Carnets d'atelier

Mauve

D’abord un jet d’encre mauve aléatoire sur une grande feuille. Séparée en quatre pour quatre illustrations différentes.

Quelques croquis très sommaires pour se faire une idée du sujet…

Encre de Chine en action…

Puis bien entendu les crayons de couleur… Et l’affaire est jouée.

Il y a aussi un dessin que j’ai encadré pour Isabelle. Comme il était dans les mêmes tons, c’était joli, et dessus il y a des ancolies, pour la mélancolie.

Une fois terminées, j’ai mis mes réalisations bien à l’abri dans des pochettes, devant un grand dessin dont je suis très contente et qui représente un bord de mer.

Point de vue – 13×18 cm
Le toboggan – 13×18 cm
Attraction – 13×18 cm
Baignade – 13×18 cm
Mélancolie – 10×15 cm – Vendu
Carnets d'atelier

Inktober

Comme j’étais un petit peu en retard sur le challenge Inktober, je me suis rattrapée aujourd’hui en en faisant plusieurs. Deux thèmes ne me parlaient pas du tout (« main » et « symétrie »), je les ai donc remplacés.

J’en profite pour vous poster quelques photos d’ambiance d’atelier, ça faisait longtemps… Avec une petite visiteuse, le Pimousse en personne, qui met la main à la pâte.

Psychanalyse

Gary

14 octobre 2021


Cher Gary,


Hier matin, j’avais rendez-vous chez le Docteur Synapse. Comme j’étais cinq minutes en avance, je suis allée m’asseoir dans la salle d’attente. Il y avait déjà un vieux monsieur assis là, un masque un peu sale sur le visage, une casquette rouge vissée sur la tête, le dos voûté, un peu gros, des sacs de courses installés à ses pieds. Il s’est adressé à moi. “Excusez-moi, Madame. Est-ce que les bus passent sur la chaussée ?” a-t-il demandé. “Oui, lui ai-je répondu. Mais comme aujourd’hui c’est jour de marché, je n’en suis pas tout à fait certaine. Il faudra que vous vérifiiez”. “Je prends le 12, ou n’importe quel bus qui va vers Namur”, a-t-il précisé. “Je crois qu’ils vont tous à Namur, mais demandez au chauffeur avant pour être sûr, lui ai-je quand-même stipulé”. Depuis le temps que je ne prends plus le bus, je ne voulais pas envoyer ce bon monsieur à Pétaouchnok. Il y a eu un petit silence, puis il a demandé l’heure. “Il est trente-cinq”, lui ai-je appris. Et il m’a expliqué qu’il accompagnait une dame et que cette dame était en ce moment en rendez-vous et qu’elle n’allait pas tarder à sortir. Il m’a demandé ce que c’était au juste, ce bâtiment, et je lui ai expliqué que c’était un bâtiment qui rassemblait plusieurs psychologues. Il a demandé : “Qu’est-ce que les gens viennent faire ici ? Ils viennent parler ?””Oui, ils viennent parler de leurs problèmes.””Ah”, a-t-il conclu, satisfait de ma réponse.
Je crois que, comme dirait Mère, ce vieux monsieur était un peu “sur le doux”, si tu vois ce que je veux dire.
Ensuite il s’est intéressé à mon heure de rendez-vous. “J’ai rendez-vous à quarante”, ai-je dit. Il m’a annoncé que la dame qui l’accompagnait allait bientôt sortir et que ce serait ensuite à mon tour. “Tout à fait”, lui ai-je dit et, au même moment, la porte du bureau du Docteur Synapse s’est ouverte et une dame en est sortie.
Elle est venue jusqu’à la salle d’attente et, s’adressant au vieux Monsieur qui était déjà debout, portant ses sacs de courses à bout de bras, elle a dit : “Alors ? Tu viens, Gary?!”.

Je suis d’abord restée bouche bée, stupéfaite et, puisque j’ai tendance à avoir du chou dans les oreilles, je lui ai demandé, afin d’en être bien certaine : “Vous vous appelez Gary ???!”
”Oui, en effet”
”Mais c’est merveilleux!!!” me suis-je écriée en me levant de ma chaise, la larme à l’œil, en proie à une joie violente.
“Si vous le dites”, m’a-t-il lancé, et il est parti.

Psychanalyse

Madame Coloquinte

C’était vers décembre, je crois. Au plus cruel de l’hiver. Au plus profond de mon marasme. La pluie crachotait sans discontinuer sur mon velux. J’étais emmitouflée dans ma couette sans même caresser le projet de m’extraire de mon lit. Plus la force.

