Le ver est dans la pomme

Le village des damnés

Quand Mélanie a lu mon article concernant cette histoire de ballon divinatoire, elle m’a téléphoné angoissée. Elle se demandait si j’avais conscience qu’il est impossible que cinq enfants se promènent dans les rues de Wépion un matin en pleine semaine. Elle pense qu’il est encore plus improbable qu’ils soient en train de fêter Halloween un 29 juin.

Ensuite, elle m’a demandé de demander à Adèle si elle avait vu les enfants, ce matin. Evidemment, Adèle a répondu “Non. De quels enfants tu parles, Natha?”, alimentant les doutes de ma meilleure amie sur ma santé mentale. Elle m’a demandé si les enfants étaient tous blonds aux yeux rouges. Je n’ai pas bien compris de quoi elle voulait parler.

Puis elle m’a dit qu’elle était plongée dans Doctissimo et qu’ils expliquaient que les délires hallucinatoires n’étaient hélas pas rares avec la Doxycycline. 


Mais alors, mon cher Gary, comment expliquer la présence du ballon? Crois-tu en la matérialisation de ballons de baudruche avec un œil crevé ?

Le ver est dans la pomme

Le ballon divinatoire

Ce matin, quand j’ai ouvert la porte à l’infirmière A., je l’ai trouvée entourée de cinq enfants.

J’ai d’abord cru qu’elle était venue avec ses enfants et qu’elle les laissait à la porte mais je sais qu’elle n’en n’a pas.

Ils m’ont dit qu’ils apportaient des ballons porte-bonheur. En effet, ils transportaient un grand sac dans lequel se trouvaient multitude de petits ballons de baudruche à peine soufflés. Il fallait en piocher un au hasard. Mère leur a demandé s’ils voulaient une petite pièce en échange et tous semblaient dire non, sauf une petite fille blonde chaussée de grandes bottes en caoutchouc qui a déclaré qu’elle ne serait pas contre l’idée d’aller s’acheter une glace.

J’ai donc plongé ma main dans le sac et en ai ressorti un pauvre ballon à l’œil crevé et au rictus angoissé. On aurait dit un Halloween estival.

J’ai dit à l’infirmière A., en lui tendant le ballon pour le lui montrer : “J’espère que ce ballon n’est pas divinatoire” et elle a répondu : “Promis, je ferai attention à tes yeux avec mes aiguilles”.

Le ver est dans la pomme

Un peu de science

Je vais te parler un peu de science, Gary. T’inoculer mon nouveau savoir d’infectiologue en chef acquis sur Doctissimo. On va commencer doucement, parce que je sais que tu es un peu lent à la détente.

Parlons des spirochètes. 

Les spirochètes sont des bactéries en forme de Spirelli (d’où leur nom, à mon avis). Hormis leur forme, ces bactéries ont un autre point commun avec les pâtes : c’est que quand tu en chopes, tu dégustes à fond. Pour te le dire sans ambages, tu trinques ta race, tu douilles sévère, tu le sens passer en toute puissance. Bienvenue dans le monde de l’infection à spirochète.

Attention, toutes ne sont pas à mettre dans le même panier. Il faut savoir que nous sommes remplis de spirochètes qui servent à toutes sortes de choses importantes dans l’organisme. Enfin, quand je dis “nous”, je ne t’inclus pas, car tu es un carnet et les carnets ne sont pas des organismes vivants, jusqu’à preuve du contraire. 

Mais il y a aussi les méchantes spirochètes. Celles qui transmettent des maladies. Il en existe trois sortes, dont Borrelia, qui est celle qui nous intéresse présentement, responsable de la maladie de Lyme ou des fièvres récurrentes.

Les spirochètes sont très vives et se déplacent à toute vitesse, ce qui est un comble lorsque l’on pense que ce sont elles qui sont responsables du fait que c’est à peine si je sais encore marcher.

Le ver est dans la pomme

Intestinalement vôtre

Autour de moi, on commence à me demander si, au bout de ces deux premières semaines de traitement,  je vois des améliorations à mon état. A mon avis, il est encore trop tôt pour le dire. Mais, tout bien réfléchi, j’en vois tout de même une. Le sujet risque de ne pas te plaire, Gary, car je sais que tu es un carnet sensible et un peu “nareux”, comme on dit en Wallonie. 

Et pourtant, j’ai un besoin urgent. De t’en parler. Il s’agit de mes intestins. Je ne te l’ai pas encore dit, mais ma flore intestinale a été dézinguée par Borrelia, jusqu’à la suppression totale de certaines bactéries importantes et très bénéfiques. D’ailleurs, quand le Docteur Cyanure a reçu mes résultats d’analyses et que nous avons vu qu’il y avait un zéro pointé au bout de presque chaque colonne, je lui ai dit que j’avais reçu un très mauvais bulletin. Caro, qui a dû faire les mêmes analyses et qui a chopé le même genre de saloperie (mais qui n’en fait pas tout un foin contrairement à moi), lui a fait la même blague et elle s’est esclaffée “ Vous avez vraiment un sacré humour, dans votre famille!”.

Comment te le dire sans t’offusquer ? Disons que je produis en ce moment de bien beaux étrons.

