à Caro : « Tu as conscience qu’on va souvent nous prendre pour un couple de lesbiennes ? » Et elle m’a répondu « Oui, je viens de m’en rendre compte. C’est pour ça que j’ai crié à Hannah : « Va voir près de Tata » ». Puis elle a ajouté : « Ce n’est pas que je ne veuille pas passer pour une lesbienne, mais si un jour il y avait une chance infime pour que je me fasse draguer à la plaine de jeux par un père célibataire, je ne voudrais pas que tu foutes mon coup en l’air ».

La femme enceinte est revenue près de nous et elle a dit à Marius : « Va chercher Mamita ». Là, je me suis écriée : « Oh ! Mamita ! C’est comme chez nous, ça ! » parce que Belle-Maman se fait appeler Mamita par Hannah. La femme a interpellé sa mère : « Oh c’est fou maman ! Madame s’appelle aussi Mamita ! » Et là, croyez bien que je suis restée comme deux ronds de flanc et Caro m’a dit : « T’inquiète, tu ne passes pas pour une lesbienne. Mais pour une grand-mère » et elle a ri d’un rire que j’ai trouvé sardonique.

J’ai dit à ma soeur : « Je sais que j’ai beaucoup de cheveux blancs, mais le médecin a dit que c’est à cause de l’accélération de mon vieillissement cellulaire » « Ton amie Solange dit que ça fait un peu vilaine femme qui tue des dalmatiens » « Oui, peut-être, mais Mélanie trouve que ça fait un peu artiste contemporaine. Et ça, c’est bien ».

Ensuite on a fait connaissance avec un couple et leurs deux enfants. Par politesse plutôt que par pure curiosité, j’ai demandé comment s’appelait leur petite fille et ils m’ont répondu « Blanche ». Là, je me suis exclamée : « Oh, Caro ! C’est sa copine Blanche ! » et la mère de Blanche m’a regardée d’un air intrigué. C’est parce que c’est devenu une blague à la maison.

Je vous explique.

Quelques jours plus tôt, Père avait emmené Hannah à l’Intermarché. Il faut savoir que Père adore l’Intermarché. C’est son lieu de rendez-vous. Il y rencontre chaque jour à la pause de 10 heures quelques vieux covidiens et ils s’asseyent sur les marches en toussant dans leurs masques et en buvant du café dans des gobelets en plastique. Je ne juge pas Père. Peut-être ferais-je pareil que lui si j’habitais Saint-Servais, que j’étais pensionnée, confinée à domicile et un brin sociable. Soit. Père nous avait envoyé une photo de Hannah qui jouait avec une petite fille pendant que son papy buvait son café. « Elle joue avec Rosie » était intitulée la photo. Et Rosie, c’est important de le dire, est noire. Africaine, si vous préférez. L’anecdote passe et, quelques jours plus tard, Caro m’appelle. Elle me dit : « Je suis à la plaine et Hannah se fait une nouvelle copine. Blanche ». Et là, il y a eu comme qui dirait un peu de confusion entre nous parce que je lui ai demandé : « Pourquoi est-ce que tu précises que sa copine est blanche ? C’est important pour toi ? ». « M’enfin Natha ! C’est son prénom, Blanche. Elle s’appelle juste Blanche ».

Maintenant vous comprenez pourquoi je me suis écriée : « Oh! C’est sa copine Blanche !  » quand la maman m’a dit son prénom. Caro m’a glissé « Ce n’est pas elle. C’est une autre Blanche ». « Oui mais c’est quoi cette mode d’appeler toutes les petites filles Blanche ». Puis j’ai demandé à la femme comment s’appelait son petit garçon et elle a répondu « Jean », ce qui n’est pas un prénom d’enfant, vous en conviendrez. « Ils sont d’un âge très rapproché », ai-je dit, fière de pouvoir lancer des sujets de conversation que je n’ai jamais eus, entre adultes responsables de descendance. « Ce sont des jumeaux », m’a répondu la mère de Blanche et Jean, et ma soeur m’a dit : « Tu ne fermerais pas un peu ta gueule, pour changer ? ».

j’ai dit à Caro. « Tu as vu, notre vie, comme elle est devenue ? Hier encore on snifait des rails de coke dans des soirées électro et aujourd’hui on est dans une plaine de jeux en train de faire tourner un bébé dans un carrousel en demandant à une femme enceinte quand elle a prévu de mettre bas ».

Puis il y a eu cette situation effrayante : des enfants se sont assis autour de Hannah, tous en cercle, et leurs parents se sont approchés (à la plaine il faut suivre les enfants) formant à leur tour un cercle autour du cercle.