Me faire suivre, m’avait conseillé mon médecin. Peut-être. D’accord. Mais par qui. J’ai respiré un grand coup et essayé de me connecter à ce qui me restait d’intuition et d’instinct de survie pour trouver une nouvelle psychologue. Pour marquer le coup, j’ai allumé un bâton d’encens. Adèle est passée à mon étage. Elle m’a dit, d’un air moqueur : “La Grande Prêtresse est de retour !”. Quand je fais ça, brûler de l’encens, ma sœur me surnomme la Grande Prêtresse et mon chat quitte la chambre en soufflant, les oreilles rabattues. Il n’apprécie guère le patchouli. Ces deux-là n’auraient pas pu faire Woodstock. N’auraient guère apprécié de se rouler cul nu dans la boue pendant que Janis Joplin éructait dans son micro. Ces deux-là ne sont pas prêts à laisser descendre l’intuition du Grand Tout sur leur Etre. Et c’est tant pis pour eux.

J’avais une carte de visite en main. « Madame Coloquinte, psychothérapeute », était-il stipulé en grandes lettres. Quelqu’un me l’avait conseillée. Tu comprendras qu’il s’agit d’un nom d’emprunt car je m’apprête à tirer à boulets rouges sur elle.

J’ai pris mon téléphone et me suis décidée à prendre rendez-vous. Je suis tombée sur son répondeur et lui ai laissé un message. Après cela je me suis sentie soulagée. J’ai eu l’impression d’avoir fait un grand pas. Pas comme si j’avais marché sur la Lune, non. Mais comme si j’avais fait un pas vers la guérison, ce qui au final me semble plus intéressant que de fouler du pied une vieille planète poussiéreuse sans oxygène où nul ne réside.

Quand Madame Coloquinte m’a rappelée pour me fixer un rendez-vous, elle a passé du temps à m’expliquer comment me rendre à son cabinet. Elle voulait savoir ce qui m’amenait, donc je lui ai énuméré ma petite liste : “Je viens de vivre plusieurs années difficiles où se sont enchaînés un burnout, un deuil violent et une dépression. “De quoi occuper n’importe quel psy pendant au moins une bonne dizaine de séances”, avait déclaré Mère, ignorant encore qu’il n’en serait rien.

Je me suis rendue à son cabinet. C’était une maison située le long d’une chaussée très fréquentée. Pas exactement l’endroit le plus fengshui du monde, mais peu importe après tout. J’ai sonné. Le vacarme des voitures couvrait le son de la sonnette alors j’ai attendu, à tout hasard. Une petite femme aux cheveux coupés très courts est venue m’ouvrir. J’ai senti que Madame Coloquinte était une femme très avenante et dynamique. Le courant est tout de suite passé.

Cette impression de chaos donnée par le passage des voitures s’est estompée aussitôt que j’ai franchi la porte. La pièce était aménagée avec goût, l’endroit était chaleureux. Un tas de jouets sortaient des boîtes car elle était spécialisée dans l’enfance et ça m’a rassurée, d’être entourée de peluches et de livres pour enfants. On aurait dit mon bureau, à la bibliothèque. 

Elle m’a invitée à me débarrasser de ma veste. Puis, désignant deux fauteuils confortables aux couleurs vives, elle m’a dit : “Je vous en prie, asseyez-vous”. Comme je ne parvenais pas à discerner lequel des deux était le sien, je lui ai demandé dans lequel je pouvais m’asseoir et elle m’a répondu de choisir, qu’elle prendrait l’autre.

Je ne suis pas dupe, Gary. Je savais qu’il s’agissait à coup sûr d’un test. Un genre de test de personnalité dont raffolent les psychologues. Ils te demandent innocemment de choisir un siège, puis, dès que tu as le dos tourné, ils notent dans un carnet que tu t’es assis à leur place, ce qui révèle une pulsion inconsciente de vouloir diriger l’analyse. Je ne suis pas un lapin de six semaines, je sais que le moindre mot, le moindre geste sont passés au crible de leurs observations. Comme j’ignorais comment répondre positivement au test, je me suis assise dans le siège jaune moutarde, à tout hasard. Madame Coloquinte s’est assise en face de moi. 

Elle m’a redemandé ce qui m’amenait et je lui ai raconté que, depuis quelque temps, je n’étais plus la même, je commençais comme qui dirait à péter un sérieux boulon.

J’étais en train de lui raconter le jour où je me suis effondrée en pleurs à la caisse du supermarché parce que la caissière m’avait demandé de reculer sur la ligne de démarcation quand elle m’a interrompue.