Tout cela me fait penser à mes collègues. Non pas parce qu’ils me font chier, mais parce qu’avec eux, on a un jeu. Chaque fois que l’on va aux toilettes, on doit donner un compte rendu aux autres. Mais pas n’importe quel compte rendu, non. Un compte rendu littéraire. Parce que nous sommes bibliothécaires, après tout. 

Le règlement est simple : il faut donner à notre commission un titre de film ou de roman. Par exemple : “Et au milieu coule une rivière”, “Le haut des Hurlevent” “Les misérables””Le rouge et le noir””Vingt mille lieues sous les mers””Les dix petits nègres” (à transposer en “Ils étaient dix”), sans oublier “Autant en emporte le vent”.

Eh bien, mon cher Gary, tu seras ravi d’apprendre qu’en ce moment c’est plutôt : “La cité de la joie”.

Le ver est dans la pomme

Week-end

Aujourd’hui c’est vendredi. L’infirmière B. vient me débrancher. Il paraît qu’une législation interdit de faire des perfusions le week-end. Cela hallucine Adèle qui dit que c’est un peu comme si, à la bibliothèque, on ne pouvait pas louer de Danièle Style le mardi, seulement les autres jours de la semaine. Il parait que c’est pour que les infirmières aient des week-ends plus cool. J’ose espérer que c’est aussi pensé pour les malades. 

Cinq jours sur sept, on m’envoie de la grosse balle dans le ciboulot. Je commence déjà à devenir dinguotte, alors je n’ose imaginer si c’était sans interruption.

Et au moins, comme ça, j’ai l’impression d’avoir un week-end. De reprendre un horaire. La notion de temps commençait drôlement à m’échapper.

D’ailleurs, hier, quand j’ai dit à Adèle, qui travaille 20 heures sur 24 alors que je suis en arrêt maladie depuis janvier : “J’ai tellement hâte d’être en week-end”, elle a été offusquée. Elle a même dit : “Non mais tu te fous de ma gueule ou quoi?”. Moi, ce que je voulais dire par là, c’est juste qu’on va enfin me retirer le bout de plastoc qui me sort du bras et que je vais arrêter de vivre comme un Playmobil. Je vais aussi pouvoir prendre une douche et me laver les cheveux. Tu vois, Gary. J’ai des projets. Je dirais même que c’est un week-end de dingue qui s’annonce.

Le ver est dans la pomme

Effets secondaires

Ce matin, comme mon cathéter était bouché et ma veine enflée, l’infirmière A. a dû me le retirer et en placer un autre dans l’autre bras. Comme je m’inquiétais un peu du gruyère que deviennent déjà mes bras, je lui ai demandé ce qu’on ferait quand ils seraient saturés, et elle a répondu du tac au tac : “Quand on aura fini avec les bras on fera dans les jambes”. J’ai demandé : “ Et ensuite, ce sera dans la jugulaire ?”. Elle a répondu un grand oui plein d’enthousiasme et elle a ajouté : “Parce qu’on est des barbares”.

Ensuite elle m’a expliqué que parfois, certains patients sont équipés d’une voie centrale et devant mon ignorance elle a précisé que c’est quelque chose que l’on place à la base du cou, un peu comme un syphon par lequel on peut balancer absolument tout ce que l’on veut, par litrons s’il le faut. Il suffit d’appuyer sur un bouton.

“Elle est amusante, cette fille” a déclaré Mère une fois qu’elle a quitté la pièce. J’imagine que cela dépend du point de vue de chacun.

Mère, qui détient à présent son brevet d’aide d’aide soignante, a constaté que l’infirmière avait fait une erreur dans les perfusions, elle avait mis une grande dose de médicaments dans une petite pochette. Elle a commencé à stresser comme une malade et à s’agiter comme une poule sans tête pendant que moi j’étais là, immobile et stupéfaite, shootée et ne sachant que faire.

Alors j’ai décidé de jouer ma carte “Appel à un ami” et j’ai appelé Ivanovitch, qui est médecin. Le risque, avec Ivanovitch, c’est qu’il te voit vite six pieds sous terre. Il a comme qui dirait un petit côté alarmiste, mais vu qu’il semblait détendu sur la question, je me suis relaxée moi aussi et mère est redescendue à 32 point 12, ce qui est sa tension habituelle.

Quand l’infirmière est revenue, nous lui avons signalé son erreur et elle a répondu : “Oh, ça va, il n’y a pas mort d’homme”. Alors je l’ai fixé d’un œil morne et j’ai répondu “C’est ce qu’on verra”.

Puis elle m’a regardée plus attentivement et elle a dit : “Je trouve quand-même que tu as les pupilles étrangement dilatées”. Quand je lui ai demandé à quoi c’était dû elle a dit : “C’est juste que tu commences à être sacrément imprégnée”.

C’est vrai qu’elle est amusante, cette fille.