J’ai dit à Caro : « J’ai peur. Je crois que je vais faire une crise d’angoisse ». « A cause du Covid ?  » a-t’elle demandé (et c’est vrai que ce n’était pas très Covid-friendly, comme situation), mais j’ai répondu « Non, de me retrouver à faire une activité de parents ». Alors on est rentrées.

C’est donc forte de cette première expérience que je suis allée prêter main forte à Adèle. On a pris le bébé, la poussette, Doudou et le lapin en peluche que l’on a nommé « Karl Marx » et on a filé à la plaine sous un vent glacé.

Heureusement pour nous, il n’y avait pas grand monde ce jour-là, sans doute parce qu’il faisait un froid à se geler le cul. Je dis heureusement pour nous, parce qu’Adèle, qui est déjà de nature asociale à la base n’aurait pas supporté l’épreuve de la petite conversation badine entre parents et j’avais peur qu’elle ne me fasse une crise à la Munch, un beau remake du cri dans la plaine de jeux. Il faut savoir que ma soeur souffre de quelques légers troubles se situant à divers endroits du prisme autistique et qu’à cela s’ajoute un humour noir à faire pâlir Morticia Addams et – ce n’est pas tout – elle a tiré bénéfice de la crise Covid pour ne jamais plus sortir de la maison. Elle ne s’est plus acheté de vêtements, n’a fait qu’une seule fois des courses alimentaires en un an, a décidé de laisser pousser ses cheveux jusqu’à la fin de la pandémie puis voyant qu’elle ressemblait de plus en plus à Hagrid a finalement opté pour une coupe maison qui lui sied fort bien. Une somme d’éléments qui font que je craignais un tant soit peu sa première sortie dans le grand monde.

L’amener là, au milieu d’une plaine de jeux c’était comme sortir un animal au comportement très incertain – Normalement elle ne mord pas, vous pouvez vous approcher, mais ça reste un animal, hein, on ne peut pas toujours anticiper ses réactions, soyez quand-même prudents.

Hannah a voulu monter les marches qui menaient au toboggan. Alors j’ai dû la suivre, afin d’éviter qu’elle ne tombe la tête la première dans les escaliers et que nous n’ayons à en découdre avec sa mère. Arrivée sur le premier palier, elle a voulu continuer son ascension et je me suis retrouvée sur le territoire d’un petit garçon. Il a tenté d’entrer en contact avec moi et je me suis accroupie à sa hauteur pour qu’il sache que je ne désirais pas le dominer mais plutôt essayer de comprendre ce qu’il baragouinait afin d’établir une communication non-violente basée sur le respect mutuel.

Il était question de camion et de cailloux. J’avais un peu l’impression d’être la Jane Goodal des plaines de jeux. j’ai traduit à Adèle : « Je crois qu’il voudrait retourner près de son camion pour transporter des cailloux ». Elle a répondu d’un air pincé « Je m’en contrefiche ».

Il faisait un froid mordant et je commençais à craindre que ma soeur ne se mette à mordre les enfants alors j’ai dit : « On rentre à la maison ? », mais Hannah, visiblement, ne l’entendait pas de cette oreille car elle s’est mise à chouiner, comportement qu’elle adopte désormais dès que la frustration de l’existence pointe son nez. Adèle, qui a plus d’un tour dans son sac, m’a dit : « Attends, je vais détourner son attention. Hannah ? On va aller voir les canards ? » et Hannah a mimé un bec de canard qui s’ouvre et se ferme avec sa petite main, ce qui voulait dire qu’elle était d’accord avec le nouveau projet éducatif de ses tantes. Adèle lui a crié à travers toute la plaine : « N’oublie pas Karl Marx. Il est là-bas, la gueule dans la sable » et je crois qu’on nous a regardées bizarrement. Hannah est partie illico bras dessus bras dessous avec Karl Marx, direction les canards.

« Pauvre petit garçon sur le toboggan, ai-je dit. On voyait bien qu’il n’est pas fort stimulé à la maison. Il parlait vraiment très mal, le petit chou ». « Il est stupide » a tranché Adèle. « Et en plus Il avait une bulle verte qui lui sortait du nez. Ca me dégoute. Je déteste les enfants. Ils disent des choses idiotes et ils ne se mouchent pas le nez. »

On est rentrées éreintées et mortes de froid, la chandelle au nez. Caro avait eu le temps de faire son ménage.

On s’est affalées dans les canapés, lessivées, et Hannah nous a grimpé dessus en sautant en en criant « Tatatatata !!! ».

Caro a dit : « Je vois que vous l’avez bien fatiguée. Merci, les soeurs ».