Elle m’a dit que tout ce que je lui racontais lui faisait penser à un problème intestinal et elle m’a recommandé de prendre rendez-vous avec un médecin incroyable, le Docteur Cyanure.

Je sais que si tu étais à ma place, tu te serais méfié comme de la peste d’un médecin qui porte un tel nom et tu aurais bien raison, mais je tiens à te rassurer tout de suite, il s’agit encore une fois d’un nom d’emprunt. Peut-être te serais-tu méfié également d’une psychologue qui te diagnostique un problème d’intestin, mais moi au contraire, cela m’a parlé, j’ai lu pas mal de choses sur les intestins, comme quoi ce serait notre deuxième cerveau et tout et tout, et je n’étais pas très rassurée de savoir que mon deuxième cerveau était devenu tout aussi poreux que le premier, mais à ce stade de ma vie, j’étais prête à l’entendre, alors j’ai pris la carte de visite qu’elle me tendait et je l’ai enfouie dans la poche de mon pantalon.

La séance a continué, une heure finalement ça passe vite, et il s’avère que le contact s’est tellement bien établi entre nous que je suis rentrée à la maison en annonçant à mes colocataires que je pensais avoir enfin trouvé la personne qui allait me tirer de ce mauvais pas. 

A la seconde séance, je lui ai un peu parlé de ma personne. C’est le but du jeu, après tout. Je lui ai précisé entre autres choses que j’étais tellement inadaptée pour les relations amoureuses que cela dépassait l’entendement humain et ça l’a fait marrer. Personnellement, je ne trouve pas ça très très amusant, mais il se peut que je manque cruellement de recul. Il est toujours bien plus simple de rire du malheur d’autrui. Puis j’ai dit autre chose qui l’a fait rire, ce qui est on ne peut plus normal, étant donné que je suis hilarante. “Oh mais vous êtes drôle !”, s’est-elle exclamée, apparemment surprise. Puis elle a conclu : “Mais vous allez bien, en fait”. 

J’ai l’habitude de ce genre de raccourci. Apparemment, si tu fais de l’humour, c’est que tu te portes comme un charme. Ça peut sembler logique, je comprends que l’on puisse s’y méprendre. Mais de la part d’une professionnelle ça m’a carrément fait flipper. Je me suis sentie en insécurité totale. Je me suis vue en train d’enjamber la rambarde de sécurité d’un viaduc pendant qu’elle se délectait encore de ma blague à deux balles. 

Mon cousin dit toujours “L’humour est la politesse du désespoir”. Ce n’est pas de lui mais je me fous de qui a bien pu dire ça en premier : c’est vrai. Je ne vais quand-même pas emmerder mon monde avec mes tristesses, surtout pas ma psychologue.  

Ensuite, dans la conversation est arrivé le fait que je suis illustratrice et que j’ai cessé mon activité professionnelle parce que je ne supportais plus les commandes obligatoires et les délais, j’ai préféré tout arrêter afin de ne plus dessiner que pour mon plaisir. Une pure dilettante.

C’est là que ça a complètement dérapé. Elle s’est jetée sur moi comme un lion sur une antilope. “Oh mais vous êtes artiste ! C’est merveilleux ! a-t-elle dit. Je cherche justement une illustratrice pour un projet personnel !”. À partir de là, elle est totalement sortie de son rôle pour me parler un peu de son projet, lié à son activité professionnelle et elle m’a proposé de m’embaucher. Je lui ai tout de même rappelé que la raison de ma venue était justement un burnout, mais cela n’a pas eu l’air de la tracasser le moins du monde, elle a continué à m’exposer ses projets.

Le problème, c’est que je venais aussi pour quelque chose qui me pose sacrément problème dans l’existence : je ne sais pas dire non. Si elle m’avait écoutée plus de trente minutes elle le saurait, mais là en l’occurrence elle l’ignorait encore. Elle a continué à me parler comme si on était copines, elle a commencé à me tutoyer, elle m’a dit que c’était très chouette une séance comme celle-là, à discuter un peu de tout et de rien, elle a reconnu elle-même que ce n’était pas une vraie séance, puis je crois qu’elle se rendait compte que déontologiquement parlant elle ne pouvait pas à la fois m’avoir comme patiente et comme associée alors elle a décrété que je n’avais plus besoin de venir la voir en séance, j’allais bien, ça fera 75 euros.