Le ver est dans la pomme

A l’article de la mort

Cher Gary,

Aujourd’hui, je suis allée faire quelques courses chez Rond-Point pour les besoins de la Communauté de l’Ano. La Communauté de l’Ano, c’est là que je vis depuis maintenant trois ans. C’est-à-dire chez ma mère, avec ma sœur Adèle. Pour la société, nous sommes un peu des pauvres filles qui squattent chez leur mère. Elle est un Tanguy et moi un Boomerang. Alors,pour inverser la vapeur, on dit que notre mère vit chez nous et c’est fou comme cela renvoie une meilleure image, celle de bienfaitrices. En échange du logement, Mère s’occupe du jardin et de pas mal de repas. Et si on se surnomme la Communauté de l’Ano, c’est un jeu de mots qui fait référence à la Communauté de l’Anneau de Tolkien, mais pour anorexiques car Mère possède la structure mentale d’une anorexique et, moi qui aimais manger une bonne dizaine de Dinosaures russes trempés dans de la Danette pour mon dessert, j’ai dû quelque peu m’adapter. Si je te raconte tout cela, c’est pour que l’on fasse peu à peu connaissance, Gary. Même si l’on s’éloigne un peu du sujet, il est important de planter le décor.

Cela faisait longtemps que je n’étais plus allée faire les courses à cause de mes crises d’angoisse. Dans les supermarchés, il y a des néons, des êtres humains qui portent des masques, un sens de circulation, un protocole à respecter, du bruit. Toutes des choses que je gère difficilement. La dernière fois que j’y suis allée, c’était au mois d’octobre. J’étais confuse, je ne retrouvais pas les emplacements des aliments et quand on m’a demandé de reculer derrière la ligne de sécurité, je me suis sentie tellement pestiférée que je me suis effondrée en pleurs devant la caissière qui a continué à scanner impassiblement mes articles. Pour résumer, La dernière fois que j’ai fait des courses, je suis rentrée avec des articles sans queue ni tête et je me suis retrouvée avec un premier mois de repos médical.

Lassée de vivre aux crochets des autres (Il faut couper ma viande à midi, me faire à manger sinon je me laisserais mourir de faim, ne compter sur moi pour rien), j’ai pris une grande décision et j’ai déclaré : “C’est moi qui irai chez Rond-Point aujourd’hui”. Mère a d’abord sourcillé : “Tu es certaine que tu ne vas pas décompenser dans le rayon mou pour chats?” et je lui ai répondu que dans la vie, on ne pouvait être sûres de rien, alors il fallait prendre le risque.

Bien évidemment, comme pour toujours me mettre à l’épreuve, le magasin subissait un grand chambardement. Ils étaient en train de modifier tous les rayonnages et une souris n’y aurait pas retrouvé ses jeunes. 

J’ai essayé de rester calme. J’ai respiré un grand coup et j’ai tenté de faire preuve de résilience. Tout se passait bien. J’avais en mains la liste de courses de Mère et j’avais fait ce que Jean-Chri me conseillait toujours avant un examen : “Tu lis tout une fois afin de te faire une idée de ce que l’on attend de toi. Tu globalises”. Puis, à la seconde lecture, j’ai réalisé que je ne savais pas où se trouvait la mayonnaise. J’essayais de me concentrer du mieux que je pouvais mais, rien à faire, mon esprit n’avait plus aucune logique, ni même un élément de réponse et je peux te dire que c’est flippant quand ça t’arrive pour des choses aussi débiles qu’un pot de mayonnaise. Comme je commençais à céder à la panique (je n’avais aucune idée d’où ça pouvait se trouver et mon cerveau n’enclenchait pas même un soupçon de raisonnement, il produisait seulement un immense trou noir dans lequel je vais finirais tôt ou tard par m’engouffrer), j’ai pris la sage décision de ne PAS prendre le pot de mayonnaise, quitte à déplaire aux habitantes de ma demeure. Et puis, il faut être logique, si on vit dans une communauté d’anorexiques, ce n’est pas pour ramener un pot familial de mayonnaise aux œufs. Je me suis contentée  de remplir mon caddie de légumes. Puis, plus difficile, il me fallait des cartouches pour l’imprimante et des piles pour la balance (communauté de l’Ano, toujours). Comme je ne trouvais pas ces dernières, j’ai demandé mon chemin à un badaud qui rangeait des boîtes de conserve dans un étalage et il m’a dit que les piles se trouvaient au rayon papeterie. Je n’ai pas trouvé cela d’une logique implacable, mais qui suis-je pour juger de la logique ?

A la caisse, une vieille dame qui poussait un déambulateur fixait mon bras gauche, duquel ressortait une valve anti-reflux et, d’un air contrit, elle m’a fait signe qu’elle me laissait passer. En effet, ce matin, l’infirmière A. est parvenue à fixer un cathéter en s’écriant d’un air satisfait : “Ah mais je vais finir par devenir une vraie professionnelle, moi !” ce qui ne m’a pas forcément rassurée puisque je pensais, peut-être naïvement, qu’elle était déjà professionnelle de la santé. 

Te rends-tu compte, Gary ? Je suis passée devant une vieille dame en déambulateur tant mon cas semblait encore plus désespéré que le sien et ma vie peut-être encore plus courte. J’ai bien vu aux regards qu’elles ont échangé avec la caissière qu’elles pensaient que je ne passerais probablement pas l’été, que j’étais certainement à l’article de la mort, fauchée par la maladie dans la fleur de l’âge. 