« De rien », a-ton répondu. « Nous, ça nous fait plaisir de rendre service »

Baby-sitting

Incident

Confinement jour 1. Ca compte comme saturation des urgences si, en voulant faire une petite chorégraphie sur Dorothée pour amuser Hannah, j’ai glissé sur la couverture du chien et je me suis cogné la tête sur le sol et qu’elle en a profité pour venir m’assommer avec un bidon de poudre à lessiver ?

Baby-sitting

Ma vie de magazine

Samedi, quand je suis rentrée du boulot, Caro, Adèle et Axelle étaient installées sous l’Arbre Parfait avec le bébé, le chien et les chats. « C’est réunion au sommet, à ce que je vois ? ». « On t’attendait pour faire un pique-nique », me disent-elles. « Et après, ajoute Caro, on aimerait faire une sieste. Je prendrai Hannah et elle s’endormira dans mes bras en regardant le feuillage, comme les bébés de magazine ».

Je n’ai pas voulu briser les rêves de ma sœur, mais je vois mal ma nièce, ce vermisseau sous amphétamines, se relaxer sous un pommier. « Vous voulez parler de magazines people, comme Closer ? » « Non, plutôt les magazines de Vie Meilleure, comme Flow » « Ah ok, je vois le concept. On profite de moments simples en famille, à manger des graines puis à écouter le vent dans les branches » « Exactement ».

Je vois très bien de quels magazines elles veulent parler. Mère en possède des piles et des piles, mais je n’ai jamais pu en lire un dans son entièreté car, pour les besoins de ses collages, elle les réduit en gruyère aussi sûrement que Marie-Charlotte (notre souris) ne le fait avec nos boites de céréales. Puis, par un étrange tour de passe passe, elle parvient à transformer toutes les phrases optimisantes qu’ils contiennent en phrases qui te donnent envie de te jeter par-dessus la balustrade.

On est allées remplir nos assiettes dans la cuisine. Evidemment, pour notre vie à la Flow, on a mangé des crudités venant du potager (hashtag je cultive moi-même mes légumes), avec des œufs encore tout chauds d’être tombés du trou de cul de nos poules (hashtag je vous baratine) et on est allées s’asseoir sur le grand tapis de yoga de Mère.

Hannah observait toutes les assiettes et, sachant très bien qu’elle n’avait pas le droit de piocher dedans, elle s’est dirigée droit sur moi, déjouant mon autorité légendaire. « C’est dingue, ça quand-même », ont dit mes sœurs. Alors qu’elle se régalait de ma pitance, en saisissant des petits morceaux du bout de ses doigts agiles, j’ai compris que j’aimais cet être humain au-delà du possible car je serais prête à tout pour elle, même à partager mon oeuf cuit dur

Quand on a eu terminé notre repas, on s’est allongées sur le tapis et Adèle a pris Hannah sur son ventre et lui a montré les feuilles de l’arbre parfait qui dansaient dans le vent. D’abord, elle agitait les jambes telle une coureuse de marathon, puis, peu à peu, Bébé s’est relaxée. J’avoue que j’étais bluffée. Que leur plan fonctionnait. C’est vrai qu’on était belles, là, toutes ensemble, en train de digérer nos repas santé à même la rudesse jaunie des herbes cramées. Mêrme Happy était sage et ne demandait pas à lécher nos assiettes, comme un chien de magazine (En vrai, je doute que le jus de concombre le fasse saliver).

Tout à coup, Franklin la tortue tondeuse (suivez un peu, ceci est une saga) arrive droit sur nous comme un bolide.

Agitation. Cris. Stupeur et tremblements. Hannah se réveille en sursaut. Happy prend la tangente. Caro se lève et, poussée par son instinct de mère qui n’écoute que son courage, se poste entre Franklin et le Bébé. Toute cette scène me fait furieusement penser à cette célèbre photo de l’homme qui bloque les chars de Tian’anmen.

Mais Franklin ne s’arrête pas. Il fonce droit sur elle. Adèle lui crie « Bloque-le avec ton pied !!! ». Mais c’est trop tard, il est sur le tapis de yoga et émet une fumée étrange. Caro le bloque avec son pied. Il s’arrête enfin.  Franklin est perturbé dans sa tâche. Il nous communique son intention via un écran. « Retour station », nous annonce-t’il. On dirait un cosmonaute qui n’a pas pu effectuer sa mission et qui rentre la tête entre les épaules.

On soulève le tapis de yoga. Il porte les séquelles d’un broyage par tortue-tondeuse.

Quant à Caro, elle a gardé ses deux pieds et se remet doucement de l’attaque du robot.

Comme quoi il vaut mieux que la vie de magazine reste cantonnée à du papier glacé.