Quelle douche froide, Gary. Si tu savais ce qu’il m’avait fallu de courage et d’abnégation pour admettre que j’avais besoin d’une aide extérieure pour parvenir à vivre ma vie. Si tu savais ce qu’il faut de force pour oser prendre rendez-vous, oser pousser la porte d’un spécialiste, une fois encore, pour au final l’entendre te dire que non, elle ne veut pas écouter mon histoire, que non, je ne suis pas anormalement fatiguée, non elle ne veut rien savoir de moi, même dans le cadre de son métier, même si je la paye. Quelle déconfiture. Une déconfiture qui m’a renvoyée à un sentiment que je ne connais que trop bien : la sensation de ma propre insignifiance. Elle m’a pris cette sensation et me l’a jetée en plein visage, me confirmant que mes histoires n’intéressent personne, pas même une thérapeute. Voilà peut-être pourquoi je te parle à toi. Tu n’es qu’un carnet, tu n’as pas d’oreilles, pas d’avis, je peux tout te jeter en pâture sans que tu ne montres le moindre signe d’ennui. 

Deux jours plus tard, la psy en question m’a téléphoné pour m’exposer plus en détails son projet, me dire combien d’illustrations j’aurais à faire et en quoi ça consistait. Rien que de l’entendre dire “commande” “deadline” “tarif”, j’avais envie de me faire hara kiri, mais comme je n’avais rien de plus contondant qu’un crayon Caran d’Ache à portée de mains, j’ai opiné du chef, oui d’accord je ferai quatre dessins sur chaque thème, tout en me demandant comment j’en étais arrivée là, en arrêt maladie pour dépression et burnout je parvenais encore à me retrouver avec des commandes.

Heureusement pour moi, Mère, qui m’entendait parler dans la pièce à côté, a senti l’oignon. “A qui est-ce que tu viens de parler, Natha?” a-t-elle demandé, les sens en alerte. Je lui ai expliqué le topo. Elle m’a ordonné de me décommander, ce qui était on ne peut plus raisonnable. J’ai donc renvoyé un mail expliquant à Madame Coloquinte que je ne pourrais pas répondre à ses attentes.

Me croiras-tu, Gary, si je te dis qu’elle a répondu que le délai que j’avais était suffisamment long que pour que je ne ressente pas de pression et elle a même ajouté un “tout le monde est fatigué, même moi”. 

Cela voulait bien dire que la personne que j’avais élue afin de m’aider à sortir de l’impasse n’en avait strictement rien à foutre de mes problèmes de fatigue. La messe était dite. 

Après cet entretien, je t’avoue que je n’ai plus eu envie de confier mon marasme à qui que ce soit. Je me sentais vidée, dans l’impasse, sans désormais plus le moindre espoir d’aller mieux. Cet épisode m’a carrément fait me sentir merdique, une âme errante quelconque sans aucune importance. Tout le monde est fatigué alors ne commence pas à venir m’emmerder avec tes petits soucis de rien du tout. Tout le monde est fatigué, tu crois peut-être que tu es une exception. Moi aussi il m’arrive d’avoir le petit coup de pompe après le repas, moi aussi en automne je dois gober des cachets de magnépure, ne crois pas m’impressionner avec tes histoires de fatigue. Tu viens voir une psy au seul motif que tu es fatiguée ? Mais ma pauvre fille, tout le monde est fatigué, on vit dans un monde en mouvement, une société qui nous presse comme des agrumes, c’est normal de se sentir fatigué, ça arrive à tout le monde, mais moi non seulement je ne me plains pas mais en plus je trouve l’énergie d’initier des projets, des projets illustrés, qui plus est, adaptés à tous les publics, pendant que toi tu te traines dans ton lit depuis des semaines, des mois, voire des années, tu ne cesses de dire que quelque chose ne va pas, mais tu veux que je te dise, jeune fille ? Tu es paresseuse, un point c’est tout. Ne cherche pas plus loin. C’est aussi simple que cela, comme tous les quadragénaires de ton époque, ceci dit. La fatigue, c’est le fléau de ce début de siècle, et si tu ne luttes pas contre elle t’ensevelira, te réduira en bouillie, t’écrasera comme un rouleau compresseur. Il faut se secouer les puces et se montrer plus forte qu’elle, sinon c’est que tu n’es qu’une bonne à rien, une faible créature qui se contente de vivoter au lieu de vivre pleinement ses rêves et ses projets. C’est tout cela et même plus encore qu’il me semblait entendre dans cette seule phrase, tranchante comme de l’acier : “Tout le monde est fatigué, moi aussi je le suis” et je me suis enfoncée plus encore dans le chagrin et la désespérance. Au mieux attendre que ça passe. Avoir conscience que cet état n’est peut-être que passager. Croiser les doigts. 

 

Animaux

Souris-moi

Quand Mathilde revient à la maison pour quelques semaines, Stanislas est toujours très enthousiaste de la retrouver. Elle tient à lui prouver son attachement indéfectible en lui ramenant des souris.