Mais tout cela m’a permis de gagner une place dans la file et je crois en toute honnêteté que j’en avais grand besoin.

Le ver est dans la pomme

Commencer

Cher Gary, 

J’aurais pu me rendre dans une papeterie à l’ambiance feutrée et déambuler dans les rayons au son du carillon qui tinte dans l’entrée. Passer ma main sur diverses couvertures. En sentir le grain, le relief, la texture. Te choisir en fonction de ta beauté, de la douceur et de l’épaisseur de tes pages ou même de ton odeur. 

Seulement voilà, si tu existes, c’est justement que je ne suis plus capable d’un tel émerveillement, ou même de réaliser une chose aussi simple que de m’acheter un carnet. Si tu existes, c’est parce que le Docteur Synapse m’a suggéré de tenir un journal de mes déboires du moment. 

Au début, j’étais un peu réfractaire à l’idée. Je ne trouvais pas cela bien réjouissant. En général, j’aime mieux amuser la galerie. Loin de moi l’idée de plomber l’ambiance déjà lourde de tous les malheurs que porte la Terre. Mais c’est un fait que j’adore écrire. J’ai toujours écrit. Depuis que je suis en âge de tenir un stylo. D’ailleurs, quand j’avais sept ans, j’ai écrit un haïku percutant qui a provoqué un tel émoi dans ma famille que j’ai un peu eu l’impression de remporter le Médicis précocement. Ma marraine, illustratrice, en avait fait un dessin que Mère avait mis sous cadre et il a trôné dans le bureau de mon papy, grand avocat, pendant des années. “Je te souris petite pâquerette toi qui fleuris près de la ciboulette”. Ma première œuvre, et pas des moindres. J’étais fière, Gary. Fière de moi. Dans ma famille on a toujours encouragé l’expression de soi.

A l’adolescence j’ai rempli des carnets et des carnets que j’ai poursuivis jusqu’à l’âge adulte. Des carnets débordant de mal être, d’amours impossibles. Je ne le savais pas, mais Vertigo était déjà là, tapi quelque part en moi. Lové dans un creux en attendant de passer la tête. J’ai rempli des carnets jusqu’à une date plus récente où mon journal s’est arrêté brutalement, faute de mots. 

Si je t’ai nommé Gary, c’est parce que je cherchais un prénom positif, et que le tien me fait penser à Gary Zon (Guérison), preuve que je prends les choses sous un aspect positif.  Sans vouloir te vexer, je me suis contentée d’exhumer un vieux cahier sans charme, aux feuilles austèrement lignées parfois paraphées par Hannah, une artiste âgée de 19 mois qui manie le pastel gras avec grande habileté. 

Le ver est dans la pomme

Je déloge

Cher Gary,

J’ai été réveillée nuitamment par un cauchemar. Pas un cauchemar dans le sens visuel du terme, non. Plutôt dans le sens psychiatrique.

Je me rendais à la Baie des Tecks pour y emprunter quelques livres.

Sans vouloir dénigrer publiquement ce lieu ni rentrer dans les détails, mes collègues comprendront la portée cauchemardesque que cela a pour moi. Je pense même qu’ils confirmeront que j’aurais préféré rêver que je me découpais moi-même un bras à l’Opinel.

D’abord, un lecteur me reconnaissait et s’exclamait : « Oh, vous revenez travailler ! Cela faisait longtemps qu’on ne vous avait plus vue ! » et je lui répondais d’un air apeuré « Non, non, je viens seulement emprunter quelques bandes dessinées pour ma convalescence ».

Ensuite, il y avait un monde fou dans ce lieu, quelque chose comme 32 lecteurs ( je sais, je fais des rêves précis en statistiques) qui faisaient la file au comptoir et choisissaient des livres et il régnait là un chaos incroyable. Je disais à Caro, qui m’accompagnait : « D’habitude ici il n’y a pas grand monde, c’est calme. On peut papoter et boire sa tisane tranquillement » et Isabelle, qui tenait à présent la boutique me répondait : « Oui mais pendant ton absence, la BDT a pris de l’ampleur et c’est aujourd’hui un succès retentissant ». En plus, même les lieux avaient changé et je ne reconnaissais rien.

Ensuite je suis allée choisir mes livres et il y avait là une bande dessinée qui trainait et je m’apprêtais à la ranger dans son bac dans un geste tout professionnel quand je me suis aperçue que je rangeais un « M » dans les « W ».

Non, Gary, ne juge pas les cauchemars professionnels quand tu ne sais pas de quoi tu parles. Mal ranger un livre, pour un bibliothécaire, c’est comme rater une greffe du coeur pour un chirurgien et que le patient lui claque entre les doigts. Car comme le répétaient inlassablement nos professeurs : « Un livre mal rangé est un livre perdu » et ça, mon bon Gary, ça vaut bien toutes les greffes ratées du monde

Je t’avoue que, de mon Moi-Eveillé, je n’avais jamais remarqué que ces deux lettres sont inversées visuellement, ou alors pas de manière aussi nette et flagrante et qui s’imprime sur ta rétine : le M qui se retourne et devient un W. Mais What the fuck ! Quel truc de ouf, comme disent les jeunes.

Je crois que mon cerveau est un être à part, un être de génie qui travaille à son propre compte et m’envoie ses observations, des observations souvent à couper le souffle tant elles sont pertinentes et d’utilité publique.

Ensuite, dans mon rêve, je me suis mise à pleurer à chaudes larmes au milieu des bacs de bandes dessinées et Caro se demandait pourquoi et je lui répondais « J’ai confondu un M et un W ».

Devant sa perplexité évidente, je lui ai précisé que je ne me sentais pas capable de revenir travailler et elle m’a répondu que ça tombait bien parce que j’étais sous certificat médical. Tu constateras comme moi que même au plus profond de la nuit, même dans le labyrinthe étonnant de ma Psyché, ma soeur est d’un pragmatisme à toute épreuve.

Quand je suis rentrée chez moi, j’ai constaté que, pour couronner le tout, j’avais oublié ma pile de livres en chemin et je me suis de nouveau mise à pleurer quand quelqu’un a téléphoné pour dire qu’il avait trouvé mes BD sous un arbre et qu’il envoyait sa horde de chiens me les porter depuis Chaumont-Gistoux.

Quand je me suis réveillée en sursaut suite à ce mauvais pas, je nageais dans une mare de sueur, je frissonnais comme en plein mois de janvier et l’enfer psychiatrique de mon cauchemar ne me quittait pas, malgré mes propres injonctions à rester cool. Un peu comme si, à 4h30 du matin, un samedi, alors que tu te fais un bad trip à la doxycycline et que tu as une fièvre de cheval, tu te voyais tout de même dans l’obligation de te rendre sur ton lieu de travail.

« Relativise, relativise, Germaine » me répétais-je pour me calmer, le crâne détrempé et le frisson me parcourant l’échine.

Pour couronner le tout, une saloperie de moustique bourdonnait à mes oreilles et, pour te parler de mes oreilles, j’entendais battre mon coeur à l’intérieur de mes tympans.

Tous ces symptômes m’arrivent fréquemment, Gary, mais ils ne viennent jamais d’un seul coup. Ils circulent, vont et viennent, me baladant de surprises en surprises, me déstabilisant parfois, histoire de me maintenir vigilante. Là, c’est un peu comme si je faisais LE combo gagnant de la fièvre récurrente, un petit retour 20 ans en arrière, délirante, allongée sur ma natte dans ma case et écoutant le bruit des larves tomber du plafond en cherchant sur le sol la seconde moitié de mon corps.

Cette pulsation du coeur dans les oreilles, on appelle cela des « acouphènes pulsatiles », si tu veux savoir. Je le sais parce que ces derniers mois, j’ai passé plus de temps sur Doctissimo que certains devant Games of thrones. Je ne veux pas me vanter, mais, grâce à cela, j’ai pu diagnostiquer une maladie rare à mon ami JP qui est souffreteux lui aussi et qui me doit une fière chandelle.

Puis à un moment donné ça a cessé comme par magie, fin du groove.

Pour tout te dire, ce genre de bruit ne me rassure jamais. Il me donne la sensation que je ne suis pas toute seule (Mélanie vous dirait « Mais tu n’es PAS toute seule, mon Bichon ! »),

Dans ces moments-là, je sens littéralement que je suis colonisée, j’entends le sabot des bactéries racler le sol, je les entends souffler, se diviser, se dédoubler par génération spontanée pour finir par donner l’assaut final de mon corps dans un grand cri de guerre et je flippe ma race sévère.

J’ai dû allumer, changer de vêtements, poser une serviette sous moi parce que mes draps étaient trempés et j’ai attendu que les frissons passent en rédigeant ces lignes.

Cher Gary, il est 4H48 et je crois qu’il est grand temps que je te parle de ce que les médecins appellent la réaction de Jarisch-Herxheimer.

Parfois, je me demande si les scientifiques ne sont pas des gens qui s’ennuient. Alors ils décident de se faire des soupers spaghettis durant lesquels, avinés, ils se demandent comment ils pourraient appeler tel ou tel terme médical. Juste histoire de pourrir la vie de leurs patients ou de se donner l’air pompeux de « ceux qui savent« . Alors que, tout bien réfléchi, rares sont ceux qui savent ce que c’est que de se réveiller dans une mare de sueur en proie à la panique, le corps frissonnant, se rassurant comme ils peuvent en se disant que tout ira bien, des chiens viendront leur rapporter leurs livres depuis Chaumont-Gistoux.

Visiblement, les personnes atteintes de crypto-infections (j’aime bien dire crypto-infection, c’est un peu la crypto-monnaie de l’infection parasitaire) que je suis dans divers forums appellent cela « Faire un herx », genre « Je me suis fait un herx de fou cette nuit » et cela équivaut au bad trip du lymé.

La réaction de Jarisch-Herxheimer, c’est une réaction du corps face au traitement. Lorsque les bactéries meurent, elles libèrent des toxines qui amplifient les symptômes de la maladie.

En bref, c’est la preuve que l’on est en train de déloger ces saloperies.