Ne sois pas étonné, Gary, c’est un comportement on ne peut plus normal pour un chat. Sauf que Stanislas est à l’image de sa maîtresse : parfois un rien excessive. Elle ne se contente pas de lui ramener un seul présent. Chaque matin, on découvre la maison encerclée de cadavres. Il y en a pour tous les goûts : souris, mulots et musaraignes, parfois dépecées, d’autres fois lacérées ou souvent curieusement intactes, figées dans des postures laissant transparaître la grande affliction avec laquelle elles ont quitté la vie. Trop jeunes pour mourir, trop prises au dépourvu pour pouvoir se débattre, trop acculées pour pouvoir en réchapper, elles jonchent l’allée, garnissent les escaliers, décorent la terrasse de leurs dents qui dépassent, de leurs têtes arrachées, de leurs fourrures gluantes, de leurs pattes tétanisées, de leur queues orphelines de corps. On en dénombre quantité chaque matin et je sais que c’est censé être beau car il s’agit de la preuve tangible de l’amour inconditionnel d’un chat pour sa maîtresse, mais c’est plus fort que moi : j’y vois plutôt l’oeuvre d’un grand psychopathe à fourrure grise.

Et puis, le vrai problème, c’est qu’elle ne se contente pas de les laisser dans le jardin. Parfois, elle les ramène dans la maison, et ça fout un sacré bordel. Je vais te raconter ce qu’il s’est passé hier, mais sache que le scénario se répète chaque nuit ou presque et inutile de te dire que Mère, qui tente en ce moment de soigner ses insomnies à grand renfort de mélatonine, est à deux doigts d’infliger à Stanislas le même traitement que celui qu’elle réserve à ses rongeurs. 

Hier, donc, Mathilde s’est réveillée en sursaut. Stanislas était perchée pile au-dessus d’elle et l’observait par le vélux. Elle avait lâché sa proie sur le lit de ma sœur qui s’est mise à crier. Je te précise quand-même qu’il était cinq heures du matin et que la souris était vivante. Elle regardait Mathilde avec des yeux de démente, “des yeux comme deux énormes boules noires”, aux dires de ma soeur. Les cris de Mathilde ont réveillé Mère qui a accouru dans l’atelier de peinture en demandant ce qui se passait. Puis, voyant la souris, elle a crié elle aussi. Stanislas a sauté du vélux sur le lit, affolant sa proie qui s’est mise à chercher abri derrière les toiles posées contre le mur. Mère a dit : “J’arrive, je vais mettre mes chaussures”, parce que c’est comme une protection pour elle. Elle veut bien aider à chasser la souris à cinq heures du matin, mais seulement si elle est certaine que celle-ci ne va pas lui toucher les orteils dans la panique, auquel cas Mère perdrait totalement sa contenance. Mathilde lui a dit : “C’est pas con, je vais faire pareil”, et elles se sont mises à courir après la souris en T-shirt et culotte, les pieds chaussés de bottines, dans un froid un peu glacial parce que je te rappelle que nous n’avons toujours ni chauffage ni eau chaude. Mère s’est emparée d’une boîte en plastique. Elle a dit : “On va la retourner sur elle pour l’attraper ». Mais le chat a été plus rapide qu’elles. D’un bond, elle a saisi la souris aux yeux gros comme des billes dans sa gueule, s’apprêtant à la croquer en direct devant témoin et Mère, prenant tout le monde par surprise, a plongé sur le chat qui n’aurait lâché sa proie pour rien au monde et, d’un geste vif, elle a jeté tout le monde par-dessus bord. Le chat et la souris ont valsé par le vélux qu’elle s’est empressée de refermer d’un claquement sec. 

Si je te raconte tout ça, Gary, c’est juste pour que tu compatisses à ma douleur. Personnellement, je traverse toutes ces nuits folles sans le moindre problème, dormant du sommeil du juste malgré l’agitation, mais je me tracasse pour mon rétablissement. Comment soigner ma santé mentale dans une famille de fous ? La question mérite d’être posée. 

Illustrations

Inktober 10. La fête

Le hasard faisant parfois extrêmement bien les choses, le thème de Inktober du jour était « la fête ». Justement, pour les deux ans du Pimousse, on a fait une grande fête, avec plein de ballons, de cadeaux, de gâteaux, et surtout plein de joie, d’amour, de rires et de soleil.

Ma participation à Inktober – Un dessin par jour pendant le mois d’octobre selon un thème imposé (J’ai choisi de vous raconter une aventure quotidienne du Pimousse selon les thèmes d’Inktomorphe) “La fête”)