Certains médecins qui décrient cette maladie (ils sont hélas pléthore) diraient qu’on est plutôt en train de subir notre vie à cause de la dose massive d’antibiotiques qu’on nous envoie dans le coco, mais je préfère à croire que je déloge.

Dans ma famille, souvent, quand on dit une phrase d’apparence anodine, on aime la remettre dans le contexte de la folie. Par exemple : « Mère nettoie les luminaires » « J’ai trop de yaourts dans le frigidaire », ou encore « Je crois qu’elle a les dents qui poussent ».

J’ai trouvé que notre petit jeu avait cette nuit toute sa place. « Qu’est-ce qui lui arrive, Natha ? Elle déloge ou quoi ? »

Eh bien oui, Gary. Cette nuit j’ai bien délogé, crois-moi.

Le ver est dans la pomme

Des débuts difficiles

Cher Gary,

Je t’avais promis de te relater ma première journée de traitement car je l’ai trouvée digne du genre d’articles que l’on trouve à profusion sur ce blog, c’est-à-dire des ratés sur des ratés qui donnent à la vie toute sa substantifique moelle. Si tu as un tant soit peu de jugeote, tu comprendras que je viens là de formuler d’une façon polie et poétique que tout est parti en cacahuète. Ou presque.

Avant toute chose, sache que, si j’ai bien compris, le genre de soins que je suis en train de recevoir s’administrait auparavant à l’hôpital, mais que notre chère ministre de la santé (celle qui, justement, ne respire pas fameusement la santé) en a décidé autrement. Désormais, ces soins se font à domicile. (Désengorgeons les hôpitaux, désengorgeons). Quand j’ai dit à mon amie Catherine que j’étais soulagée de rester chez moi au lieu de devoir séjourner pendant six semaines à l’hôpital, elle s’est bien foutue de ma gueule, comme à son habitude, parce qu’il parait que l’on peut venir à l’hôpital tous les jours pendant seulement deux heures, lire un bouquin en attendant de percoler puis rentrer chez soi. Cela s’appelle un hôpital de jour, et cela porte finalement assez bien son nom. Si ça se trouve, cher Gary, c’est peut-être comme au don de sang, on reçoit une galette au chocolat et une canette de coca. Je pense que j’ai peut-être loupé quelque chose, à errer dans les couloirs de l’hôpital hantés par des fantômes covidiens, à fumer des clopes avec des trachétomisés et à taper sur le distributeur pour qu’il me décoince ma B3.

Cette nouvelle législation explique pourquoi mes pharmaciens et mes infirmières ont été un peu déstabilisés par mon traitement et pourquoi je reçois mes soins dans mon canapé, sans galette au chocolat et sans cannette de coca.

Quand l’infirmière A. est arrivée le premier jour (c’est un roulement de deux infirmières), et qu’elle a analysé le protocole de soins, la première chose qu’elle ait faite, c’est prendre sa tête entre ses mains et déclarer : « Mais c’est hyper compliqué, ce truc ! Et c’est quoi, ces doses de cheval qu’on vous envoie dans le coco ?!!! ».

Autant te dire que j’ai dégluti ma salive d’un air rassuré, l’ambiance était posée.

Quand elle m’a demandé si j’avais tout le matériel, j’étais fière de répondre oui, et j’ai poussé à mes pieds l’énorme caisse que la pharmacienne m’avait préparée.

Il leur avait fallu une dizaine de jours pour tout rassembler, parce qu’il y a des produits qui devaient être commandés à l’étranger (le délai nous paraissait si long que Sophie P. s’est exclamée : « Ils l’amènent en pirogue, ton traitement ? »).

L’employée s’est débarrassé de la caisse en me disant : « En tout cas c’est bien que vous l’embarquiez, ça dégage de la place dans la pharmacie ».

Quand je lui ai demandé si je devais tout avaler d’un seul coup, elle m’a regardée d’un air étrange puis a dit un « il ne vaut mieux pas, non », un brin angoissée.

En plus, il n’y avait pas de place pour se garer dans le coin et j’ai dû traverser de longues étendues (32 mètres) avec ma caisse débordant de baxters. J’avais l’impression d’être une bienfaitrice, de celles qui préparent un colis de soins à envoyer pour guérir tout un village africain, sauf qu’en réalité je ne suis bienfaitrice que de moi-même, ce qui est relativement neuf dans mon existence et qui vaut la peine d’être souligné.

L’infirmière a tout de suite vu que j’avais tort, qu’il manquait du matériel. Et pour cause, il manquait tout ce qui accompagnait les produits : porte-baxters, seringues, cathéters et tout le tintouin.

L’infirmière A. n’avait rien de tout ça et quand je lui ai dit que j’avais cru que c’était elle qui amenait ça, elle m’a dit qu’elle n’était pas un camion de déménagement rempli de seringues.

Quand elle a fait montre de baisser les bras et de vouloir reporter à la semaine prochaine (le traitement doit commencer un lundi) je me suis en substance jetée à ses pieds en lui implorant de me la jouer à la Mac Gyver. Je sais que tu comprends mon désoeuvrement, Gary, car tu m’as vue attendre ce traitement les yeux dans le vide et la bave aux lèvres depuis des mois.

« OK, a-t’elle dit, on va faire avec les moyens du bord ».

C’est comme ça qu’elle m’a fait rassembler quelques objets.

J’avais l’impression qu’elle était accoucheuse et que moi j’étais un paysan habitant le village et que si je ne voulais pas que ma femme meure en couches, je devais illico presto lui apporter une bassine d’eau chaude et des linges propres.

Elle a crié : « Trouvez-moi un foulard, on va faire un garrot » et j’ai couru chercher un foulard. Puis, quand il a fallu penser au porte-baxters, Mère a déplacé la sculpture de Catherine et on y a suspendu un cintre.

Quand je lui ai dit que je sentais qu’on était à deux doigts de me faire une trachéo avec un bic, l’infirmière a gloussé un peu. J’aime bien les gens qui apprécient mon humour car ils ne sont pas légion. Et ce même si Adèle dit souvent : « Tu ferais bien d’arrêter de faire des blagues à des personnes que tu ne connais pas encore. Chaque fois ils roulent des yeux interloqués et te prennent pour une fada », je ne peux pas m’en empêcher.

Ensuite, quand il a fallu perfuser, le sang est sorti un peu trop abondamment, ça a un peu coulé dans les housses de canapé que Mère venait de mettre à la machine. Moi j’ai cru qu’on perdait le bébé, mais elle, elle voyait le côté pratique, elle a dit :  » Vous voyez, maintenant, l’utilité des compresses ! Heureusement, ça n’a pas giclé sur les murs ! » Alors je lui ai lancé mon essuie de plage pour résorber l’affaire.

J’ai dit : « On dirait un peu de la médecine de guerre » et elle a confirmé mon opinion et s’épongeant le front.

Après m’avoir raccordée à ma sculpture d’art contemporain, elle est partie voir son patient suivant et quand elle m’a téléphoné 20 minutes plus tard pour je ne sais plus quelle raison, je lui ai dit que mon baxter était terminé et elle a crié un « Déjà ?!!! » empli d’inquiétude et d’angoisse. Elle a précisé : « Il devait durer beaucoup plus longtemps !!! Ca va, vous vous sentez bien? Vous n’avez pas de bouffées de chaleur ? » « RAS, Docteur », lui ai-je répondu et elle a dit : « J’arrive dès que possible ».

Quand elle est arrivée, je lui ai dit, pour la stresser un peu, que je me sentais patraque et quand j’ai vu qu’elle devenait blême, j’ai précisé que c’était pour rire. Je sais, Gary, tu me répètes depuis longtemps qu’on n’a pas le droit de rire de ces choses-là, mais chacun s’amuse comme il peut en ces temps troublés.

Le soir, j’ai téléphoné au médecin pour lui dire que c’était un fameux bordel et que tout le matériel était manquant, que j’étais un brin courroucée, et elle m’a répondu : « Ben oui, c’est pour ça que je vous ai fait une prescription avec du matériel ».

Me croiras-tu, mon cher Gary, si je te dis que je lui ai soutenu Mordicus que je n’avais rien reçu de la sorte et qu’une fois avoir vérifié dans mes mails j’ai trouvé une prescription longue comme mon bras avec seringues et autres cathéters ? Oui, j’ai fait une chose pareille et ça a fait grimper mon adrénaline en flèche parce que j’ai réalisé que je suis incapable d’organiser ma propre survie. Si on me projetait dans Lost, je ne trouverais rien de mieux à faire que de bronzer sur la plage en matant les abdos de Saïd (mon idéal masculin, je ne suis pas difficile) au lieu de ramasser des branchages et de poignarder des crustacés.

La preuve, Caro a dû venir faire ma commande à la pharmacie pour moi parce que mon esprit était embrouillé entre les baxters, les probiotiques et l’amoxycyline de Sodium, que je ne tenais plus sur mes guibolles, que j’avais des bouffées de chaleur. La pharmacienne a dû penser que j’étais une assistée et Caro a planté le décor : « Je suis venue pour ma sœur parce qu’elle est confuse« , ce qui était dans son langage une manière polie de dire « Elle n’a pas le gaz à tous les étages, elle n’a pas toutes les frites dans le même sachet, l’appartement est vide, la bille roule mais le couloir est long, etc etc (Ma sœur est psy et avec ses collègues, ils organisent « une collection de diagnostics »).

(A ce propos, je tiens à ouvrir ici une parenthèse pour préciser que, contrairement à ce qu’a cru Odile, je n’ai pas le cerveau infesté de vers. Ledit ver en question est trépassé depuis longtemps, mais il m’a transmis une bactérie qui, elle, s’est reproduite dans mon organisme. Cette nuance a son importance tant dans la réalité des faits que dans les imaginaires fertiles des lecteurs de ce blog. Fermons la parenthèse).

Après cette première journée de traitement, je me suis sentie boostée comme jamais alors j’ai chaussé mes clapettes et je suis allée randonner. Le tour du quartier. Dix grosses minutes de marche. J’étais tellement excitée que j’en ai parlé à Sophie et elle m’a dit que c’était peut-être le soulagement de savoir qu’on me traitait enfin. Ou peut-être que l’infirmière avait mis une rasade de gaz hilarant ou une petite lichette de cocaïne dans la perfusion. Va savoir ce qu’invente la médecine, Gary. En tout cas ce n’est pas à cause du fait que je me shoote à l’Energydraine 200CC.

Le deuxième jour, c’est l’infirmière B. qui est arrivée.

J’avais réussi à rassembler pas mal de matériel et, grâce à cela, elle est parvenue à bidouiller un tuto digne de ce nom.

« On dirait un do it yourself de l’intraveineuse », a dit Adèle qui passait par là.

Et quand elle a vu le garrot de compète qu’ils m’avaient trouvé, elle a dit qu’avec un truc pareil, on allait pouvoir me couper le bras à la scie. Parfois, je me demande ce qui ne tourne pas rond dans le cerveau de ma petite sœur. Mais soit.

Une heure plus tard, ce qui devait arriver arriva : je devais uriner. Alors Mère, en véritable auxiliaire de vie, a décroché le cintre de la sculpture d’art contemporain et m’a suivie dans les toilettes, les bras levés, où j’ai agilement tenté de me défaire de mon short à une seule main.

Le troisième jour, c’était à nouveau au tour de l’infirmière A. et il y a eu d’une part trifouillement de veines et d’autre part un carnage sanguin sur les coussins et les essuies de plage. J’ai cru que Mère allait tourner de l’œil parce qu’elle est devenue instantanément très pâle puis je l’ai vue quitter le salon par la baie vitrée.

Quand elle a fouillé dans ma grande caisse à la recherche de produits, l’infirmière a brandi une boite en demandant ce que c’était et je lui ai dit d’un ton apparemment trop laconique : « Oh…ça c’était à m’injecter de toute urgence si je faisais un choc anaphylactique ». Elle a crié : « Et c’est maintenant que tu le dis ?! » puis elle a ri, mais un peu nerveusement.

Ensuite elle m’a injecté quelque chose dans le postérieur et elle m’a demandé, très étonnée : « Tu n’as pas mal ? Vraiment ? Parce que je vais te dire franchement, c’est la première fois de ma vie que j’envoie une dose pareille dans le cul de quelqu’un. D’habitude, c’est le quart de la dose, à peine ». Quand je lui ai dit que je ne ressentais absolument rien, elle s’est exclamée : « Cette femme est un surhomme ! » et j’ai trouvé sa phrase géniale. Premièrement parce qu’elle est pertinemment vraie. Deuxièmement parce qu’elle est sujet à discussion (pourquoi le mot surfemme n’existe pas ? Pourquoi doit-on dire une chose aussi absurde en lieu et place ?). Troisièmement parce qu’elle serait parfaite comme inscription sur un T-shirt féministe (Avec Adèle, on voudrait créer une entreprise de T-shirt féministes et notre entreprise s’appellerait « Simone veille au grain »).

Quand Mère a repris des couleurs, elle est venue m’apporter ma pitance sur un plateau, comme à l’hôpital, ce qui a éveillé l’intérêt d’Hannah qui observait depuis un moment déjà toute la plomberie que l’on me greffait. Comme si ce n’était pas déjà assez compliqué comme ça, elle est montée sur mes genoux en prenant grand soin de n’arracher aucun tuyau et elle est venue manger mes boulettes dans mon assiette. Quand nous avons terminé notre repas, j’ai demandé à Mère si je pouvais avoir une galette au chocolat mais elle m’a répondu que j’étais au régime sans sucre (et sans gluten et sans produits laitiers, vive la fête moi je dis).

Après, j’ai dû me rendre une énième fois à la pharmacie parce qu’il me manquait encore des choses. Je suis rentrée franc battant. Ils connaissaient mon nom. Tu m’étonnes, je suis leur meilleure cliente. D’ailleurs, ils m’ont fait une carte de fidélité et une ristourne. Ils savaient que je cherchais des cathéters de la norme Afnor Z-6622 à embout rose. Ils m’ont dit qu’ils existaient aussi en bleu mais j’ai répondu que je suis déjà lassée du bleu, que c’est passé de mode. Ils m’ont demandé si mon village sénégalais allait bien. J’ai répondu que j’avais distribué des litrons d’antipaludiques et qu’ils étaient maintenant dans un état d’ébriété collective.

Comme j’avais quelques heures de reliance devant moi, j’ai envoyé quelques photos à mes copines.

Sophie a dit : « On dirait les robinets d’arrivée d’eau dans ma cave ».

Clémentine a dit : « Tu as de la chance, ma poule, tu es en train de vivre ta meilleure vie ! »

Adèle, quant à elle, a déclaré d’un ton glaçant qu’elle espérait que l’infirmière n’avait pas laissé passer une bulle d’air dans le tuyau sinon j’allais rester sur ma caisse.

En parlant de ça, j’ai reçu le jour-même un courrier de Dela, les assurances obsèques.

Je ne sais pas comment je dois le prendre, mais si c’est un signe que m’envoie le ciel, j’aurai dépensé pas mal d’argent en analyses diverses et en traitements non remboursés pour peau de balle.

Puis je me suis dit que même quand la santé n’est visiblement pas au beau fixe, au moins il nous reste l’humour.

Et l’amour.

Et les galettes au chocolat.